

Marcel Garrigue (1883 - 1915) et sa riche correspondance
Text et sélection des visuels : Alain Glayroux
Un Tonneinquais à qui la République a rendu hommage en 2014
Pendant le mois de novembre et de décembre 2021, nous vous présentons le Tonneinquais Marcel Garrigue qui a eu les honneurs de la Nation le 11 Novembre 2014 et nous vous expliquons le pourquoi, dans les lignes qui suivent.
En effet le Président de la République a inauguré l’Anneau de la Mémoire à Notre-Dame de Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire dans le Nord Pas-de-Calais. Cette nécropole est située à neuf kilomètres de distance de Neuville-Saint-Vaast où Marcel Garrigue décède trois jours avant sa première permission. Sur ce mémorial sont inscrits 580 000 noms de « Poilus » de différentes nationalités. Trois d’entre-eux ont été mis plus particulièrement à l’honneur : Wilfred Owen (Anglais), Karl Schrag (Allemand) et le Tonneinquais Marcel Garrigue.
Alain Glayroux, auteur de cet article, a assisté à la cérémonie aux côtés de deux des petites filles de Marcel Garrigue, Huguette Frenkiel et Françoise Briou.
La Mémoire du Fleuve a passé son portrait dans deux ouvrages : Portraits de Poilus du Tonneinquais et dans les Correspondances oubliées de Poilus du Tonneinquais, que nous vous présentons pour commencer cette semaine de novembre.
Grâce à sa famille (Aman – Asso – Briou – Bruneteaud - Frenkiel – Pradal) vous allez découvrir 1300 cartes postales, différents courriers etc.
Ce qui est assez rare et qui mérite d’être souligné c’est qu’en général nous avons les cartes postales que les soldats adressent à leurs familles, donc à l’arrière, mais très rarement le courrier envoyé à ces Poilus dans les tranchées, par ces mêmes familles. Marcel Garrigue a eu très certainement un présentiment, comme quoi il ne reverrait pas les siens, et il a réussi à renvoyer toute cette précieuse correspondance à sa famille.
Comme nous vous l’avons signalé en préambule, nous vous laissons découvrir le texte officiel qu’Emma Muyssen a lu au Président de la République Monsieur François Hollande, le 11 novembre 2014.
"Monsieur le Président,
Élève de Terminale au lycée Fénelon de Lille, j'ai participé à un projet franco-allemand sur le Nord Pas-de-Calais et la Ruhr pendant la Première Guerre Mondiale. J'ai ainsi pris conscience de l'épreuve qu'a été la Grande Guerre pour notre pays, l'Éurope et une grande partie du monde.
Mon nom est Emma Muyssen: il n'est pas gravé sur cet anneau de la Mémoire qui rassemble ceux de près de 600 000 soldats de toutes nationalités, morts sur les champs de bataille du Nord Pas-de-Calais. Marcel Garrigue, lui, en fait partie. Il est mort à l'âge de 32 ans, à Neuville-Saint-Vaast, à quelques kilomètres d'ici.
Voilà ce qu'écrit Victorine à son mari, Marcel, en novembre 1914 :
"Je veux que tu sois bien malgré le mauvais temps et l'ennui d'être loin de chez nous, ne te fais pas de mauvais sang si tu ne peux pas sortir de la ligne de feu, la guerre finira bientôt".
Il tombe mortellement blessé le 12 décembre 1915 alors qu'il devait retrouver son foyer et ses 4 enfants pour sa première permission quelques jours après.
Marcel Garrigue est l'un de ces millions de simples fantassins mobilisés en août 1914. Il a combattu dans les Vosges et surtout en Artois, dont il décrit les mines et les usines à sa femme. Ouvrier serrurier à Tonneins, dans le Lot-et-Garonne, avant-guerre, il développe un discours très critique vis-à-vis de la campagne contre l'Allemagne qui dure trop longtemps, tout en rappelant qu'il est parti "avec courage", comme les autres.
Les lettres échangées entre Victorine et Marcel disent leur souci de conserver leur amour face à l'épreuve de la séparation, en évoquant le pays, les amis communs, l'avenir aussi.
"Je m'en suis sorti encore jusqu'à présent, j'espère de continuer jusqu'à la fin de la guerre", écrit Marcel en juin 1915. Il ne la verra pas cette fin qu'il attendait tant. Il laisse une veuve et quatre orphelins, un récit de guerre fixé dans ses lettres qu'il lui a envoyées et que ses descendants ont pris bien soin de conserver.
Son nom est gravé sur le Mémorial International de Notre-Dame de Lorette. En le rappelant aujourd'ui, 100 ans après le déclenchement de la guerre, alors que notre pays vit en paix avec ses ennemis d'hier, nous faisons vivre sa mémoire et à travers lui celle de tous ses camarades. Nous redonnons ainsi un sens à sa tragique disparation".
On lui demande de lire ce qu'on avait écrit pour elle, mais elle pensa qu'en Terminale peut-être était-il possible de faire autre chose que lire. Alors elle prononça ce qui la révoltait quant à la Première Guerre mondiale dans un journal, le quotidien national L'Humanité. Elle écrivit alors avec ces mots :
« Je suis émue à l’idée d’être là pour rendre hommage à tous ces soldats, même si j'aurais aimé faire plus partager mon émotion à travers un texte auquel j’aurais pu contribuer en y ajoutant ne serait-ce que quelques mots sur des choses me semblant importantes. J’aurais ainsi pu faire ressentir l'horreur de ce charnier dans lequel avaient été envoyés des millions d’hommes pour des raisons qui bien souvent les dépassaient, ne pouvant même pas percevoir l’avancée en termes militaires.
Les États menant la guerre avaient le droit de vie ou de mort sur ces hommes. Aucun responsable ne fut jamais jugé pour ce « crime contre l’humanité.
Pourtant 18,6 millions d’êtres humains furent broyés par les mâchoires d’acier de la guerre, autant d’individus qui ont souffert du froid, de la saleté, de la faim, des bruits continus des obus, traumatisés par la vision de l’horreur, des corps déchirés et de cette mort de masse inhumaine.
Des centaines d’entre eux seront fusillés, coincés entre les balles ennemies et celles de leur propre pays, pour avoir dit non à ce charnier, pour avoir tenu à leur humanité, pour avoir voulu voir l’ennemi comme un être humain, pour avoir voulu vivre. »
Après avoir publié ce texte, Emma partit à la rencontre d'Huguette Frenkiel, petite-fille de Marcel Garrigue, pour en connaître plus sur lui, sans avoir le filtre de l'État. Cette dernière lui montre alors des lettres que son grand-père avait pu envoyer à sa femme. La lettre du 31 juillet 1915, publiée dans "Paroles de Poilus" de Jean-Pierre Guéno, pointe le général Joffre, qui a ordonné l'exécution d'un jeune fusillé pour l'exemple comme un assassin (voir le livre "Portraits de Poilus du Tonneinquais", édition La Mémoire du Fleuve, d'Alain Glayroux, et "Paroles de Poilus" de Jean-Pierre Guéno). Une carte montre un enfant sortant d'un oeuf armé jusqu'aux dents, au dos de cette carte un commentaire à la fois indigné, ironique et désabusé, montre sa vision de la voracité de la guerre et de son issue très lointaine.
Marcel Garrigue était donc très critique vis-à-vis de cette guerre, ou peut-être même de la guerre en général. Ne l'ayant découvert qu'après. Emma, dans sa critique d'exécution des fusillés pour l'exemple et du bourrage de crâne étatique contre des peuples "ennemis" aussi asservis que les soldats français, était peut-être plus proche de l'ouvrier Tonneinquais révolté que ne l'était le texte officiel.
La jeune lycéenne à l'époque avait tenté de pointer la responsabilité de l'État dans cette mort massive qui n'a servi que les intérêts de quelques dirigeants et des industries de l'armement, mais ceci ne plut guère aux organisateurs de la commémoration officielle, tenue en 2014 à Notre-Dame de Lorette. Les lettres de Marcel Garrigue ne furent donc pas censurées en 1914 alors qu'elles accusaient Joffre d'être un assassin: 100 années plus tard, a temps où l'on défend la liberté d'expression contre les attentats de Charlie Hebdo, on semble démontrer qu'il n'est jamais trop tard pour ce genre de pratique.
Pour illustrer cette page, nous avons rajouté une photo inédite de son épouse Victorine en compagnie de leurs quatre enfants : Aliette, Andrée, Aline et Armand, mais aussi la dernière lettre qu’il adresse à Victorine qui annonce sa venue en permission.
Biographie
Marcel Garrigue est né à Tonneins le 11 septembre 1883, il est tué à l’ennemi le 12 décembre 1915, à Neuville-Saint-Vaast, canton de Vimy dans le Pas-de-Calais. Il est le fils de Jean Garrigue, cultivateur, et de Marie Fauché, cigarière, domiciliés rue de Germillac à Tonneins.
Marcel Garrigue, serrurier, épouse le 23 octobre 1906 à Tonneins, Josèphe-Victoria Avilla y Gruas, tailleuse de robes, née à Nérac le 26 avril 1886. Elle est la fille mineure et légitime de Joseph Avilla y Gruas, chauffeur, et de Marie Pallas (sans profession). De cette union naîtront quatre enfants : Aliette, Andrée, Aline et Armand.
Armand décèdera en déportation durant la Deuxième Guerre mondiale. À l’âge de 31 ans ce soldat sera incorporé dans le 280ème Régiment d’Infanterie, matricule 16233.
Nous scindons cet article en deux parties. Dans la première partie nous vous livrons une lettre datée du 31 juillet 1915, où Marcel Garrigue raconte à son épouse qu’il vient d’assister à une exécution. La seconde partie sera consacrée à la correspondance entre lui, son épouse et sa famille. Nous nous sommes arrêtés plus particulièrement sur le courrier que lui ont adressé sa femmeet sa famille, car bien souvent nous avons le courrier qui arrive des tranchées, mais pas celui qui arrive aux poilus.
En lisant entre les lignes, nous pouvons constater qu’il y a un grand décalage entre ce que vivent les soldats dans les tranchées et le ressenti de leur famille. La cause principale en est la propagande gouvernementale dans les journaux, reliée bien souvent, par les élus locaux.
Échange de lettres avec son épouse
« Samedi 31 juillet 1915,
Chère femme,
J’ai reçu ta carte du 27 et ta lettre du 25 en même temps et je m’empresse d’y faire réponse. Je vois avec plaisir que maintenant le petit Armand est tout à fait guéri, ce qui me tardait beaucoup. Il me tarde de voir cette photo pour voir comment les petites ont grandi ainsi que le petit. J’ai reçu en même temps des nouvelles de Charles, il me dit qu’il pense venir en permission vers le 23 septembre et je pense que si nous ne sommes pas ensemble il n’en faudra pas de beaucoup.
Je voulais t’écrire hier mais j’étais tellement fatigué et j’avais la tête sens dessus dessous que je n’ai pas eu le courage de le faire.
Je vais te raconter en quelques mots la scène à laquelle nous avons assisté.
Nous étions à Bully avant-hier soir on nous a dit que le lendemain le réveil était à deux heures que nous allions passer la revue de notre vénérable général Joffre et d’être le plus propre possible. Si je m’étais attendu à ça je me serais porter malade, j’aurais eu 8 jours de prison mais au moins je n’aurais pas assisté à un assassinat. Ça c’était vaguement dit : "c’est pour une dégradation" mais jamais je ne me serais attendu à une exécution. Nous sommes partis du cantonnement vers les 3 h on nous a conduits dans un parc. Là on nous a fait former en rectangle et en voyant le poteau nous avons compris mais plus tard à la scène que nous allions assister. C’était pour fusiller un pauvre malheureux qui dans un moment de folie, tant que nous étions à Lorette, a quitté la tranchée et a refusé d’y revenir. Vers quatre heures deux autos arrivent, une portant le pauvre malheureux et l’autre les chefs qui avant l’exécution devaient lire les rapports, le condamnant à la peine de mort. Il est arrivé entre deux gendarmes a regardé en passant le poteau, puis à quelques pas plus loin on lui a bandé les yeux. Puis une fois la lecture faite on l’a conduit au poteau, où après avoir reçu les ordres de se mettre à genoux, il l’a fait sans un geste, ni un murmure de refus. Pendant ce temps les douze soldats qui étaient chargés de ce triste travail se sont mis à 6 pas comptés d’avance par un adjudant commandant le peloton d’exécution. Puis après lui avoir attaché les mains au poteau et nous avoir fait mettre au présentez armes nous avons entendu les tristes commandements " Joue-feu " puis ce pauvre malheureux s’est tordu et un sergent lui donnant le coup de grâce, une balle de revolver dans la tête. Le major est allé voir ensuite s’il était mort, il a levé la tête comme qui veut le regarder puis plus rien. Le crime était accompli. Ensuite nous avons défilé devant le cadavre qui cinq minutes auparavant était bien portant et qui est mort en brave.
Puis à vous pauvres on vous dit que le moral est excellent mais on ne vous dit pas que chaque jour et presque dans chaque division il y en a plus de 20 qui passent le conseil de guerre, mais ils ne sont pas tous condamnés à mort. On vous dit aussi le soldat est bien nourri sur le front il a de tout le reste, ce n’est pas difficile car ce que l’on nous donne est immangeable. Aussi souvent nous la sautons et dernièrement après que l’on nous a servi une soupe que les chiens n’auraient pas mangée, j’ai demandé une ceinture, on voulait me foutre dedans. Heureusement qu’avec les colis que nous recevons tous nous pouvons presque vivre. Je termine en t’embrassant mille fois ainsi qu’aux gosses et à toute la famille. Le bonjour aux voisins et amis. Reçois mille baisers de ton mari ainsi que les gosses. Ton mari.
Marcel "
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Tonneins le 14/10/1914
Cher Marcel,
Je viens m'entretenir un moment avec toi, vas-tu toujours bien c'est mon souci continuel et je t'assure qu'il y en a comme cela assez, cette maudite guerre est-elle prête à se finir ? Je le souhaite quand c'est qu'il n'y aura plus d'Alboches, mon Dieu quel sale peuple. J'ai peur que l’on n'en voit jamais lafin. Je lis les journaux on leur en donne de ces dégelées que cela devrait servir de leçon à ceux qui restent, enfin que veux-tu, aies du courage. Lorsque tu reviendras.Je te gâterai va, je te ferai oublier les mauvais jours, comme je te plains surtout de savoir que tout est si cher. Sous peu je t'enverrai un colis j’y mettrai un raisin du chocolat et une paire de gants si cela te fait plaisir réponds moi je ne l’enverrai qu'après ta réponse. Je t'enverrai un mandat de 10 f en même temps que le colis. Je vais écrire en même temps àmon frère ils sont dans l'Oise, tu me fais demander si Ramouna a été blessé je te l'ai déjà reporté sur deux ou trois lettres qu'il a été blessé à la cuisse et Henri on n'a rien su depuis le 24 Août.
Le 220ème est presque complètement disparu prisonniers blessés ou morts c'est tout ce qu'il reste de ceux qui sont partis à ce qu'il paraît, je te le dis d'après les blessé qui sont à Tonneins. Les petites vont bien elles ont été bien contentes de recevoir des cartes de leur petit papa moi aussi j’ai reçu toutes ces cartes, je les garde avec plaisir ce sera un souvenir de toi. Tu me diras aussi sur ta réponse si tu as reçu les photographies et si cela t'a fait plaisir je ne veux pas douter que tu ne sois pas content. Charles se porte toujours bien il nous a écrit que tu te portais bien qu'il avait reçu de tes nouvelles. Je crois que nous vendangeons dimanche chez toi ta mère m'a dit de porter la demi, que l'on ferait comme l’année dernière je me la ferai remplir à moitié sans défoncer la demi pour quand tu reviendras. Le petit Roger va beaucoup mieux il commence à marcher avec une petite canne tout seul. Je termine en t'envoyant beaucoup de baisers de toute la famille et de tes enfants sans oublier le bonjour de tous les voisins et de Ramouna. J'ai vu aujourd'hui Marcel Lavau qui a été blessé et qui est venu passer deux jours à Tonneins il pense bientôt rejoindre son corps. Je termine en t'embrassant bien fort et mille baisers de tous encore une fois.
Celle qui t'aime, Victorine Garrigue.
J'espère que ce sera bientôt fini bons baisers. "
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" Lundi 18/10/1914
Chère femme,
Aussitôt reçu ta lettre je te fais réponse pas trop confortablement installée. Nous sommes dans les tranchées depuis 8 jours nuit et jour pour sortir les Allemands d'un village d'où on ne peut pas les déloger. Toute la journée c'est une pétarade de coups de canon et de fusils et souvent la nuit quoique très habitués à ce bruit depuis quelques jours on est réveillés et surtout par le canon ou les fusils. Nous ne sommes pas encore en première ligne ce qui fait que nous n'avons pas encore tiré. Nous n’avons pas eu de fortes pertes à la compagnie juste quelques blessés par les éclats d'obus. On dirait cependant que les Allemands reculent un peu. Nous avons vu les Anglais le 13 ou le 14 je ne me rappelle pas au juste car je vais finir par ne plus savoir les jours que manger du pain. Le premier jour nous avons avancé protégés par l'artillerie Anglaise, ils sont épatants les Anglais il y avait 8 jours que nous n'avions pas fumé, ils nous ont donné des cigarettes. Je commençais à trouver le temps long sans tabac il y a 15 jours que je n'ai pas fumé et nous avons heureusement touché un paquet cette nuit aussi tout le monde est plus gai.
J'ai reçu une carte de ma sœur Haydée elle me demande si j'écris toujours à Marcel mais c'est presque impossible je le ferai aussitôt que nous serons relevés j'écrirai à tous pour la même occasion. J'ai reçu le mandat mais je ne l'ai pas encore touché j'ai les caleçons et le tricot qui me servent beaucoup pour la nuit il fait très froid. Dis-moi si tu sais quelque chose des tonneinquais qui sont partis avec Dussion, il paraît qu’eux aussi se sont battus. Dis-moi aussi si Ramouna va mieux. Je ne vois pas autre chose à te dire quand je reviendrai j'en aurai beaucoup à raconter ça serait trop long sur une lettre. Je pense bien que bientôt ça finira il le faudrait bien pour tout le monde car vous autres vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce que c'est que la guerre. Tu embrasseras bien les enfants pour moi et souhaite le bonjour à toute la famille ainsi qu'aux voisins. Comme j'ai changé d'adresse je vais te la donner. Nous sommes à présent sur la frontière de Belgique 58ème division de réserve 280èmerégiment d'infanterie 5èmebataillon 17èmeecompagnie
Bureau central militaire (Paris).
Marcel "
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" Tonneins le 23/10/1914
Cher Marcel,
Voici bientôt 15 jours que je n’ai rien reçu, je trouve le temps très long. Vous devriez vous entendre avec ceux de Tonneins qu'ils donnent l'un et l’autre des nouvelles de tous comme ça si tous n'ont pas le temps d'écrire on sait au moins que vous allez bien ou par Dubreuil ou par le gendre de Labbé et comme cela on est plus tranquille. Je viens t'avertir que tu vas recevoir un colis que je viens d'expédier il y a dedans une boîte de picaduros, un morceau de saucisson, 3 billes de chocolat, à cause du poids je n’ai pas pu en mettre davantage 2 raisins dans la boîte, 2 mouchoirs et le cache-montagne, tu te mets ça sur la tête cela te cachera les oreilles et puis une paire de gants que mon père t'envoie il n'aurait jamais cru qu'il te les donnerait pour la guerre. Je crois que si tu reçois le colis cela te fera bien plaisir sitôt écris moi et lorsque tu l'auras reçu avertis moi je t'enverrai 10.f de suite si tu reçois ce paquet je t'en enverrai de temps en temps. Ramouna est revenu de Marmande et Henri est prisonnier de guerre en Bavière il a écrit lui-même cette semaine il y avait 2 mois que l'on n’avait rien reçu. Je te dirai aussi qu’il se trouve papa d'une autre petite fille le même jour qu'Alice, a reçu sa lettre cela l’a tellement surprise que le soir même elle accouchait d'une petite fille.
Je te dirai que le 18 octobre on a vendangéj'ai rempli mon demi aux ¾ celafera une bonne boisson pour quand tu reviendras. Tu me diras aussi sur ta réponse si tu as reçu la photographie des enfants si elles se sont perdues je t’en enverrai une deuxième il y a les 4 gosses et moi. Je te quitte, aie du courage soigne toi le mieux possible et lorsque tu m'écriras une lettre dans le cas où il y aurait trop de retard envoie moi en même temps une carte pour avoir des nouvelles de ta santé. Les enfants vont bien ainsi que toute la. famille. Nous recevons régulièrement des nouvelles de tous tes beaux-frères. On croit que Joseph est au camp de Châlons, Borda dans la Marne et Aman dans les Vosges. Je termine reçois de tous beaucoup de baisers et de ta femme bonne chance et mille baisers.
Victorine "
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" 25/10/1914
Chère femme,
Je viens m'entretenir un moment avec toi comme cela il me semble que le temps passe plus vite. Je suis fatigué de toujours rester assis ou couché dans ces maudites tranchées il me tarde que cela finisse. Pendant toute la journée on ne peut sortir sans cela on reçoit aussitôt quelques obus qui rappellent les imprudents à la réalité. Heureusement qu'à présent on n'a plus besoin de le dire, chacun reste dans son trou et le soir on peut se mettre sur ses jambes sans trop lever la tête car de temps en temps quelques balles sifflent au-dessus de nos têtes. Enfin voilà bientôt 3 mois que la guerre a commencé et il faut espérer qu'elle finira bientôt. Il fait de belles journées pour le moment, il n'y a que la nuit qu'il fait frais. Nous avons touché des couvertures comme cela nous n'avons pas si froid. Je ne sais pas si nous serons relevés il nous tarde beaucoup à tous.
Pendant que j'écris cela vous devez vendanger car il me semble bien que c'est dimanche je n'en suis pas sûr ; Jene vois pas autre chose à te dire envoie-moi le colis aussitôt que tu pourras. J'avais oublié de féliciter Aliette, je suis bien content de voir qu'elle commence à écrire, je suis content dela carte qu'elle m'a envoyée l'autre jour tu l'embrasseras bien pour moi pour la peine. Tu n'oublieras pas pour cela les autres. Tu me diras sur ta réponse si Marceau a donné de ses nouvelles. Je termine ma lettre en t'embrassant tu souhaiteras le bonjour à toute la famille ainsi qu'aux voisins et embrasse mille fois les enfants pour moi. Encore une fois mille baisers.
Marcel "
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Le 30/10/1914
Cher Marcel,
Je réponds immédiatement aux cartes que tum'as envoyée, l'une datée du 22 et l'autre du 25. Hier au soir j'ai répondu à celle que j'ai reçue, et tu penses que ce matin, je ne m'y attendais pas de sitôt.
Je viens donc te rassurer à propos du vin, ne t'inquiète pas pour ça.Je t'assure qu'il sera bon et lorsque vous arriverez, vous serez tous les bienvenus, il faut espérer que ce sera bientôt, comme tu le dis. Cejour-là, je pense que ce sera un jour de bombe. Je vais t'initier un peu sur Marceau, il y a déjà deux mois et 11 jours que nous n'avons rien su de lui, nous le croyions prisonnier il y en a déjà d'ici qui écrivent et qui se trouvaient dans le même régiment de Marceau, aussi comme l'on dit toujours il ne faut pas se désespérer, il faut attendre le moment venu.
J'espère que nous en retirerons de bonnes nouvelles, pour l'instant nous allons parler de René puisque tu m'en demandes des nouvelles ; comme je te l’ai déjà dit sur la carte d'hier au soir, il se trouve en Belgique, il m'a écrit hier et avant-hier, j’étais restée 21 jours sans savoir de ses nouvelles et je commençais à me faire du mauvais sang. Car en ces temps-ci avec tout ce qui se passe, il y a de quoi s’en faire, mais maintenant que veux-tu je sais de ses nouvelles et je suis plus tranquille. Quoiqu'il n’y a pas de quoi en être, car il se bat depuis quelques jours, il me dit qu'il en tombe beaucoup de ces sales Allemands, ils arrivent en bandes et tout ça de 16 à 18 ans. C'est comme des munitions on leur en prend beaucoup, je ne voudrais pourtant pas trop t'ennuyer sur tout cela, tu dois savoir ce que c'est comme tous les autres, sur la carte militaire d'hier je t'ai mis son adresse, j’espère que tula recevras avant cela, je leur ai de même envoyé la tienne pour qu'il t'écrive, en attendant il t'envoie bien le bonjour. Je ne vois pas autre chose de bien intéressant à te dire si ce n'est que je suis bien contente de recevoir si souvent de vos nouvelles. Je terminerai donc en l'envoyant mes plus doux baisers.
Bon courage, Marcelle.
J'oubliais de te dire que je t'envoie là une enveloppe et une feuille de papier puisque tu dis à Victorine de t'en envoyer qu'il t'en manque. Je le promets que je ferai de même en attendant de te revoir reçois les baisers très éloignés de la sœur et de maman.
Marcelle Garrigue "
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" Tonneins le 5/11/1914
Cher Marcel,
Je suis bien ennuyée de voir que tu ne reçois rien car réellement ce serait bien dommage que cela se perde mais il, faut espérer que du moment où tu recevras ma carte tu l’auras enfin, je te le souhaite. Aujourd'hui on a reçu chez toi une carte datée du 28 octobre. Je crois que ce soir la mère va t'envoyer un colis, elle t'a envoyé un mandat cela fait que je t'enverrai un peu plus tard si tu écris chez toi dis-leur que je t’ai envoyé 5 f dans une lettre comme ça elle ne passera pas mal car elle m’a recommandé de t'en envoyer un peu, comme cela ça l'encouragera pour faire ce qu'elle fait. Je te quitte en t'embrassant mille fois toute la famille va bien et t'envoie beaucoup de baisers.
Victorine Garrigue "
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" Tonneins le 7/11/1914
(Vignettes colorées vive l’Angleterre ! vive la France !)
Cher Marcel,
Je viens te raconter un peu ce qu'il se passe ici. D'abord les auxiliaires qui étaient à la manufacture pour remplacer ceux qui étaient partis ont tous repassé a la visite et ils ont été tous pris bons ; les ¾ de ces types étaient des paysans et tu penses ils croyaient être là comme chez eux, ils partent tous, tant mieux vous serez plus nombreux. Je vois avec plaisir que la situation de la guerre nous est favorable, les journaux racontent que sur tous les fronts les Allemands sont repoussés et en Russie ils subissent aussi de grosses défaites. Quelle veine on n'en tue jamais assez. Tu dois te demander ce que c'est que ces papiers tricolores et bien tous les paquets de cigares sont marqués avec une étiquette représentant les 4 nations alliées, la prochaine fois je mettrai l’Angleterre en tête ensuite la Russie et la Belgique. Ces quatre drapeaux font très bien.
Aujourd'hui samedi je t'envoie un colis il y a 2 paquets de tabac, une boîte de picaduros, 2 papiers à cigarettes, du papier à lettre, un raisin le dernier et une boîte de pâté d'oie gras. Je n'ai pas trouvé de jambon j'ai cru que cela te ferait autant de plaisir d'abord tu recevras presque en même temps un colis de chez toi il y a du jambon çafait que tune passeras pas mal pour ça. Tu trouveras aussi probablement la mèche que tu me demandes. Sur ta réponse tume diras si tu as trouvé tout ce que je te nomme. Sur l'autre colis tu ne me parles que du raisin il devait y avoir sans doute tout. Mon frère nous a écrit il se porte toujours bien, ainsi que Charles, il m'a écrit et me dit qu'en même tempsil t'envoie de ses nouvelles. Si tu voies le mari de la fille Labbé dis-lui qu'elle lui écrit aussi ce soir et qu'elle lui envoie le bonjour, ainsi que Renée Dubreuil. Les enfants vont bien et sont bien polissons. Armand, plus il va et plus il ressemble à Andrée il est bien beau et bien aimable. Je t'envoie 5 f dans le cas où tu ne pourrais pas échanger les mandats que tu as, celui de 20 et celui de 20 de ta mère. Marcelle a dû te dire que René était blessé.
Aman se porte bien ainsi que tous les gosses de ma sœur et le petit Guy ton neveu. Je te quitte il se fait tard il faut espérer que ce sera bientôt fini et qu'il n'y aura plus d'Alboches. Enfin je te quitte en t'embrassant mille fois réponds-moi sitôt reçu pour savoir si tuas reçu les 5 f et le colis. Alors à bientôt mille baisers de tous et de tes enfants, et de tafemme les plus doux baisers.
Victorine Garrigue "
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" Tonneins le 16/11/1914
Cher Marcel,
Je suis complètement découragée de ne rien recevoir, ce n'est pas que je croie que tu n'écris pas, non, seulement le service est très mal fait, enfin ta dernière carte datée du 4 et nous sommes au 16 et je n'ai rien reçu, cela fait douze grands jours, comme c'est long. Aurais-je quelque chose demain, peut-être que oui, enfin c'est tous les jours que je dis pareil. J'ai toujours peur que tu sois blessé ou que quelque chose te soit arrivé, je te le dirai sitôt que je recevrai quelque chose. Au moment où je t'écris cette lettre, tu auras probablement reçu les 3 colis qui sont partis du 6, 7, 8 et les 3 frs du 7 aussi. Comme le soir en me couchant je pense à toi qui dort au mauvais temps, tant que moi je suis dans un lit. Je pleure quelque fois et pourtant j'ai bien l'espoir que tu me reviendras.
Oh alors toutes les peines et les soucis seront effacés chez moi je suis très bien, nous avons mes enfants et moi, tout ce qu’il nous faut. Tu n’as pas besoin de te faire du mauvais sang pour nous, pense à toi soigne toi du mieux que tu pourras ; mercredi la dizaine je t’enverrai un autre colis, une chemise, du chocolat, du tabac et des cigares. Tes petits gosses vont toujours bien et profitent beaucoup surtout le petit Armand il aura bientôt 6 mois tu sais alors il commence à devenir intéressant. Tant qu’à la guerre j’ai vu sur les journaux que ça allait bien pour nous, les Autrichiens commencent à en avoir assez il faut espérer que cela sera bientôt fini et que vous reviendrez tous. Au moment où je t’écris nous recevons une lettre de mon frère il est aussi plein de courage et cela m’en a donné aussi. Mr Mondal qui était prisonnier en Allemagne a dit qu’il n’y avait plus d’hommes valides, que l’on avait tout levé depuis 15 ans jusqu’à 60 ans. Alors il faut espérer que cela sera bientôt fini c’est ce que je souhaite, tu sais, de tout cœur en attendant le moment de te revoir reçois de toute la famille beaucoup de baisers. J’écris en même temps à Borda à Aman et à Joseph. Je te quitte maintenant que je t’ai écrit il me semble que j’ai plus de courage à bientôt.
Bons et tendres baisers V "
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" Tonneins le 23/11/1914
Cher Marcel,
Je viens te raconter un peu ce que fait et pense toute ta famille. D'abord nous nous portons tous très bien et désirons que tu sois de même. Hier dimanche je t'ai envoyé un colis il y avait une boîte de conserve, 2 paquets de tabac, des picaduros et une boîte de pastilles Valda cela te fera beaucoup de bien. J’avais acheté du chocolat mais je n’ai pu en mettre, le paquet aurait été trop lourd, il ne faut pas que cela pèse plus d'un kg. Henri Dussion a réécrit chez lui il t'envoie bien le bonjour et te fait dire d'avoir du courage il vient d'être bien malade il vient d'avoir une bronchite, il souffre beaucoup du froid, enfin il faut espérer que cela finira bientôt et que vous reviendrez tous. Marcel Ramouna repart cette semaine pour le front ainsi que Séguy qui a été blessé où Ramouna l'a été également, ils ont beaucoup de courage. Hier dimanche il est arrivé des blessés ici, ils ont dit qu’on les aurait et avant peu. J'ai lu les journaux ce matin les Alboches et les Autrichiens se sont battus entre eux.
Le Portugal s'est mis de la partie contre cette maudite race et les prisonniers allemands qui sont à Marmande ont refusé de travailler disant que maintenant ils voyaient qu'ils étaient fichus que la date qu'on leur avait dit que l'on viendrait les délivrer est passée. Le journal du 22 disait que les Alboches pensaient être à Calais le 10 ou 12 et le journal ajoutait :Qui sait où ils seront ? Ailleurs ils auront sans doute beaucoup à faire chez eux car les Russes marchent vertigineusement. Alors tu vois il tefaut avoir beaucoup de courage quand tu reviendras on t'aimera le double pour rattraper le temps perdu. Comme je plains les jours que nous étions contrariés, comme nous avons alors perdu de temps mais il faut espérer que tout cela s'oubliera et que nous ne nous contrarierons plus. Pense qu’aujourd’hui 23 novembre ton gosse a 6 mois, et nous 8 ans, un 28 octobre que nous sommes mariés que de choses depuis, enfin laissons tout cela, je m'oublie à te dire des bêtises nous en reparlerons quand tu reviendras. Ici à Tonneins c'est triste quand on se rencontre avec des personnes qui y ont leur fils ou leur mari, leurfrère on n’entend que ça : vous avez des nouvelles, se porte-t-il bien ? C'est tout ce qu'on entend. Le soir il y a foule à la gare mon père va tous les soirs chercher la France. Je la lis jusque vers 10 h et je m'aperçois qu’on leur fiche de bonnes raclées.
En ce moment-ci où je t'écris, je suis seule avec les quatre gosses. Je berce Armand avec le pied et si j'ai le malheur de le regarder il me sourit tant qu'il peut, Andrée et Aliette chantent (mon papa m'adore et maman aussi) et Aline parle à son petit papa, elle dit "une bise mon papa tu es bien mignon", tu lui écris maman, c'est à dire que toutes ces questions m'empêchent de faire la lettre. Elle me recommande la poupée et elles aiment bien leur petit frère et pensent souvent à leur petit papa, elles m'ont recommandé de te dire qu'elles t'aimaient beaucoup et qu'elles t'envoyaient beaucoup de baisers ainsi que le petit Armand Je te quitte tu seras content de ma lettre, tu oublieras un peu la fatigue. Alors courage bientôt ce sera fini et tu reverras tous ceux qui t'aiment et qui pensent souvent à toi. Reçois de ta femme qui t’embrasse bien fort beaucoup de baiser. Ainsi que de toute la famille. Victorine Garrigue "
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" Tonneins le 27/11/1914
Cher Marcel
Est-ce bien toi qui m’as écrit une lettre pareille tout à fait découragée avec assez de tout et c’est sur un moment comme cela que tu m’écris, j’en suis encore toute malheureuse de te savoir si peu courageux quand tu en as tant besoin, voyons suis bien ma lettre comme si je te parlais. Allons Marcel aie de la patience ne te décourage pas, cela durera peut-être encore cet hiver mais enfin tu reviendras, n’est-ce pas fait ton devoir jusqu’au bout, que l’on n’ait rien à te reprocher et c’est avec beaucoup de patience que l’on arrivera au bout de ces maudits Alboches, je t’enverrai tout le temps tout ce que je pourrai pour te faire passer quelques douceurs, pense que tu as des enfants. Ne te révolte pas vas, vois si ta lettre s’était égarée comme cela découragé, oh vrai tu m’as fait beaucoup de peine ne revient plus m’écrire comme cela n’est-ce pas tu ne le feras plus, Marcel, tu penses bien que je me fais assez de mauvais sang pour toi sans que je te sache encore malheureux et découragé, tu ne me parlais pas comme cela sur les autres lettres, quand j’avais reçu de tes nouvelles j’étais toute autre car je voyais que tu n’étais pas trop malheureux.
Je te parle de loin c’est vrai mais comprends bien ma lettre, tu sais si tu étais là va, je te ferais bien oublier un peu eh bien on n’y reviendra, va, comme avant, tu me raconteras alors beaucoup de chose mais maintenant non je suis assez malheureuse de te savoir comme cela, tiensje ne serai tranquille que quand j’aurais reçu une autre lettre pour me dire que cette lubie est passée et que tu auras du courage et de la patience jusqu’au bout. Fais ton devoir de Français jusqu’au bout pour tes enfants.
Maintenant parlons d’autre chose d’abord dimanche je vais t’envoyer un autre colis avec un capuchon avec petite pèlerine en caoutchouc pour te garantir contre la pluie en attendant je t’envoie un billet de 5 f pour boire un coup. Tes petits gosses vont bien et t’envoient tous mille baisers, tes enfants ne t’oublierons pas, va, je leur en parle tout le temps là-dessus c’est leur petit papa le préféré et j’en suis contente tu vois que tout le monde t’aime et encore plus ta femme t’adore, et je t’attends, va, avec patience jusqu’au jour de la paix alors comme je te le dis on se rattrapera et tu seras gâté de tous les côtés autant chez toi que chez moi tout le monde se joint à moi pour te souhaiter bon courage, mon frère nous a écrit il est tout à fait courageux ainsi que Aman et Borda.
Je pense bien que tu les vaux et que tu ne rougiras pas d’avoir été un moment découragé car tu t’es trompé et tu n’y reviendras pas alors encore une fois à bientôt, va, aie courage. Celle qui t’aime et qui sera
Toute à toi pour toujours
Reçois mille baisers de tous
Bonjour des voisins et des amis
Bons baisers mon chéri (ta femme)."
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" Tonneins le 29/11/1914
Cher Marcel
Je viens de recevoir de tes nouvelles du 24 et du 25/11 cela m’a fait bien plaisir de voir que tu étais en bonne santé et de voir que tu avais reçu un colis mais celui-là n'était pas le mien c'était celui de ta mère, tu as dû à l'heure qu'il est, recevoir aussi le mien avec des pastilles Valda. Aujourd'hui dimanche, je t'en ai envoyé un autre avec un capuchon pèlerine pour militaire, avec du chocolat, du tabac et des cigares. Hierje t'ai envoyé également un billet, tu le feras savoir sitôt que tu auras tout reçu. Tu me dis sur ta lettre que l'on te néglige ; tudois bien pourtant t'apercevoir que non on ne passe pas un jour tantôt chez toi tantôt chez moi de t'écrire tu sais bien que l'on y pense même beaucoup à toi ne me dis pas une chose pareille car tu es notre seul souci et notre seul amour pour moi et tes enfants, tufais cela pour me faire fâcher mais je ne m'en prends pas, je suis plus raisonnable que toi et s'il fallait des femmes volontaires je partirais pour te rejoindre pour me battre à tes côtés et te défendre. J'ai bien espoir que cela finisse bientôt. Aujourd'hui les journaux annonçaient une grande victoire Russe ils ont eu 3 corps d'armée de pris et on dit qu'ils vont encore tenter un dernier coup dans la Flandre et que s'ils ne peuvent pas percer pour aller à Calais ou Dunkerque ils se retiraient pour tout de bon.
A ce qu'il paraît que M.,Galup a dit que d'ici un mois ou un mois ½ tout serait terminé les Allemands ont préparé leur déroute, en cas de se retirer ils ont miné toute la Belgique qu'ils feront sauter pour ne pas que les Français les poursuivent ou ne trouvent rien sur leur chemin. Tu vois que tout va pour le mieux et que ce sera bientôt fini, quelle fête ce jour-là Je t'ai demandé plusieurs fois si tu n'avais pas souffert de mal aux dents depuis que tu es parti et puis tu me diras ce qui te ferait plaisir en conserve je le l'enverrai je gagne assez pour toi et les enfants, tu sais le montant de mes économies et bien je serre l'argent que l’on me donne pour les enfants de côté c'est à dire 60.f par mois J'ai 'ai mis déjà 3 mois de côté avec mes dizaines, je donne 20 à mes parents tous les 10 jours et le reste pour toi et l'entretien de mes enfants. Moi je n'ai besoin de rien je ramasse toutes les vieilles choses et je garde l'argent pour toi, alors SEIGNEUR ET MAITRE COMMANDEZ ET VOUS RECEVREZ ce qu'il te fera plaisir.Je veux que tu sois bien malgré le mauvais temps et l'ennui d'être loin de nous, ne te fais pas de mauvais sang, si tu ne peux pas te sortir de la ligne de feu la guerre, finira bientôt. Tu me dis que Marcel te dit que Bernis, est mort non il s'est trompé, c'est un de Villeneuve qui s'appelle également Bernis.
On a eu des nouvelles de celui de Tonneins encore jeudi dernier, tu vois qu'il s'est trompé de nom. Maintenant parlons de la famille, tout le monde va bien Aliette et Andrée mettent de l'argent de côté pour t'envoyer un colis à elles deux vers, jeudi 3/12 Aline y ajoutera 2 gros cigares. Elles gardent les sous qu'on leur donne, elles ont 28 sous, tu parles si elles sont contentes. Tu as dû recevoir des nouvelles de monfrère de Charles ils nous ont écrit ils ont dit qu'ils t'avaient écrit. A part cela tout le monde va bien il nous tarde beaucoup à tous de vous revoir en bonne santé il faut croire que ce jour n'est pas lointain car c'est la bataille décisive qui va se livrer dans la Flandre. Ces Alboches sont terribles mais on les aura. Je crois que la femme de Baudet va envoyer un colis à son mari ils ont ton adresse, elle ne me l'a pas dit, mais la femme de Breton en a parlé à Haydée. Maintenant, je t'avertirai, sache toujours que le dernier que je l'ai envoyé contient le capuchon il ne pesait qu'une livre. Je crois qu'elle m’en parlera avant de lefaire si elle le .fait tu lui rendras bien service de le .faire passer à Baudet car il ne reçoit rien, c'est bizarre et bien malheureux pour lui. Alors je te quitte je t'envoie un vrai, journal aujourd'hui. Es-tu content mon cher Marcel ?
Maintenant causons de toi, tu n'as pas la barbe au moins cela doit te piquer, tu n’es plus en colère car tu en étais le jour que tu m'as écrit la lettre du 23 je l'ai brûlée pour ne pas la relire. Oh la vilaine lettre elle m'a faite pleurer. Je garde les autres mais pas celle-là, j'ai reçu les cartes de Béthune c'est très joli, le jour que tu m'as écrit cette lettre lu t'étais fâché ou l'on t'avait contrarié ? Allons ne te fâche pas encore, je le vois d'ici, raconte-le moi sans colère, grand gosse qui ne sait rien cacher même de si loin. Je te pardonne cette franchise mais une autre fois non, ne me fais pas tant de peine. Je t'embrasse oh ! bien fort va et mille fois ainsi que tes petits chéris et toute la famille ".
Mélanie te remercie du bonjour elle te souhaite prompt retour.
Le bonjour de la famille Ramouna et Dussion. Ramouna repart au feu cette semaine.
Victorine Garrigue "
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" 4/12/1914
Chère femme,
J’ai reçu tes lettres du 26 et du 27. Sur celle du 27, j’ai vu que tu avais reçu ma lettre découragée, comme tu dis. Je ne suis pas découragé, je suis seulement dégoûté et je n’ai pas peur de le dire, ni de l’écrire, de tous ceux qui nous commandent. J’ai dans le cerveau un jour de gravé, c’est le 18 novembre, je ne voulais pas te le dire, mais ce jour-là, j’ai vu ce que valaient ceux qui nous commandaient, lorsqu’on était au feu et non à l’exercice. Je vais te dire ce qui se passa ce jour-là ou ce soir-là, c’était au moment de la soupe. Nous venions de relever une section en première ligne et on allait manger la soupe quand tout à coup, à deux mètres de moi,un obus éclate sur le caporal et un camarade, blesse légèrement notre chef de section à la main et trois autres de nos camarades. Il restait encore 2 sergents qui se sont vivement cachés et nous n’avions personne pour nous commander, car les 2 sergents se cachaient, tandis que nous, nous tirions pour que les Alboches ne viennent pas nous percer la peau dans les tranchées. C’est pour cela que j’ai écrit cette carte, mais ce n’est pas être découragé, c’est être dégoûté comme je te l’ai dit tout à l’heure.
A présent, je vais te raconter un peu ce qui s’est passé pendant quelques jours. Mardi il est arrivé des tirailleurs sénégalais, il fallait prendre le château de Vermelles, il y avait 200 volontaires. A 11h l’attaque a commencé, ils ont pris deux tranchées et au château ils ont trouvé des officiers, ils n’ont eu pitié de personne et après les avoir tués, ils leur coupaient la tête, les uns les emportaient dans leur musette, les autres n'emportaient que les oreilles. Un, qui avec son revolver, en tua 2, fut percé par plusieurs coup de baïonnettes, puis décapité, et sa tête jetée au loin, les autres demandaient pardon qui ne fut accordé qu’à un seul, grâce aux officiers français, car celui-là parlait Français et il promettait de parler. Un, que les officiers avaient donné à garder, à un de ces noirs, fut exécuté de suite, car avec eux " pas prisonniers " disent-ils " Alboches ", ils les tuent.
Enfin je vais te quitter, tu peux être tranquille, du courage j’en aurai et ce n’est pas ce qui m’empêchera d’écrire ce que je voudrais, sans avoir peur que la lettre soit lue. Si j’ai écrit çà, ce n’est que sur un moment de colère, mais à présent j’y suis habitué… Mille baisers aux enfants et à toi, ainsi qu’à toute la famille.
Marcel "
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" 20/12/1914
Chère femme
Je profite d'un moment de tranquillité pour t'écrire ces quelques mots. Tu me dis que l'Italie se prépare à la guerre contre l'Autriche, nous en avons besoin car je ne vois pas encore quand la guerre finira. Au commencement de ce mois on avait espoir que ça finirait vers le mois de janvier mais à présent, plus nous allons et moins nous avons espoir. Tu me dis de te raconter ce qui se passe, eh bien c'est terrible, voilà huit jours aujourd'hui que nous sommes dans les tranchées au lieu d'être relevés tous les trois jours comme avant. Nous ne pouvons pas sortir le jour, à moins de sortir à quatre pattes comme les bêtes.
Nous passons des fois un jour, ou même un et demi, sans boire même de l'eau. Si on lève la tête c'est les balles envoyées par une mitrailleuse (moulin à café comme nous l'appelons, qui nous rappelle à l'ordre). Si trop se font voir, alors ça change et c'est l'artillerie qui donne alors : les marmites, gros obus venant des fois de quatorze km et même plus loin, qui rappliquent et c'est un vrai tremblement de terre. Voilà trois jours que nous avons les oreilles déchirées par des combats terribles d'artillerie. Les Anglais ont attaqué tous les jours pendant ces trois jours, tous les jours, et ont obligé les Alboches à reculer mais ils ne s'en vont pas vite. Dans la nuit du 18 au 19 nous avons avancé de 900m. Il a fallu sous une pluie battante faire une tranchée et des abris pour se coucher, nous étions trempés et cela n'empêche pas qu'il faut rester là quand même. Nous comptons être relevés tous les jours et on nous a dit que très probablement, nous n'en serions pas avant le premier de l'an. Bientôt nous ne pourrons plus rien faire : manque de forces ou maladie, car tous les jours il y a des malades plus nombreux qui ne sont pas reconnus quand même. Alors il vaut mieux attendre d'en être assez pour qu'on les mette dans un hôpital. Moi, pour le moment, je vais toujours à peu près bien, mais il me tarde quand même d'être relevé pour me refaire un peu. Tu vois que ce que tu me disais sur ta dernière lettre que le général Joffre avait dit qu'au mois de janvier il n'y aurait plus d'Allemands en France, c'est faux et ce n'est que pour encourager tout le monde qu'il dit ça.
Ce matin, un journal nous est tombé sous les yeux et nous avons vu qu'on allait faire partir jusqu'à 52 ans : tu vois que ce n'est pas très bon signe. Enfin il faut espérer quand même que la fin de cette terrible guerre arrivera bientôt. Je ne t'en dis pas davantage, ça serait trop long, j'aurai le temps de te le raconter quand je serai revenu. Tu me dis que je dois avoir reçu des nouvelles de mes beaux-frères et de René, je n'en ai reçu que de René mais pas des autres. Tu me demandes ce que j'ai fait de mon costume de drap. Où veux-tu qu'il soit si ce n'est à Narbonne je ne pouvais pas l'emporter à la guerre j'avais autre chose à porter. Je l'ai laissé là-bas ainsi que les souliers car on n'a pas voulu me les acheter parce qu'ils étaient ressemelés, tu vois que je ne l'ai pas vendu. Je te remercie de la pile mais quand tu as vu que c'était si cher, tu n'avais qu'à pas l'envoyer, je t'avais dit que ça coûtait 10 ou 11 sous, aussi je ne t'en demanderai plus. Nous avons mangé la boîte de maquereaux hier, ils étaient bien bons, les cigares sont finis aussi et je t'en remercie beaucoup. Quant à Dussion tu pourras lui faire dire qu'il est mieux où il est que nous, c'est possible qu'il est malheureux mais il est à l'abri et c'est beaucoup. Tu me dis que tu veux aller voir la mer, oui en effet je serai content d'y revenir mais avant de parler de ça laissons finir la guerre. Je crois que tu n'as pas besoin de te plaindre de ma lettre, cette fois elle est assez longue. Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mille baisers de ton mari. Le bonjour à la famille et aux voisins. Encore une fois mille baisers ".
Marcel "
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" Tonneins le 24/12/1914
Cher Marcel
Je viens de recevoir ta lettre du 17 me disant que tu avais reçu les 5 f que je t'avais envoyés. Je viens de t'expédier un autre colis que tu recevras à peu près pour le 1er de l’an, il contient une boîte où il y a une livre de jambon en sauce, 1 paquet de cigares à 0,10, un paquet de tabac, un midina, que la femme Martinet m'a donné pour tes étrennes et puis quelques gâteaux secs pour compléter le poids. Tu auras aussi les 5f que ta mère t'a envoyés comme ça, si tu es au repos pour le 1er de l’an, tu pourras te payer un bon déjeuner. Eh des prunes qu'en dis-tu je n'ai sans doute jamais si bien travaillé avec tout ça tu ne m'as pas dit si le capuchon te plaisait-tu, vois il ne te gêne pas beaucoup- tu avais si peur tu sais bien que je comprends ce qu'il te faut.
Alors je te souhaite de passer un bon 1er de l'an, le nôtre ne sera pas bien gai car on ignorera où tu es et ce que tu fais. Tu me demandes si on reçoit des nouvelles de Guinlop et de Deynal, je crois que oui, elles en reçoivent leurs.Femmes, très régulièrement. Je te dirai que Lanusse l'épicier est parti sur le front depuis cette semaine ainsi que tous ces gosses de 19 ans ; le petit Artière, le petit Audile, Danon le coiffeur et tant d'autres que je n'ai pas dans l'idée. Aujourd'hui j'ai reçu une carte de Charles, il est toujours en bonne santé et il lui tarde de rentrer à lui aussi. Enfin, avec de la patience ça finira et puis, comme tu dis tout a une fin, et il .faut espérer que cela finira bientôt. Quand tu reviendras ton gosse aura bien changé. Aujourd'hui il a dit papa plusieurs fois, il y avait tes sœurs elles ne pouvaient pas en revenir. Elles étaient venues me porter les genouillères que ta mère t'a fait pour mettre dans le colis que j'envoyais. Tu parles si elles ont été surprises de l'entendre il avait dit pareil ce matin avant de se lever. Les petites sont bien sages elles ne mettent pas de sabots cette année, je leur ai dit que le père Noël ne descendait pas cette année à cause de la guerre, alors il leur tarde d'être à l'année prochaine pour les mettre. Je leur achèterai une poupée à chacune, je la leur habillerai en soldat et je leur dirai qu'elles viennent de la guerre et que c'est toi qui les leur envoie, elles seront contentes. Ma mère te remercie beaucoup de la carte que tu lui as envoyée, elle voit que tu penses toujours à elle et que tu es prêt à la faire encore fâcher. Enfin, elle voudrait que ce soit demain le jour comme cela la guerre serait .finie. Je te quitte j'ai vu Ramouna ce soir il boîte encore beaucoup, il t'envoie bien le bonjour et bon courage. Alors à bientôt, mille baisers de tous et reçois les plus tendres baisers de ta femme qui t'aime.
Victorine Garrigue "
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" 26/12/1914
Chère femme,
Je viens de recevoir ta lettre du 20 sur laquelle tu me demandes ce que l’on nous a donné pour la Noël. Je vais te le dire. D’abord une bouteille de malaga mais pas à quatre, nous étions 10, puis du fromage, du pâté, un cigare à 10 et un demi-litre de vin le soir. Nous étions bien contents d’abord, pour être en guerre nous sommes bien soignés. Je n’ai pas encore ouvert la boîte de pâté, ni celle de prunes, mais je vais le faire aujourd’hui, car nous sommes plus tranquilles, nous sommes en deuxième ligne. Je te dirai sur ma prochaine lettre si c’était bon. Je vais conserver la dent d’Aliette et tu me diras sur ta réponse si elle se gratte toujours. A présent je vais te raconter un peu ce que nous avons fait depuis deux ou trois jours. Le 23 nous avons fait une tranchée en avant, les boches sont tout prêts, ils nous laissent travailler toute la nuit tranquille, mais cependant, de temps en temps, quelques balles sifflent.
Le lendemain, veille de Noël, au petit jour, 10 Alboches viennent se rendre prisonniers : deux causent très bien le français. Un est instituteur à Mulhouse, l’autre est un artiste de théâtre qui a voyagé en France. Ils donnent des renseignements sur les positions de l’ennemi, serrent la main au colonel et disent qu’ils veulent rester français. Dans la journée nous sommes bombardés en règle. Ils tirent sur notre tranchée, un obus éclate sur notre cahute où nous sommes quatre, il perce nos sacs, notre marmite et abîme mon fusil, à part cela nous n’avons pas de mal. Dans la nuit, les boches chantent la messe dans les tranchées, jusqu’à une heure du matin, puis jouent de la musique. Les nôtres leur répondent en chantant (mourir pour la patrie) tandis que d’autres les sifflent. Le matin 20 boches, voulaient se rendre au 296 qui est à coté, mais ils y tirent dessus et un seul reste, il se couche et attend le petit jour pour se rendre. Le jour de Noël est calme car il y a beaucoup de brouillard et l’artillerie ne peut pas tirer. Il fait très froid. Le soir nous changeons de tranchées, nous allons en deuxième ligne. Dans la nuit, 10 autres voulaient se rendre à la compagnie qui nous a remplacés, mais ils n’avaient pas reçu les ordres, ce qui fait qu’ils leur tirent dessus et les forcent à reculer. Il s’en rendra beaucoup car ils sont fatigués et ils ne sont pas trop bien nourris. Je crois que c’est à peu près tous les détails que je peux te donner. J’ai oublié de te dire que l’on nous avait donné de la confiture. Nous n’avons pas encore reçu le paquet dont tu me parles. Je n’ai pas changé d’adresse tu peux mettre l’une ou l’autre, les lettres et paquets arriveront quand même. J’avais oublié de te dire de mettre deux mouchoirs la prochaine fois, j’ai donné la commission à ma sœur, elle a dû te la faire. Maintenant je vais te souhaiter une bonne année ainsi qu’à toute la famille, tu le feras de ma part au cas où je n’aurais pas le temps d’écrire à tout le monde. Espérons que cette maudite guerre finira bientôt et que nous remplacerons le temps perdu. Tu embrasseras tous les gosses pour moi et le bonjour et bonne année aux amis et aux voisins. Encore une fois je te la souhaite et reçois de ton mari mille baisers.
Marcel "
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" Tonneins le 29/12/1914
Cher Marcel
Je viens te trouver un petit moment pour te dire d’abord que toute la famille va bien et désire que tu sois de même. J’ai fait ta commission à Aliette et je t’assure qu’elle a pleuré en disant maman ne lui écris pas à papa, je ne me gratterai pas et je t’assure qu’elle pleurait.
Je leur ai acheté une poupée à chacune de 15 sous, je leur ai habillée, je leur ai fait croire que c’était toi qui leur envoyais alors elles m’ont dit qu’Aliette voulait une Alsacienne, Andrée un soldat et Aline aussi, alors je leur ai habillé et le jour du 1er de l’an j’irai rejoindre le facteur pour qu’il leur porte comme cela, elles croiront que c’est toi. Maintenant je viens t’annoncer un colis que je t’envoie il y a une bouteille de jus de coing tu en boiras quand tu auras mal d’estomac pas tout à la fois en cas que cela te ferait du mal il y a 3 saucisses une boîte picaduros et dans une enveloppe où il y a 4 picaduros bouts coupés j’ai mis 2 pièces de 20 sous il y a aussi du chocolat ta mère m’avait donné un bout de confit pour y mettre comme le colis était trop lourd je l’ai gardé pour ne pas que ta mère en passe (pense) mal tu l’en remercieras tu lui diras que tu la remercies du confit qui était dans le colis que Victorine t’a envoyé je crois qu’elle va-t’en envoyer un autre pour y mettre les 4 mouchoirs que tu demandes car mon colis était envoyé avant d’avoir reçu ta carte enfin il n’y a aucun mal et au lieu d’un colis tu en auras deux.
J’ai vu ta carte où tu remerciais ta mère des prunes et que tu disais qu’à ton retour tu en trouverais à l’eau de vie tu vois que je n’ai pas attendu ton retour que j’ai devancé ton désir tu vois tu n’as même plus besoin de demander je le devine alors je comprends que tu as dû être content.
Tu me diras sur ta réponse si tu as reçu mon colis que je t’annonce je crains que la bouteille ne se casse. Alors ne te fais pas de mauvais sang je ferai tout ce que je pourrai pour te faire trouver le temps moins long en t’écrivant longuement et en t’envoyant de temps en temps des petits colis et puis cette guerre ne durera pas toujours et je crois que la fin s’approche car la situation ne peut pas être meilleure.
Nous recevons régulièrement des nouvelles de ton frère et beaux-frères ils vont tous très bien. Les petites t’envoient beaucoup de baisers et te font dire qu’Armand t’appelle souvent. Dimanche je suis allée voir la grand-mère avec elles la pauvre mémé elle était folle de voir que ce petit disait si bien papa si tu étais là tu en serais fou de l’entendre. Enfin il faut espérer que ce sera bientôt en attendant reçois de ta femme beaucoup de baisers ainsi que de toute la famille. Celle qui t’aime V. Garrigue
Le bonjour de Ramouna de Dusson et de tous les amis "
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"4/01/1915
Chère femme
Je viens te remercier du colis que j’ai reçu hier au soir ainsi que celui de ma mère. Je te promets qu’ils sont bien tombés nous venions juste d’être relevés pour aller en réserve c’est à dire en 3eligne. Là nous sommes à peu près tranquilles les boches ne nous tirent pas trop dessus cela fait que nous avons pu les goûter en paix ainsi que ceux de deux camarades qui en avaient aussi reçu… Les saucisses sont très bonnes nous n’en mangeons pas comme ça tous les jours car ici ils ne font pas la cuisine aussi bonne…
Quant à moi je suis toujours dans ces maudites tranchées quand donc cette guerre finira pour que l’on puisse marcher debout sans risquer un coup de fusil. On disait que nous serions relevés après le 1er de l’an pour nous mettre au repos pendant quelques jours mais maintenant il ne s’en parle plus pourtant nous en aurions tous besoin car voilà trois mois que nous sommes ici à faire des tranchées et toujours au mauvais temps. Il ne passe pas un jour sans pleuvoir je ne sais pas si c’est les canons qui font ça car c’est toute la journée et la nuit qu’ils tonnent… Reçois mille baisers de ton mari qui t’aime.
Marcel "
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" 6/01/1915
Chère femme
Je fais réponse à ta lettre du 28/12/14 pour te donner de mes nouvelles qui sont bonnes pour le moment. Nous sommes au repos aujourd’hui et demain à Annequin et j’arrive juste de voir les Anglais et les Ecossais à Ambain ( ?). Les Ecossais ont des jupes jusqu’aux genoux et pas de pantalons on leur a demandé s’ils n’avaient pas froid ils disent que non pourtant il ne fait pas chaud. Nous avons goûté leur cuisine elle est épatante. C’est de la conserve mais elle est meilleure que la nôtre. Ils sont contents de nous voir et nous donnent des cigarettes. J’en mets un petit paquet dans la lettre pour ton père. J’ai fait goûter un cigare à un, il était bien content ils savent juste dire (souvenir camarade). Les fantassins anglais sont comme nous ils ont l’air fatigués et il leur tarde sans doute que la guerre finisse quoiqu’ils soient payés. Enfin il faut espérer que ça finira bientôt et que nous quitterons le nord sans regrets… Reçois mille baisers de ton mari qui t’aime.
Marcel "
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12/01/1915
Chère femme,
Je fais réponse à ta lettre du 3/1 et viens t’en même temps remercier du colis que j’ai reçu hier dans la tranchée. Je te dirai, que si je l’ai déjà, c’est grâce à l’homme de soupe qui est assez complaisant pour nous les porter. Nous sommes en 3ème ligne aujourd’hui et demain puis nous avons deux jours de repos. Je te promets que sur notre gauche ça barde à la Bassée, où se trouvent les Anglais, tous les jours ils attaquent mais les boches sont sans doute en force et ils ne reculent pas vite. Tu me dis qu’ils ont beaucoup reculé à Vermelles je ne sais pas si tu as trouvé ça sur les journaux mais en tout cas ils sont depuis un mois à la même place. Nous avons avancé tranchée par tranchée mais eux n’ont pas encore reculé. Ils ont quitté Vermelles le 10-12-14 pour aller se retrancher deux km plus loin dans d’autres villages car ici les villages se touchent presque à cause des usines, il y a des mines partout.
Hier nos artilleurs leur ont envoyé plus de mille obus rien que pour notre secteur tu parles s’il doit y avoir des casques de reste mais ce qu’il y a de malheureux c’est que toujours quelques-uns des nôtres y restent, pas beaucoup quand même à présent car ils ne tirent pas comme au début. Voilà trois mois aujourd’hui que nous sommes dans ce pays et nous commençons à trouver le temps bien long. J’ai été bien content du colis, je ne croyais pas manger de sitôt un artichaut, j’avais mangé des noix le jour du 1er de l’an mais elles étaient comme des noisettes et pas bien bonnes. : je te donnerai des renseignements sur le pâté quand je l’aurai mangé, quant aux cigares ils sont épatants, c’est dommage de ne pas pouvoir les fumer tranquille mais à tout moment tu entends des sifflements alors tu écoutes et tu dis : c’est une marmite pour les artilleurs ou c’est un fusant pour les premières lignes ou encore c’est un des nôtres, le 75, alors ça va mieux, ou les grosses pièces anglaises qui font un vacarme assourdissant et qui tirent à 22 km. Quand c’est une de ces dernières on est tranquille car les boches cessent de tirer tout de suite. Il y a deux jours notre artillerie a démoli une batterie allemande c’est à dire 6 canons qui se préparaient à tirer sur nous… Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mille baisers de ton mari qui t’aime mille baisers. Ton mari. "
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Tonneins le 14/1/1915
Le bonjour aux amis et voisins. As-tu fait goûter les prunes à Baudet et à Dubreuil. Et bon courage la situation est bonne.
Cher Marcel
Je viens te remercier au nom de mon frère des cigarettes que tu lui as envoyées mais seulement il veut les garder comme souvenir de toi il les fumera quand tu seras revenu en venant veiller pour t’écouter raconter les campagnes que tu auras faites il lui tarde beaucoup de te revoir inutile de te dire que nous sommes tous pareils. Tu me dis que tu es avec les Anglais cela doit te distraire un petit peu, j’en suis très contente, que veux-tu ne te fais pas de mauvais sang, pense que tout a une fin et que cette terrible guerre finisse aussi bientôt, tu dois voir de jolis régiments, ainsi les écossais je les vois moi sur les gravures c’est chic et je voudrais être avec toi pour voir toutes ces choses, bien sûr que cela doit être triste mais aussi bien beau pour celui qui s’en reviendra et il faut espérer que tu seras de ceux-là. Tu as dû recevoir ma lettre où je te demande si tu as besoin de quelque chose pour te changer de l’écrire que je te l’enverrai car vous devez être bien malheureux dans ces tranchées avec de l’eau jusqu’à par-dessus la cheville et encore qu’il vous pleuve dessus, je t’assure que cela me fait faire du mauvais sang, vous savoir comme cela à la pluie et encore aux balles je t’assure qu’il y a des moments où je manque plus de courage que toi je ne serais pas un bon soldat car un bon patriote ne faiblit pas une seule fois. Je regrette beaucoup que tu n’aies pas trouvé les deux pièces de 20 sous que je t’avais envoyée mais tu penses bien que puisque tu as trouvé les 4 cigares, si je t’avais envoyé la lettre plus tôt tu les aurais trouvées en faisant attention, enfin que veux-tu c’est de ma faute je t’avertirai une autre fois pour 40 sous on n’en mourra pas. Je t’enverrai 5f le 18/1 jour de la dizaine en même temps je t’expédierai un autre colis car la paye sera grosse étant de 11 jours. Tu parles, j’aurai de quoi pour tous.
Dussion a écrit il dit qu’il trouve le temps bien long surtout qu’il n’a pas de nouvelles, les boches leur disent qu’ils sont à Paris depuis longtemps mais qu’on ne les lâcherait pas encore, cela lui fait faire du mauvais sang, il croit Ramouna mort il l’avait vu tomber il ne l’avait pas vu relever, il n’a pas reçu la lettre où Alice lui disait qu’il était blessé il sait que toi tu te portes toujours bien et il t’envoie le bonjour et pense souvent à toi et aux parties que vous ferez quand tout cela sera fini. Les enfants vont toujours de mieux en mieux et t’envoient beaucoup de baisers. Armand est trop petit pour t’embrasser et se contente de t’appeler. Je te quitte beaucoup de baisers de la famille et mille baisers de ta femme. V "
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" Vermelles tranchées 17/01/1915
Chère femme
Tu me dis que la guerre finira le 27 avril et dernièrement tu disais sur une de tes lettres à Pâques si (on) augmente comme ça de 25 jours chaque fois je ne suis pas encore de la classe. Mais personne ne sait pas quand elle finira, mais il faut espérer que ce sera vers la fin mars. Je t’avais demandé il y a quelques jours de l’argent tu pourras m’en envoyer car il me reste encore deux francs. Tu trouveras peut-être que je dépense beaucoup pourtant je te promets que non mais tout est bien cher et un peu de vin ça ne fait pas mal surtout avec ce temps. Si sur ma dernière lettre j’ai oublié de te dire que je suis bien content du calendrier je te le dis aujourd’hui comme ça on peut voir le jour que c’est et tu remercieras Aliette. Ici le temps s’est un peu arrangé oh pas beaucoup il pleut tout de même un peu tous les jours mais pas toute la journée et toute la nuit comme la semaine dernière. Quant aux boches ils sont assez calmes depuis quelques jours ils tirent bien quelques coups de canon mais pas comme avant. De notre côté ce n’est pas pareil nos artilleurs leur envoient tous les jours quelques pruneaux dont ils se passeraient facilement.
Du côté de La Bassée et de Lens là ils sont plus tracassiers où alors ce sont les Anglais qui les attaquent à La Bassée pour tâcher de les faire partir au plus tôt. A Lens il y a aussi des canonnades terribles tout en tremble il y a trois jours dans la nuit une attaque a eu lieu on ne voyait que du feu dans l’air tellement les obus envoyés étaient nombreux…. Tu souhaiteras le bonjour à toute la famille ainsi qu’aux voisins et amis et embrasse bien les enfants pour moi. "
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20/011/1915
Chère femme
Je viens de recevoir ta lettre du 10 sur laquelle tu me dis que la femme de Dubreuil t’avait dit que nous allions être relevés bientôt. Il y a longtemps que l’on en parle et ça n’arrive pas vite. On dit maintenant que ça sera pour la fin du mois il n’y en a pas pour longtemps si c’est vrai. Quant à la guerre il y en a qui disent qu’elle sera longue pourtant elle aurait assez duré car voilà bientôt 6 mois qu’elle est commencée. Je te disais sur ma dernière lettre que le temps avait un peu changé mais le lendemain le mauvais temps a repris la neige est tombée toute la journée et en fondant l’eau a inondé les tranchées et les boyaux où il y avait de l’eau jusqu’à moitié jambe. Pourtant il fallait y passer et plusieurs fois par jour nous sommes trempés jusqu’à la peau et pas moyen de se changer.
C’est étonnant comme il n’y a pas plus de malades et pour s’en faire porter il faut absolument en être car si on n’est pas reconnu c’est 8 jours de prison. Nous sommes menés par des brutes d’officiers qui n’ont guère pitié de nous ils nous font plus souffrir que les Allemands. Enfin il faut espérer que ça finira au moins au printemps car sans cela les maladies en emporteront plus que les balles. Ton rêve me fait bien plaisir mais s’il était bientôt réalisé ça irait encore mieux. Tu pourras dire à Roumat et à Paul ainsi qu’à Alexandre qu’il me tarde beaucoup de revenir à la pêche. Tu me dis que Ramouna est toujours boiteux alors il est encore à Tonneins, il n’a pas besoin de se plaindre car il a de la veine. J’ai reçu une carte de René il me dit qu’il ( ?) 3 mois je voudrais bien être à sa place car dans ce temps-là il y aura du nouveau du moins je l’espère. Je te pardonne ce que tu me dis sur ta dernière lettre car j’ai vu que c’était sur un coup de colère. Tu souhaiteras bien le bonjour de ma part à toute la famille et aux voisins et amis et n’oublie pas Despine, Dussion et Ramouna. Embrasse bien les enfants pour moi et reçois de ton mari mille baisers.
Ton mari qui t’aime Marcel "
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De sa sœur Marcelle
Tonneins le 20/01/1915
Cher Marcel
Je viens t’écrire ces quelques mots pour te faire parvenir ce billet de 5 francs qui te fera j’en suis sûre à l’avance beaucoup de plaisir ayant écrit hier dans l’absence de maman elle m’a prié de bien vouloir refaire une lettre pour y mettre ce peu d’argent. Tu peux croire qu’elle t’envoie le plus souvent possible elle t’en fera parvenir davantage si les journées étaient payées comme d’habitude, mais que veux-tu encore bien heureux qu’elle puisse gagner quelques sous pour nous faire vivre, car je dois te dire que le travail ne marche pas des masses, j’ai à peu près un pantalon toutes les semaines, et quelquefois pas du tout. Quant à maman, au lieu de 6F qu’elle avait elle n’en retire que 4F, tu vois d’ici la différence, mais que veux-tu cher Marcel ce qu’elle t’envoie c’est de bon cœur vois-tu aussi s’efforce-t-elle d’adoucir autant que possible les souffrances que tu as endurées, depuis 5 mois ½ il s’en ira temps que cela finisse pour tout le monde ce serait la joie dans toute notre chère France. Nous avons eu hier la visite de Mr Favière qui est venu nous dire de vive voix, ce qui en était, ayant donc toujours un peu d’espoir, il nous a dit que l’on avait commencé à prendre les ouvriers de la ville, mais comme il y a en général que des gosses de 16 à 17 ans il ne voit pas que cela fasse le bonheur du Directeur et qu’alors peut-être on devrait en faire venir de sur le front, si cela s’arrange comme cela, sûrement qu’il fera tout son possible pour obtenir quelque chose en attendant il nous a bien recommandé de te dire bien des choses de sa part ainsi que du courage. Tu vois qu’il se dévoue et espérons qu’en même temps la guerre touchera à sa fin. Ici le temps est très mauvais il vient de pleuvoir pendant 1 mois ce qui a fait déborder la Garonne ensuite il a fait deux jours de beau, et aujourd’hui il semble que le temps veut rester couvert, il fait tout de même très froid, et je t’assure qu’avec ce temps-là les journées sont très longues. Je vois que ce que je te dis-là ne peut guère t’intéresser, mais ici les nouvelles ne sont pas très abondantes, si ce n’est que les communiqués officiels sont toujours très bons, et espère qu’il n’y en a pas pour très longtemps. En attendant le plaisir de t’embrasser, reçois, cher Marcel les plus doux baisers de ta sœur ainsi que de maman sitôt que tu auras reçu ma lettre tu m’en avertiras.
Au revoir et mille baisers ta sœur Marcelle
J’avais oublié de te dire le bonjour de Jules Serres ainsi que de sa femme, qui ne cesse de me demander de tes nouvelles
Le bonjour de René. Bon courage. Marcelle
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Tonneins le 20/01/1915
Tu me diras sur ta réponse si tu as reçu les 5f je t’en enverrai autant…. ?
Cher Marcel
Je viens te faire une longue lettre comme je te l’avais promis hier me trouvant fatiguée je ne t’ai envoyé qu’une carte pour t’annoncer le colis qui contient une petite boîte de prune, une tranche de pain, deux paquets de cigarettes, un paquet de cigares 0,10, deux plaques de chocolat et du papier à lettre, je ne l’ai pas dit sur la carte ce que contenait ce colis car on aurait pu te le soustraire, tu t’en seras bien aperçu de ce qu’il y avait je te disais aussi que chez moi on tuait le cochon jeudi 21/1 alors on t’enverra le présent pour le goûter quoique tu sois loin. Tu me dis que tu as des camarades anglais, alors quand tu reviendras tu sauras le parler et probablement que comme alliés tu ne les repousseras plus encore, je te le souligne pour que tu saisisses bien mieux, je fais ça pour te dérider un petit peu, tu dois être quand même bien malheureux d’être loin de nous et je t’assure que je ferai tout mon possible pour te faire oublier les mauvais jours. Tu me dis aussi que quand tu reviendras il faudra qu’Armand dorme la nuit sinon que tu le mettras au pas, dis, je veux que ce gosse soit gâté comme les autres et s’il ne veut pas dormir la nuit, eh bien moi je le supporte il faudra que tu en fasses autant, tu dormiras quand tu pourras Mr Garrigue ; en ce moment-ci il ronfle tant qu’il peut le pauvre chéri, je t’assure que quand tu reverras toute cette petite famille tu en seras fou tant que tu ne les avais pas quittés cela ne t’aurait pas fait le même effet et maintenant c’est différent il y aura toujours 6 mois que tu ne les auras pas vus et il me semble voir ton impatience mais enfin mon grand pauvre chéri il faut espérer que tu reviendras bientôt et que tu nous resteras toujours, quelles bonnes soirées on va passer comme tu vas nous en raconter mais tu sais je te voudrais aussi pour moi toute seule après tout je suis bien maîtresse.
Nous avons reçu une carte de mon frère toujours en bonne santé ainsi que de Charles il prétend aussi qu’il lui tarde beaucoup que la guerre soit finie ce soir j’ai lu le journal de la campagne de Bigournau dit Tillol ( ?) lorsqu’ils ont battu en retraite en Belgique il dit que c’était bien triste mais que quand même une bonne femme lui avait donné 5 litres de vin il ne les a jamais quittés tu parles s’il devait être embarrassé il prétend que tout va bien maintenant et qu’il espère revenir bientôt. D’abord tu le verras sur la Gironde qui plie ton colis la situation est bonne. Au moment où je finis ma lettre, Armand a déjà fait son sommeil il est 10h du soir, vois quelle nuit je vais passer enfin tu es bien plus malheureux toi, et je ne me plains pas, je te quitte mille baisers de toute ta famille et beaucoup de baisers de ta femme VG les petites t’envoient mille baisers. "
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21/03/1915
"Chère femme
Voilà le printemps qui commence aujourd’hui et la paix n’a pas l’air d’être encore là. Pourtant depuis bientôt 7 mois que nous sommes dans les tranchées avec la pluie, la neige, il me semble que nous mériterions un peu de repos. Enfin si la chance veut que je m’en sorte et que de soldat je serai redevenu citoyen je pourrai dire alors ce que pour le moment je garde. Je vois qu’il n’y a rien à faire ou plutôt le grand "mogol" ne veut pas s’en occuper car il y a la 22ème section, j’ai vu ça sur un journal que fait un instituteur de Toulouse, qui dit que cette fameuse 22ème section où il ne devrait y avoir que 3 ou 4000 embusqués, des fils à papa alors, et bien il y en a 18000 c’est honteux.
Tu peux si tu veux faire voir la lettre à Galup je m’en fou car vraiment c’est trop fort de voir tant de tapis, derrière, qui comme nous pourraient tenir un fusil. Nous n’avons pas nos plus terribles ennemis devant, nous les avons derrière.
Tu me parles toujours des bagues mais elles ne sont pas faites avec des éclats d’obus c’est avec de l’aluminium. Reçois, ainsi que les gosses, mille baisers. Marcel "
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30/03/1915
Chère femme
J’ai reçu ta lettre du 24 qui m’a fait beaucoup de plaisir. Je vois que tout le monde va bien quant à moi je suis toujours en bonne santé et me promène dans les tranchées. Tu me dis que la guerre sera bientôt finie les boches que nous avons en face ne disent pas pareil. Car je te dirai que nous sommes très bien avec ces gens-là quoiqu’on se fusille mutuellement. Des fois on leur dit " tu n’iras pas à Paris cochon ". Ils nous répondent " ni toi à Berlin ".
Hier soir un leur a dit de se rendre ou qu’ils seraient capots, qui veut dire mort, ils ont répondu " pas encore ". C’est vrai qu’avec des victoires comme celles qu’ont remportées les Russes ça pourrait avancer la paix, je l’espère car je commence à en avoir assez. Tu me parles toujours de la photo eh bien dans deux jours que nous irons au repos pour quatre jours j’irai et aussitôt faite je l’enverrai. …. Ton mari Marcel "
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11/04/1915
Chère femme
Comme je te le dis hier sur ma carte j’ai reçu hier, trois de tes lettres du 4-5 et 6 ainsi qu’une de ta sœur. Elle me remercie de l’offre que je lui ai faite et me dit qu’ils sont devenus plus forts dans le métier c’est ce que nous verrons.
Je t’ai dit aussi que j’avais changé de compagnie l’adresse est la même il n’y a que au lieu de 17 mettre 24 et au lieu de 5ème bataillon c’est le 6ème.
Je suis toujours en bonne santé et je crois que je serai mieux à cette compagnie qu’à l’autre. Je suis bien content d’Aliette je vois qu’elle est toujours sage et qu’elle travaille bien à l’école.
J’ai envoyé une vue du château à toute la famille comme souvenir de la guerre. Je pense qu’avant longtemps ça s’arrangera si les Russes marchent comme ça quelque temps.
Je ne vois plus grand-chose à te dire si ce n’est qu’il me tarde beaucoup que cette guerre finisse. J’oubliais de te dire qu’à la compagnie il y a Marcadet de Tonneins, celui qui fréquente la sœur à Couzard.
Il m’a dit que Dagos était mort et qu’on lui avait dit qu’il y en avait beaucoup de Tonneins. Dubreuil m’a dit aussi il y a quelque temps que la batterie de joyeux avait été démolie et qu’il avait changé de régiment. Serviotte aussi est mort d’après ce qu’il m’a dit. Je vais te quitter pour aller me coucher embrasse bien les enfants pour moi souhaite le bonjour à toute la famille et aux voisins et aussi sans oublier Bigourneaux et reçois de ton mari qui t’aime mille baisers
Marcel 280- 24ème compagnie 6ème bataillon Secteur 57.
Je t’envoie en même temps la chanson de la 6ème escouade composée par un instituteur.
Les poilus de la 6ème, air sous les ponts de Paris, créée dans les tranchées de 1ère ligne du 5 au 7 avril 1915 par Guillot :
1er couplet
La sixième escouade
Compte quatorze poilus,
Ils aiment la rigolade,
Le bon vin encore plus
Leur chef Antoine se montre patient
Pour contenir tous ces vaillants,
Vers les Pruscos ils veulent aller,
Certains de pouvoir les piler
Refrain
Et si de leur tranchée,
Les Boches veulent approcher
Le doyen de ces quatorze troupiers
Le placide et vénérable Vie
Donnera vite l’alarme
En appelant aux armes
Tous ces copains décidés à sauter
Sur les Boch’ détestés
2ème couplet
Des dix-sept camarades
Partis de Narbonne pimpants,
La sixième escouade
N’a plus que cinq enfants
Gras, Déloupy, Guilhot et Sancey
Ainsi qu’Oguet le cuisinier,
Toujours à se faire remarquer,
Par les neuf nouveaux débarqués
Refrain pour les
2ème 3ème et 4ème couplets
Tous ces braves lurons
N’ont pas peur du canon
Ils s’endorment le soir au bruit des balles
Qu’envoient d’en face les Kannibales,
A Vermelles, à Annequin
Ce sont de vrais lapins,
Mais à présents ce qu’ils veulent surtout
C’est la paix avant tout
3ème couplet
Quand l’homme à nez Cerize
Qu’on appelle Germain Tize
S’empiffre jusqu’au nez,
Le soir à l’estaminet,
Aussitôt Larret en bon copain
Du logis lui montre le chemin
Ce vertueux pour le voir dispos
Lui fait prendre un bon repos
4ème couplet
Le rouspéteur Garrigue
Albenge le priseur
N’aiment pas la fatigue,
Regrettent la sueur ;
Pour se servir des outils de parc
Notre Montagnac vaut deux Mark
Fourès un type qui n’a pas la trouille
Ne demande qu’à faire des patrouilles
5ème couplet
Ces gars extraordinaires
Ont l’honneur d’être commandés
Par le caporal d’ordinaire
Poutanssant de tous estimé
Fromage, saucisse, confiture, pâté,
Le matin il nous fait boulotter
Ses rapides fayots sont à désirer
Mais la soupe est mal préparée
Refrain
Suivez ces poilus
Qui pour reprendre Huluch,
Sauront braver les obus et mitraille,
Le jour de la folle bataille
Unis comme des frères
Dirigés par un père
Les quatorze deviendront des lions
A la voix du canon.
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24/04/1915
Chère femme
J’ai reçu ta lettre et ta carte en même temps et ai été bien heureux d’apprendre que le petit allait mieux. Quant à moi je suis toujours en bonne santé. Tu me dis de t’avertir quand je viendrai en permission, je te le dis assez tôt, les plus anciens partent avant, il y en a 70 environ, puis après ce sera à notre tour, nous sommes de 20 à 25, les meilleurs soldats passent les premiers.
Puis après c’est par ordre, ceux qui ont le moins de prison, alors je dois compter environ dans les 95. Il y en a 1 par jour, tu vois à peu près quand je pourrai venir. Tu souhaiteras de ma part le bonjour à tous ceux qui viendront. Je t’envoie en même temps ma tête elle n’est pas trop bien faite et c’est énormément cher, enfin tu seras peut-être contente, tu la colleras sur du carton ou carte postale si tu veux. Tu me dis que ma mère est allée porter l’or qu’elle avait à la mairie tu lui diras de ma part que c’est une andouille elle porte son pognon pour nous faire tuer et faire durer la guerre davantage. Je termine je vais à la théorie. Embrasse bien toute la famille pour moi. Reçois mille baisers de ton mari qui t’aime.
Marcel
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24/04/1915
Chère femme
J’ai reçu ta lettre et ta carte en même temps et ai été bien heureux d’apprendre que le petit allait mieux. Quant à moi je suis toujours en bonne santé. Tu me dis de t’avertir quand je viendrai en permission, je te le dis assez tôt, les plus anciens partent avant, il y en a 70 environ, puis après ce sera à notre tour, nous sommes de 20 à 25, les meilleurs soldats passent les premiers.
Puis après c’est par ordre, ceux qui ont le moins de prison, alors je dois compter environ dans les 95. Il y en a 1 par jour, tu vois à peu près quand je pourrai venir. Tu souhaiteras de ma part le bonjour à tous ceux qui viendront. Je t’envoie en même temps ma tête elle n’est pas trop bien faite et c’est énormément cher, enfin tu seras peut-être contente, tu la colleras sur du carton ou carte postale si tu veux. Tu me dis que ma mère est allée porter l’or qu’elle avait à la mairie tu lui diras de ma part que c’est une andouille elle porte son pognon pour nous faire tuer et faire durer la guerre davantage. Je termine je vais à la théorie. Embrasse bien toute la famille pour moi. Reçois mille baisers de ton mari qui t’aime.
Marcel "
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11/06/1915
Chère femme
J’ai reçu tes deux lettres du 3 et du 4 qui m’ont fait beaucoup de plaisir. Je vois que tout le monde est toujours en bonne santé, quant à moi je suis de même. Sur ma dernière lettre je ne t’ai pas trop donné de renseignements car nous étions dans un secteur pas trop recommandable. Enfin je m’en suis sorti encore jusqu’à présent et j’espère de continuer jusqu’à la fin de la guerre. Tu me dis que Dubreuil a écrit du dernier endroit où nous étions passés, c’est à Houdain, je voulais le faire moi aussi mais je n’ai pas trouvé de vues. Nous venons de passer 8 jours dans les tranchées d’Aix-Noulettes et je t’assure que ça barde. Le premier jour ils nous ont bien mal reçus et nous ont mis une centaine d’hommes hors de combat mais il y avait beaucoup de blessés. Le lendemain nous avons pris deux tranchées sans avoir de pertes, ce n’est qu’après, avec le bombardement des tranchées que nous en avons perdu d’autres. Beaucoup de boches sont enterrés dans leurs terriers et comme la fusillade et la canonnade ne cessent guère, on ne peut pas enterrer les morts et l’air devient irrespirable. Enfin, il faut espérer que nous les repousserons bientôt plus loin et que l’on pourra ensevelir tous ces cadavres. Malheureusement il y en a beaucoup des nôtres. Je pense que nous partirons bientôt pour nous reposer un peu, puis ensuite je ne sais pas où nous irons. Tu peux tout de même écrire toujours à la même adresse tant que je ne te le dirai pas. Je ne t’en dis pas plus long car c’est impossible de décrire les dégâts qu’il y a par ici on ne voit que des trous de marmites à 2 mètres de profondeur, pas un mètre de terrain n’est resté sans être bouleversé par les obus français ou boches. Des tranchées comblées et des cahutes, ces fameuses cahutes allemandes profondes de trois mètres, tournées sans dessus-dessous avec leurs habitants. Des arbres de la grosseur d’un homme fauchés comme des épis de blé. Un bois auquel on a donné le nom de bois des boches où un arbre n’a pas été épargné par la mitraille et où sans doute des centaines de boches y sont restés… Reçois de ton mari qui t’aime mille baisers.
Ton mari Marcel
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28/06/1915
Chère femme
J’ai reçu ta lettre du 23, qui m’a fait bien plaisir et je t’écris ces deux mots pour te rassurer sur ma santé qui est toujours bonne quoique je sois devenu légèrement marteau. J’attends avec impatience depuis longtemps la fin de cette misérable guerre au prolétariat. Mais il faut espérer que nous n’y resterons pas tous et que nous pourrons dire, quand nous aurons quitté ces habits souillés par le sang des victimes du capitalisme, ce que nous pensons. Ne te fais pas de bile, ce que nous cherchons tous c’est une blessure intelligente pour nous sortir de sur le front, peut-être quand il n’y aura plus personne, les fils à papa viendront et la guerre finira. Je ne t’en dis pas plus long car ceux qui sont là-bas ne croient peut-être pas ce que je dis, pourtant c’est la pure vérité. Embrasse bien les enfants pour moi le bonjour à la famille et aux voisins et reçois de ton mari qui t’aime mille baisers Marcel
Ne me dis plus que la fin est proche car à mon idée je la vois encore loin. Encore une fois mille baisers à tous. "
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8/07/1915
Chère femme,
J’ai reçu ta lettre du 4… Quant à la guerre tu ne peux guère me renseigner, car on vous dit beaucoup de mensonges. Enfin si tu préfères croire ce que dit le journal, que ce que j’ai vu, tant pis. Quand je te dis que pour 100 mètres nous avons des pertes énormes et qu’on vous le cache. Toi tu me dis que c’est la vérité. As-tu vu sur les journaux l’assassinat par la garde républicaine de ces 300 syndicalistes qui manifestaient pour la paix à Paris. A Toulouse c’est pareil. Mais comme ils sont vieux ou trop jeunes, cela a été vite réprimé. Si personne ne dit rien et qu’on laisse faire ce n’est pas encore fini…
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10/07/1915
Chère femme,
J’ai reçu ta lettre du 5 et je suis content que tout le monde soit en bonne santé… Je vois que tu as reçu ma lettre de 8 pages, comme çà tu as pu voir, avec quel genre d’officiers nous avons à faire. Ce n’est pas étonnant que les bôches soient rentrés en France… Ils mettent toujours, le moral des troupes est excellent, mais si tu entendais ce que tous les soldats disent, tu verrais c’est le contraire… Je te fais des lettres terribles et je suis un révolutionnaire. Avec le régime que l’on nous fait suivre comment veux-tu que j’aie changé.
J’étais antimilitariste avant de partir, mais tout de même je suis parti avec courage. Mais je n’ai pas tardé à voir que nous étions plus trahis qu’en 70, et qu’au lieu d’avoir affaire à des officiers pères de famille, nous avions pour nous commander des barbares qui avaient le culot de parler des officiers boches. Ces messieurs ne se font voir que quand on est en arrière, mais en première ligne nous ne voyons personne.
Aussi dernièrement le capitaine a eu le culot de nous traiter de lâches au rapport. Je ne me suis pas gêné pour l’interpeller et lui dire que les lâches se cachaient, et que nous, nous ne nous cachions pas…
Mille baisers, Marcel
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20/10/1915
Chère femme
J’ai reçu ta carte du 15 et ta lettre du 10 ainsi que le colis contenant du saucisson, des cigares, une boîte de conserves de prunes sans doute, je crois que c’est tout et te remercie beaucoup. Comme je te l’ai déjà dit nous avons été relevés et hier je suis allé au 130ème. Là j’ai trouvé toute une bande de tonneinquais.
J’ai dîné avec Dubreuil le mari de Marthe Courti. Puis nous sommes allés voir les autres compagnies, où j’ai trouvé Lafargue, le gendre à Saugen, Labruni le charcutier, Galup le coiffeur et après à ma grande surprise j’ai trouvé le mari de Berthe, ma cousine et son frère Édouard, le beau-frère à Elodie. Tu parles si j’étais content. J’attends aujourd’hui Dubreuil pour dîner, je ne sais pas s’il pourra venir mais il m’a promis qu’il viendrait un jour, car nous sommes à Mareuil pour 6 jours.
Je ne te remercie pas pour ta dernière lettre car elle ne m’a pas fait trop plaisir. Tu me dis aujourd’hui de te donner mes impressions et je te les donne franchement comme j’ai fait la dernière fois, tu me diras sur la réponse que ce n’est pas bien, ce que nous faisons n’est pas bien. Ce que je peux te dire c’est que le spectacle que nous avons sous les yeux est affreux. Il y a des malheureux qui sont là couchés dans ces champs depuis le mois de juin ou septembre qui n’ont pas encore de sépulture, et à ceux-là viennent de s’ajouter ceux des 25, 26 et 27 septembre. Beaucoup de ces malheureux dont beaucoup n’étaient sans doute que blessés et sont encore sous la mitraille boche et sont tous les jours déchiquetés un peu plus.
C’est pour cela voyant que nous étions mal commandés et que l’on voulait nous faire assassiner que toute la division a voulu maintenir les positions mais pas monter sur le billard. Le 12e corps a suivi notre exemple et d’autres feront de même. Je pense venir bientôt en permission et je te raconterai de vive voix car pour t’expliquer tout c’est trop long. Je te quitte bonjour à la famille aux voisins et amis, mille baisers aux enfants et à toi. Le bonjour de Dubreuil. Marcel. Ton mari qui t’aime "
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4/12/1915
Chère femme
J’ai reçu ta lettre du 29 qui m’a fait beaucoup de plaisir de vous savoir à tous en bonne santé. Moi, je suis toujours de même ce n’est que le mauvais temps qui me dérange. Nous sommes dans la boue et l’eau jusqu’aux genoux et en travaillant nuit et jour. On ne peut venir à bout de relever les tranchées et boyaux qui s’éboulent. Il s’en va temps que cette guerre finisse car nous en avons bientôt assez. Enfin je pense que ce temps voudra bien s’arranger et la guerre serait encore préférable.
Sans doute que Marcadet t’aura remis ce que je lui ai donné. Je pense venir toujours le 14 mais tu ne ferais pas trop mal de m’envoyer de l’argent pour faire le voyage. Je ne te rejoins pas à la question que tu me parles de ton frère, si tu étais dans la situation où nous sommes tu penserais peut-être comme moi, plutôt à la Révolution qu’à autre chose car ce ne sera que comme ça que nous arriverons au bout comme dit notre célèbre Joffre.
Je n’ai pas encore reçu le colis mais je te remercie à l’avance. Tu as bien raison de dire que je ne suis pas le maître et j’en souffre bien assez car si je l’étais il y a longtemps que je serais venu. Enfin je vais te quitter en attendant de te voir bientôt, tu embrasseras bien les gosses pour moi, le bonjour à la famille et aux voisins et reçois de ton mari qui t’aime mille baisers. Marcel "
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8/12/1915
Chère femme,
J’ai reçu tes deux lettres du 3 et du 4- elles m’ont fait beaucoup de plaisir. Nous sommes dans les tranchées de première ligne et la boue ne manque pas il faut souvent s’arrêter pour aider un camarade à se sortir d’un mauvais pas la boue à certains endroits arrive à la ceinture et il pleut toujours.
Enfin la permission approche sans ça ils pourraient faire leur première ligne sans moi. Quant à ce que tu me demandes j’irai te chercher ou j’enverrai te chercher mais je ne t’enverrai pas de dépêche en cas que quelque chose arrive.
On vient de me dire que nous partions le 12 donc j’arriverai vers le 14. Embrasse bien les gosses pour moi. Le bonjour à la famille et aux voisins et reçois de ton mari qui t’aime mille baisers. Je t’écrirai plus longuement demain si la pluie ne m’en empêche pas car nous n’avons pas d’abri.
Reçois mille baisers de ton mari qui t’aime. Marcel "
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11/12/1915
Chère femme,
J’ai reçu ta carte du 5 ainsi que le colis, le poulet était bon, mais il était temps qu’il arrive, il se serait moisi. Tu me parles que je n’ai pas bien réussi avec Marcadet, cela n’empêche pas qu’il a porté une bouteille, ce que beaucoup ne font même pas quand c’est de l’eau de vie. Je remplace un ravitailleur qui est parti en permission et je te promets qu’il y a de la boue, je me suis embourbé plusieurs fois et il a fallu que je revienne pieds nus, je ne sais pas si nous pourrons remonter pour les ravitailler. Enfin je pense toujours partir le 14, si l’autre régiment peut venir nous relever. Si nos dirigeants qui veulent aller jusqu’au bout de 12 jours comme… ? Nous … ? Ils trouveraient vite une place pour la paix. J’ai reçu ta lettre et ton billet, merci. Je te quitte en attendant de venir, embrasse toute la famille et reçois de ton mari…. Marcel "
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C’est son dernier courrier.
Le 14 décembre 1915, Victorine Garrigue accompagnée de ses quatre enfants, dont Aliettehabillée avec une robe rouge, attendent Marcel sur le quai de la gare de Tonneins.
Le train arrive, mais Marcel n’est pas là, ce sont des copains venus en permission qui annoncent la terrible nouvelle.
Marcel est décédé deux jours auparavant…
Depuis le début du conflit Marcel n’a obtenu, aucune permission, victime du zèle de ses supérieurs…
Un courrier de l'armée, signale au Maire de Tonneins : "… Le cercueil du militaire Garrigue Marcel, arrivera à la gare d'Agen le 14 Avril 1922, les honneurs seront rendus collectivement à l'ouverture des Wagons, qui aura lieu le même jour à 13h. Puis le cercueil sera rechargé le jour même pour être dirigé à la gare de Tonneins, où il arrivera à 20h58…".
Du Samedi 29 août 1914, au lundi 9 novembre 1914, Marcel Garrigue a tenu un journal de campagne, que nous publions :
Journal de campagne de Marcel Garrigue, Campagne. Au 280ème d’Infanterie. Narbonne (Aude). Depuis le départ de Narbonne
Le samedi 29 août 1914.
Au réveil, ceux qui avaient demandé de partir volontaires reçoivent l’ordre de partir nous sommes 20 par compagnie ce qui faisait 160 environ. Notre capitaine pendant les derniers préparatifs nous dit que nous allons faire un service de ravitaillement au 80ème en Alsace. Nous partons de la caserne à midi, les chefs officiers et sous-officiers ainsi que nos camarades viennent nous serrer la main. Nous quittons la caserne avec presque tous un drapeau en chantant la Marseillaise. Le capitaine veut bien nous faire taire mais ne peut y réussir. Tout le long de la route une foule ? Nous saluons par "vive les volontaires". Enfin nous embarquons, notre lieutenant qui devait partir plus tard vient nous serrer la main et nous souhaiter bon courage ; le train démarre et nous voilà partis, on entend partout "à Berlin, à Berlin". Fous que nous étions, nous aurions pu crier à Berlin car nous n’en sommes pas loin maintenant. Nous arrivons à Cette vers cinq heures, nous avons un arrêt assez long nous en profitons pour aller voir le port et une partie de la ville. Ce n’est pas mal il y a des petits navires mais nous n’avons pas le temps d’aller voir. Nous repartons pour nous arrêter à Nîmes. Le pays est beau à voir nous arrivons à 9h ½. Là nous avons toute la nuit à dormir jusqu’à midi.
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Dimanche 30/08/1914
Les Dames de France viennent nous porter du café. Elles nous font mettre sur un rang en cas qu’il y en ait qui en prennent plusieurs fois, elles nous donnent des cigares et des médailles pour nous porter bonheur. Je leur en demande quatre une pour chacun de mes gosses et elles me les donnent en nous recommandant de les rapporter. Après nous sortons pour visiter la ville, nous allons d’abord aux arènes, c’est bien joli et c’est beau du joli travail. Nous montons tout en haut où j’écris une série de cartes postales. Puis nous allons voir la Maison Carrée j’ai dû te l’envoyer en carte postale, mais là on ne peut pas visiter il y a des jours fixes. Enfin nous nous rendons pour manger car l’heure de partir est proche. Nîmes nous laisse à tous un bon souvenir. Enfin nous repartons de là on s’arrête à Pont St Esprit, là nous avons un petit arrêt, les Dames de France en profitent pour nous porter de l’eau additionnée de menthe ou d’eau de vie. À 5h, nous arrivons à Le Teil où nous avons un arrêt d’une heure pour souper. À 6h1/2 nous repartons nous filons maintenant sur Lyon où nous passons vers minuit.
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Lundi 31/08/1914
Nous passons pendant la nuit à Mâcon et arrivons au jour à Chalon sur Saône le pays est beau c’est la vallée de la Saône que nous traversons après celle du Rhône. Nous nous arrêtons à Bagny pour prendre le café au rhum. Là, à la gare nous voyons des prisonniers ils font aux cartes dans une salle d’attente. A Dijon nous rencontrons un train de blessés mais ils en sont tous presque légèrement. Nous arrivons à Besançon à 9h et repartons vers 12h30 là nous ne pouvons pas sortir nous sommes loin de la gare et nous avons peur de nous perdre. Ici le pays est montagneux les tunnels sont nombreux. Nous repartons dans la direction de Belfort. Mais nous ne savons pas encore où nous allons. Au lieu d’aller à Belfort, on change de ligne dans une petite gare et nous arrivons à Montbéliard, petite ville à 12 km de la frontière. Pendant le trajet depuis Mâcon nous avons trouvé beaucoup de différence aux gens, ils sont légèrement sauvages. Enfin nous descendons ici nous allons cantonner en ville nous sommes fatigués car nous avons fait 42 h de chemin de fer.
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Mardi 1er septembre 1914
Nous faisons la soupe vers 9 h, on nous dit que 500 hommes du 80ème sont en gare, ce sont nos camarades qui sont partis le dimanche ils vont au 80ème car il a été touché. Après la soupe nous recevons l’ordre de partir nous allons à 14 km de là à Bodevel au 280ème pour remplacer les morts et les blessés qu’ils ont laissés en Alsace le 19 août. Là nous faisons de la défense mobile de Belfort
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Mercredi 2/09/1914
Là c’est la vie de la caserne, le matin nous allons faire du service en campagne sur la frontière suisse.
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Jeudi 3/09/1914
Nous allons faire une tranchée dans les environs de Flèche l’Église
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Vendredi 4/09/1914
Départ de Flèche l’église à 4 h du matin pour aller en avant-poste à Thioncourt. Nous restons dans la tranchée toute la journée à manger des pommes, car le capitaine ne nous donnait pas trop à manger, puis le soir nous couchions dans une grange.
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Samedi 5/9 Nous partons de Thioncourt où une autre compagnie vient nous remplacer et allons faire une tranchée jusqu’à 9 H puis nous rentrons à Flèche l’église. Je rencontre Dubreuil je ne l’avais pas encore vu.
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Dimanche 6/09/1914
On va faire une tranchée pour l’état-major.
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Lundi 7/09/1914
Pour changer, tranchées, le pain nous manque car il est tout moisi et il faut en jeter des boules entières heureusement qu’il y a des pommes. Jamais je n’en ai autant mangé.
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Mardi 8/09/1914
Nous restons encore à Thioncourt pour garder les tranchées. Le capitaine arrête deux hommes comme espions ils sont conduits au colonel.
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Mercredi 9/09/1914
Départ à 6 h pour les avant-postes vers la frontière, nous faisons des tranchées et des baraquements en planches pour passer la nuit mais un orage épouvantable ne nous empêche pas de nous mouiller jusqu’à la peau. A la soupe un aéroplane vient nous survoler, ce qui nous fait quitter la soupe, en cas qu’il soit ennemi on va se cacher. Il revient vers 1 h 1/2 on le voit atterrir au loin. Nous partons 6 hommes avec le lieutenant pour tâcher de le prendre s’il est ennemi. Après avoir fait 15 kilomètres sans rien voir nous rentrons. Le lieutenant nous fait rafraîchir à Recouvrance et à Crosne et nous rentrons manger la soupe.
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Jeudi 10/09/1914
Nous sommes relevés à 6 h du matin et comme nous n’avions rien bu depuis la veille le capitaine nous paie un quart de lait dans une ferme voisine appelée la Vacherie. Puis nous repartons pour Flèche l’église. Le 215ème est par là à notre droite mais je n’ai pas pu le voir.
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Vendredi 11/09/1914
Départ de Flèche à 3 h ½ du matin. C’est une marche forcée que nous avons à faire nous allons à 15 km après Belfort. Nous passons cinq ou six petits villages puis nous commençons à rentrer dans les fortifications. Les forts sont épatants, les boches peuvent y venir, ils ne passeront pas comme en Belgique. Nous faisons la grande halte, avant d’arriver à la ville on fait le café puis on repart à 1 h. Nous arrivons en ville elle est longue à traverser. Nous faisons la pause à côté du canal, de là nous pouvons voir le fameux lion de Belfort. Puis nous repartons, en, passant les gens nous portent à boire du coco ou autre chose, sur la route on nous fait passer quelques pommes. Enfin nous arrivons à 5 h à Giromagny petite ville assez jolie. Là nous couchons à la caserne il y a des prisonniers boches.
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Samedi 12/09/1914
Nous avons une rude marche à faire, il faut passer le ballon d’Alsace, ça monte pendant 15 à 16 kilomètres. Au bas du ballon, une pluie glaciale et un vent fou nous prennent pour nous accompagner jusqu’à de l’autre côté. Tout à fait en haut les sapins sont plus clairs et le vent est plus fort, ça nous arrête la respiration tellement qu’il fait froid. Nous arrivons à Le Thillot avec la pluie. Nous sommes cantonnés là dans un hangar pas trop bien fermé. La femme nous donne une bouteille de rhum pour nous réchauffer.
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Dimanche 13/09/1914
Départ à 4 h avec la pluie. Nous avons 35 kilomètres à faire. Sur la route c’est pitoyable: de l’eau partout, les chevaux ont de l’eau jusqu’aux jarrets, les pièces de canon sont là quelques-unes sont presque couvertes d’eau. Nous arrivons à Gérardmer où nous sommes cantonnés à la caserne. Là aussi il y a des prisonniers, on a même fusillé 4 soldats qui s’étaient blessés volontairement.
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Lundi 14/09/1914
Départ à 6 h l’étape n’est pas si longue mais elle est pénible. Nous allons à Arnoul où nous arrivons à midi. Dans les environs les boches ont tout saccagé, on voit dans les champs bordant la route les trous faits par les obus. D’après les dire des civils ils ont tué beaucoup d’habitants ils se sont battus pendant 15 jours dans ces parages où les civils enterrent encore des cadavres.
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Mardi 15/09/1914
Nous avons repos à Arnoul, le soir nous allons voir les obsèques au cimetière d’un jeune sous-lieutenant de chasseurs alpins tué à 2m des tranchées allemandes. C’est le fils du colonel des gardes forestiers, le maire fait un petit discours puis tous les soldats défilent devant la tombe le képi à la main.
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Mercredi 16/09/1914
Départ à 4 h ½ nous partons pour le col du Bonhomme sur la frontière d’Allemagne. Nous passons à Fraize qui a été bombardé et l’usine incendiée. Enfin nous arrivons c’est dur pour monter là-haut. Les bois les sapins sont ravagés par les obus beaucoup sont coupés au milieu ou à 1 m du sol.
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Jeudi 17/09/1914
Nous sommes relevés tous les jours, il fait très froid et un brouillard épais tombe tout le temps. La compagnie vient nous relever et nous allons dans une ferme passer la nuit.
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Vendredi 18/09/1914
Nous repartons pour le col à 6 h ½ du matin, nous ne voyons pas d’Allemands mais ils nous envoient quelques marmites qui éclatent dans le bois avec un fracas épouvantable. Ils tirent tout de même très mal. Dans la nuit nous prenons la garde en Allemagne car nous n’avons que le chemin frontière à traverser. Quand nous avons fini il nous arrive souvent tellement il fait noir, nous cherchions la tranchée demi-heure sans pouvoir la trouver, à peine si on voit les sapins et tu te cognes même dessus.
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Samedi 19/09/1914
Une patrouille française qui allait faire une reconnaissance au village du Bonhomme qui se trouve en bas où nous sommes, est surprise, un caporal est tué ainsi que deux soldats et un blessé. Après, quelques obus viennent tomber près de nous mais ne blessent personne. Du côté de St Dié on entend le canon toute la journée ça doit chauffer. Enfin la relève arrive et nous allons passer la nuit dans une ferme.
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Dimanche 20/09/1914
Départ 6 h 30. En arrivant nous commençons une tranchée. Une tempête de neige nous prend, nous nous trempons jusqu’à la peau, mais il faut rester là quand même. Ce n’est qu’après être bien mouillés qu’on nous fait cesser le travail. Nous apprenons que le lendemain l’autre brigade vient nous relever et que nous partons pour Corcieux.
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Lundi 21/09/1914
Nous sommes relevés nous allons passer la nuit dans une ferme et nous partirons le lendemain pour Corcieux dans des casernes en planches.
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Mardi 22/09/1914
Nous partons à 6 h, nous passons à Fraize et à Séarup ils sont en train de réparer les dégâts de la guerre. Le temps est beau nous arrivons à Corcieux là nous ne serons pas trop mal.
Mercredi 23/09/1914 Nous avons repos.
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Jeudi 24/09. Vendredi 25/09. Samedi 26/09/1914
Nous avons exercices c’est la vie de la caserne.
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Dimanche 27/09/1914
Exercices le matin et repos le soir, le vin est très cher.
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Lundi 28/09 et mardi 29/09/1914
Exercices.
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Mercredi 30/09/1914
Nous partons de Corcieux pour Fraize, nous nous installons aux casernes mais pas pour longtemps. Le soir départ à 9 h ½ pour aller au col de Salle, nous y arrivons à 1 h du matin.
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Jeudi 1er octobre 1914
À peine s’il fait jour les grosses marmites tombent sur les tranchées. Alors là nous commençons à en attendre… Nous occupons une tranchée allemande. Plus bas il y a un tas de képis, de casques, sacs, c’est une grande bataille qui s’est passée là. C’est les chasseurs alpins qui avaient délogé les boches de là à la baïonnette. Ils étaient retroussés jusqu’aux coudes et quand ils ont eu fini, tant valaient-ils des bouchers. Enfin le soir arrive et les canons ne tirent plus, nous mangeons la soupe sans avoir trop faim.
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Vendredi 2/10/1914
Aussitôt le jour ça recommence, les marmites arrivent, nous avons changé de tranchée et les marmites tombent plus près, puis heureusement un bois nous protège. Après-midi ils bombardent tellement que nous sommes obligés de rester couchés dans les tranchées jusqu’au soir.
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Samedi 3/10/1914
Le matin on voit quelques boches, on les salue par quelques coups de fusils. Mais les canons ne tardent pas à répondre, nous nous cachons aussitôt et attendons qu’ils se taisent: à présent nous sommes habitués.
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Dimanche 4/10/1914
Départ à 2 h du matin pour Arnoul.
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Lundi 5/10/1914
Départ à 6 h du matin pour Bruyères pour embarquer vers le Nord.
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Mardi 6/10/1914
Repos à Bruyères
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Mercredi 7/10/1914
Départ de Bruyères, nous allons à Laveline à quatre km de Bruyères où nous embarquons. Nous passons à Epinal et Neufchâteau.
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Jeudi 8/10/1914
Nous passons à St Dizier, Vitry le François, Chalons sur Marne, Meaux, Noisy-le-sec, Paris. Nous y arrivons à la nuit, puis Compiègne, nous arrivons à Tricot petite gare dans l’Oise où nous descendons.
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Vendredi 9/10/1914
Nous faisons quelques kilomètres à pied et nous cantonnons à Royancourt. Les Prussiens sont passés par là ils ont tout dévalisé.
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Samedi 10/10/1914
Départ à 6 h nous allons cantonner dans un petit village à 27 kilomètres de là, nous passons à Montdidier. D’après les habitants le sol est jonché de cadavres. Nous sommes dans la Somme
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Dimanche 11/10/1914
Nous allons cantonner à 20 kilomètres plus loin, nous entendons les canons et les aéroplanes voyagent: un tire sur un parc d’artillerie sans blesser personne.
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Lundi 12/10/1914
Départ à 6 h du matin nous faisons une marche de 20 kilomètres et cantonnons à Izel- les-hameaux. Nous devons repartir le lendemain matin en autobus pour être transportés de suite sur le front.
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Mardi 13/10/1914
Départ à 9 h. Nous débarquons à Housson à midi et nous attendons le soir pour avancer. Nous sommes protégés par l’artillerie anglaise et nous occupons Annequin. Les anglais nous portent des cigarettes en passant.
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Mercredi 14/10/1914
Nous avançons dans la nuit pour prendre Vermelles occupée depuis la veille par les allemands. Notre compagnie se trouve en réserve, le 6ème bataillon part à l’assaut nous le suivons, le 281ème ne tient pas. Une compagnie, par un ordre mal compris, bat en retraite. Aussitôt les Boches se mettent à tirer sur nous avec les mitrailleuses : une pluie de balles nous arrive. Un ruisseau nous sert d’abri : nous avons de l’eau jusqu’à mi-jambe mais il faut rester là. Le 281ème nous saute dessus c’est une chance qu’il n’y ait pas de blessé. Enfin le feu cesse, nous en profitons pour battre en retraite nous revenons de derrière la ligne de chemin de fer où nous couchons dans un champ de betteraves.
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Jeudi 15/10/1914
On revient essayer d’avancer. Nous traversons le ruisseau et nous le longeons en rampant tout près des boches, mais ils sont un peu mieux fortifiés. Le 6ème bataillon et le 205ème arrivent aux fils de fer ils sont reçus par les mitrailleurs et ne peuvent y tenir il faut ENCORE RECULER. La 23ème compagnie est la plus éprouvée : nous laissons dans ces deux jours 600 hommes hors de combat, pour le régiment seulement. Nous revenons derrière la ligne où nous aménageons une tranchée et en même temps nous faisons des trous sur la voie ferrée pour tirer couché. La 18ème compagnie remplace la 23ème à laquelle il reste 70 hommes. Le lendemain il en arrive quelques-uns qui s’étaient perdus.
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Vendredi 16/10/1914
Nous avançons dans la nuit à la gauche du village où nous occupons une tranchée.
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Samedi 17/101914
L’ordre arrive d’avancer. Nous allons occuper une tranchée derrière un bois à 200 m plus loin. À peine avions-nous quitté la dernière tranchée qu’une grêle y tombe. Le commandant est tué et plusieurs soldats sont blessés.
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Dimanche 18/10/1914
Nous restons dans cette tranchée. Nous y sommes très mal nous sommes assis sur le sac sans pouvoir allonger les jambes.
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Lundi 19/10/1914
Les obus tombent, le bois nous protège heureusement. L’adjudant est tué à une tranchée derrière nous, le capitaine est blessé.
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Mardi 20/10/1914
Nous changeons de tranchée mais la section qui avance ne peut y tenir, nous reprenons notre place, demi-heure après nous sommes relevés. Nous allons à Voyelles là nous sommes obligés de manger et de coucher dans les caves tellement les boches bombardent dur. Là nous sommes dans le Pas-de-Calais.
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Mercredi 21/10/1914
Nous partons après la soupe pour Annequin, nous couchons à l’église.
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Jeudi 22 et vendredi 23/10/1914
Nous restons encore à l’église, les boches bombardent dur, les obus passent en sifflant tout près de l’église, mais ne la touchent pas. On amène plusieurs prisonniers dans la nuit. Le lieutenant remplace le capitaine. Pour se faire remarquer il dépense le boni qu’a fait le capitaine, 2500 en 3 mois. Dans la nuit du 22 au 23 un combat terrible s’engage à La Bassée, les Anglais tapent dur.
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Samedi 24/10/1914
Nous revenons dans les tranchées mais nous changeons nous allons un peu à droite.
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Dimanche 25/10/1914
Nous restons dans les mêmes positions.
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Lundi 26/10/1914
Nous ne pouvons pas avancer.
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Mardi 27/10/1914
Malgré un ordre d’avancer ça nous est complètement impossible.
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Mercredi 28/10/1914
Le colonel parle de monter à l’assaut, mais aussitôt que quelques-unes de nos têtes paraissent au-dessus de la tranchée, les mitrailleuses boches les saluent par une grêle de balles. Dans la nuit nous avançons, les boches dorment sans doute car ils nous laissent faire la tranchée tranquille.
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Jeudi 29/10/1914
Le matin on profite du brouillard pour aller chercher quelques souvenirs. Mais tout à coup le brouillard se lève les boches sont surpris de voir notre culot, ils braquent aussitôt leurs mitrailleuses et nous accompagnent avec une grêle de balles jusque dans la tranchée. Nous arrivons tout de même sans que personne ne soit touché. En faisant la tranchée je perds mon fusil. Je suis obligé d’en prendre un à un des morts du 285ème qui sont à côté de la tranchée. Ils sont là 5 depuis le 14 octobre sans que l’on ait pu les enterrer. Nous sommes relevés le soir, nous allons passer deux jours dans une ferme à Annequin.
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Vendredi 30/10/1914
Il y a des attaques nous perdons quelques hommes.
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Samedi 31/10/1914
Les Allemands attaquent et perdent beaucoup d’hommes: sur une compagnie il en reste 4 à ce qu’il paraît.
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Dimanche 1/11/1914
Nous revenons aux tranchées nous sommes en réserve.
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Lundi 2/11/1914
Il n’y a pas de changement : quelques coups de fusil et de canon.
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Mardi 3/11/1914
La situation est toujours la même. Les boches nous laissent tranquilles.
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Mercredi 4/11/1914
Les boches font brûler des maisons et des meules de paille pour s’éclairer en cas que nous avancions.
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Jeudi 5/11/1914
Les boches attaquent mais restent dans leurs tranchées.
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Vendredi 6/11/1914
Il n’y a pas de changement.
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Samedi 7/11/1914
Nous sommes relevés et nous venons passer deux jours dans la ferme d’Annequin.
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Dimanche 8/11/1914
Les boches bombardent le village les obus passent par-dessus la maison et vont sur l’artillerie…
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Lundi 9/11/1914 Nous… "
La plaque militaire du soldat Louis Fortas (1894 - 1915)
Nos remerciements à Monsieur Francis Champagne. Texte et recherches : Alain Glayroux.
Monsieur Fabrice Champagne, en se promenant sur un chemin jouxtant un champ labouré, dans la région de Château-Thierry (département de l'Aisne), a trouvé ce qu'il pensait être tout d'abord une médaille.
Après un nettoyage et des recherches sur le site gouvernemental Mémoire des Hommes, il se trouve que Monsieur Francis Champagne a trouvé une plaque militaire d'un soldat de la Première Guerre Mondiale, tué dans ce secteur. Il s'agit d'un Tonneinquais, Louis Fortas, né le 16 décembre 1894 dans notre commune.
Louis est le fils de Bernard Fortas et de Louise Lalaurie. Il exerce le métier de maçon quand il est mobilisé. Sur le registre de matricule aux Archives départementales de Lot-et-Garonne, il est mentionné que sa date de décès est fixée au 16 février 1915 et il est porté disparu. Sur sa fiche, que nous trouvons sur le site Mémoire des Hommes, il est mentionné : "Tué à l'ennemi à Perthes-les-Hurlus".
En parcourant le journal de marche du 20ème Régiment d'Infanterie (documents ci-dessus), Louis Fortas fait partie des 566 soldats et officiers disparus, auxquels nous devons ajouter 75 poilus tués. Soit pour cette tragique journée du 16 février 1915, 641 morts pour la France dans le secteur de Perthes-les-Hurlus.
80 kilomètres séparent le lieu de combat et l'endroit où a été trouvée cette plaque. Comme nous le signales Monsieur Francis Champagne, cet endroit servait de base de repos pour les soldats qui partaient au front.
Nous pouvons supposer que quand les corps ont été rapatriés à l'arrière, la plaque s'est désolidarisée de la chaîne et personne ne s'en est aperçu. C'est pourquoi les autorités militaires mentionnent dans leurs registres que Louis Fortas est porté "disparu".
Monsieur Fabrice Champagne vient de faire don de cette plaque de matricule à la Mairie de Tonneins, et nous le remercions. Nous faisons appel aux éventuels membres de la famille de Louis Fortas car la municipalité Tonneinquaise serait honorée de leur restituer cette plaque.
De par ce geste nous rendrons hommage à ce jeune Tonneinquais. Mort pour la France à 21 ans, ainsi qu'à tous ses frères d'armes, victimes de la folie des hommes.
Henri Baudéan, le Résistant de l'Hôtel Café de la Gare
Texte : Alain Glayroux. Photos cédées par la famille Baudéan
Maurice-Henri-Léopold Baudéan, dit Henri est né le 27 décembre 1913 à Bordeaux non loin des Chartrons. Henri est le fils de Félix Baudéan et d’Élisa-Eudoxie Labat. Il est décédé le 31 décembre 1956.
Henri épouse Odette Laborie et de cette union naissent : Jacques-Pierre, Daniel- Philippe et Réjane-Marie (Daniel et Réjane-Marie sont décédés).
Henri prend la succession de son père et gère avec son épouse l’emblématique Hôtel d’Isly Café de la Gare à Tonneins.
Cet établissement sera notamment le siège social de l’équipe de rugby à XV « les Marcassins » où se dérouleront de nombreux bals pour récupérer de l’argent pour le club.
Certains Tonneinquais avaient aussi par habitude de venir déjeuner après avoir donné leur sang à la salle des fêtes et pour d’autres passer un petit moment convivial chaque fin de semaine.
C’était tout simplement un agréable lieu de vie où toutes les générations savaient se retrouver pour échanger, jouer aux cartes et siroter à l’occasion un petit verre.
Mais c’était aussi un lieu de confort pour les voyageurs qui faisaient étape à l’hôtel et qui pouvaient découvrir une très bonne table avec une cuisine du pays, car Henri et son épouse étaient de fins cordons bleus.
Ce que beaucoup de clients ne savaient pas, car Henri n’était pas très disert sur ce sujet, c’est que suite à une dénonciation pour ses faits de résistant durant la dernière guerre mondiale, Henri est déporté à Buchenwald d’Avril 1944 à Mai 1945.
Un grand nombre de ces détenus avaient quitté le camp de Royallieu à Compiègne par le train du 17 août 1944, en violation flagrante de l’accord signé à Paris par le Consul Général de Suède et l’autorité militaire Allemande.
Henri est transféré le 13 septembre 1944 avec 500 autres camarades, au Kommendo Rech pour travailler dans la mine de sel de Neû-Stassfurt (180 km de Buchenwald).
Pour vous présenter ce petit historique nous nous sommes aidés du travail de l’historien Bernard Lareynie et de son ouvrage de référence « Résistances en Pays Tonneinquais » puis nous vous laissons découvrir le rapport établi d’après les indications données par certains détenus politiques Français libérés de la mine de sel de Neu-Stassfurt (Kommand Rech) dont Henri Baudéan. Ce document nous a été communiqué par Joelle Baudéan :
"Comme le précise Bernard Lareynie,Henri Baudéan est recruté par Jean Arassus qui est le responsable Tonneinquais du mouvement Combat. Nous connaissons ce mouvement de résistance sous le vocable : Mouvement de Résistance de Tonneins, Mouvement Combat, Réseau Buckmaster – Hilaire – Philibert.
La date d’origine du 1er mouvement de Résistance date de janvier 1941, après avoir récupéré du matériel et des armes, lors de l’exode. Le mouvement couvrait les communes de : Monheurt, Lagruère, Varès, Clairac, Fauillet et le Mas d’Agenais. L’effectif, qui était de 43 hommes en janvier 1941, était passé à 377 en janvier 1944.
Nous savons que le café de la gare est un lieu de passage et qu’il est idéal pour les résistants pour échanger des renseignements, des informations inhérents à cette activité, pourtant très surveillée.
C’est en avril 1944 que la police allemande a obtenu des informations sur un membre du groupe Combat, qui n’avait pas été inquiété lors de la rafle milicienne du début du mois de mars, il s’agit d’Henri Baudéan.
Henri est d’abord emprisonné à Agen puis à Toulouse pour être transféré à Compiègne, puis c’est la déportation pour Buchenwald.
D’après sa famille Henri connaissait l’identité de la personne qui l’a dénoncé…"
Nous vous laissons découvrir le rapport que nous avons recopié en respectant intégralement la graphie :
26 Mai 1945
Rapport établi d’après les indications données par certains détenus politiques Français libérés de la mine de sel de Neu-Stassfurt (kommand Rech, au Sud de Magdebourg), dépendant du Camp de concentration nazi de Buchenwald (Allemagne).
Notamment par le Dr. Escudier, Soutoul, Lyon, Ovazza sur la période de Septembre 1944 à Mai 1945.
Ce rapport voudrait contribuer pour sa part à faire connaitre de la manière la plus objective, en se bornant à la description de leur existence quotidienne, les traitements infligés à des Français arbitrairement arrêtés, qui n’avaient généralement pas d’autres torts que d’appartenir à l’élite de leur profession.
La plupart de ces Français sont morts dans des conditions d’une cruauté atroce : l’état de santé des survivants, miraculeusement restés en vie, exigera longtemps encore infiniment de soins.
Liste partielle des détenus revenus du Kommando Rech (Neu-Stassfurt).
Édouard MICHAUT, 18 Rue Molitor, Paris XVIème.
François MICHAUT (a une liste très complète des morts et des évadés.
Docteur Escudier, 17 Avenue Colbert, Toulon.
Max OVAZZA, 203 Bis Boulevard Saint Germain, Paris.
RABRET DUBOS, 62 Rue du Bois, Clichy-la-Garenne.
Jean QUAREZ, Place de l’Église, SAINT Amand-les-Eaux (Nord).
Gabriel DARDENNE, Saint-Amand (Cher).
Guy BLONDEAU, 5 Rue de Beaumont, Boran (Oise).
Pierre SOUTOUL, 18 rue Jean Reboul, Nîmes (Gard).
Félix LYON, 19 Rue de Noyon, Vichy.
Maurice RENOULT, Les Patichès-les-Genettes par Notre Dame d’Aspres (Orne).
Philippe de RAMBUTEAU, Ozolles (Saöne6et-Loire).
Maurice de RAMBUTEAU
Adrien MAZEROLLES, 7 Rue Lhomond, Paris Vème.
Raymond de CANDOLLE.
BOUET.
Gaston Muller, 5 Plan d’Agde, Montpeliier.
59, Rue de la Gravière Strasbourg (typo chez A. QUILLET) cuisinier au camp, a les noms et adresses des SS.
Henri BAUDÉAN, Hôtel de la Gare, Thoneins (Tonneins) Lot-et-Garonne.
HALMONT.
Mine de sel de Neu-Stassfurt, Kommando Rech. Près de Löderbûrg (entre Stassfurt et Kalb
Adresse : Schacht 6, Leopoldhalle bei Neû-Stassfurt.
500 détenus de Buchenwald sont transférés le 13 septembre 1944 au Kommando Reh, nouvellement créé, à 33 km au sud de Magdebourg et à 180 km au nord de Buchenwald : 80 d’entre eux sont revenus peu après à Buchenwald en raison de leur état de santé.
Un grand nombre de ces détenus avaient quitté le camp de Royallieu (Compiègne par le train du 17 août 1944, en violation flagrante de l’accord signé à Paris par le Consul Général de Suède et l’autorité militaire Allemande.
Lorsque ce train est arrivé à Buchenwald le 21 août, après un effroyable voyage dont les détails seront relatés dans une autre note, le Commandant Allemand du camp de Buchenwald a manifesté sa surprise et son mécontentement, car il n’avait pas été avisé de l’arrivée de ce convoi, qu’il n’avait pas de places disponibles et qu’il supposait qu’il n’y aurait plus d’arrivée de détenus.
Le camp de Buchenwald, 13 km N.O de Weimar, 28 km N.E d’Erfurt, domine l’autostrade d’Erfurt à Weimar : il était construit pour 12 000 prisonniers, il y en a eu jusqu’à 38 000 et même 80 000 au moment de l’évacuation des camps de Berlin et de Silésie, notamment d’Auschwitz (février 1945).
Commandant de Kommando Reh (Neu-Stassfurt) :
Obersturmführer WAGNER d’Ulm, 50 ans, 1,72 m, ancien sous-officier d’active, ancien prisonnier de guerre en France pendant la guerre de 1914-1918, lèvre et mâchoire inférieures très saillantes, cheveux très noirs (peut-être teints) grosses varices aux jambes ; cet homme est un assassin, il a personnellement envoyé au travail M de Rambuteau, mort le 13 décembre 1944, malgré deux pressantes demandes du Docteur Escudier, détenu français, chargé de la Direction de l’Infirmerie. Il a frappé à l’infirmerie, sous les yeux du Docteur Escudier et de M Max Ovazza, deux malades ramenés au travail ; il a frappé sur le chantier un malade, M. Masse, qui est mort la nuit suivante.
Il a donné l’ordre d’évacuation le 11 avril sachant pertinemment que les ¾ du Kommando n’étaient pas en état de faire la route ; il a donné l’ordre le 16 avril d’abattre les détenus qui ne pourraient pas suivre et il a enfin continué à considérer les détenus comme prisonniers le 8 mai jusqu’à 16h30, alors que la capitulation de l’armée Allemande de Saxe était signée depuis 2h40 du matin.
Le camp de Neu-Stassfurt était constitué par des baraquements en bous, préparés d’avance.
L’Administration intérieure du camp était assurée, non par des SS, mais des détenus, condamnés de droit commun, dont la brutalité ne le cédait aucunement à celle des SS. Le chef de cette administration était le Lagerâltester Bernard, de Hambourg. A signaler en outre les Kapo :
- Ianeck,
- Adolphe,
- Valentin (évadé),
- Erwin (mort).
- Et le kapo, ancien S.S. HEINRICH d’une brutalité inouïe.
Le travail de la mine (une semaine de jour, une semaine de nuit) était extrêmement dur. Il consistait an travaux de terrassement, nivellement, transport de matériaux et ultérieurement bétonnage des galeries et des salles, sous contrôle des contre-maîtres civils allemands, renforcé par la surveillance des S.S.
L’atmosphère de la mine était très pénible, il n’y avait aucune aération artificielle. Les équipes affectées au transport des wagonnets parcouraient de 20 à 30 km de nuit ou de jour par vacation.
La moindre défaillance motivant une observation était accompagnée de coups et de sanctions diverses au retour au camp (piquet, gymnastique etc.).
De septembre à décembre des améliorations sensibles ont été obtenues notamment à l’infirmerie, au point de vue de nourriture, médicaments, chauffage, cependant une semaine il n’y a pas eu de charbon, deux malades sont morts de froid à l’infirmerie.
Autre amélioration : on a obtenu la formation de deux kommandos de spécialistes. A ce moment, on avait au lever une boule de pain de 2 kg pour 4, 20 grammes de margarine, plus 15 grammes de saucisson, un litre de soupe le soir. Café le matin et a midi, ce café était un mélange dont les grains étaient enlevés par les S.S. ; jamais de sucre, bien qu’il y eu 250 kg de sucre par mois attribués aux détenus du Kommando Rh ; de même il n’y avait pratiquement pas de distribution de viande (bien qu’il y ait eu des attributions théoriques).
Le cuisinier chef S.S. MULLER est un des grands responsables des morts de kommandos en raison des restrictions alimentaires qu’il imposait aux détenus en ne leur répartissant même pas les rations prévues.
Au début, pendant les deux premiers mois et demi, c’est-à-dire jusqu’à la fin de novembre 1944, le pourcentage des malades reconnus pouvait s’élever à 10% et il n’y eut que deux décès pendant cette période. Mais ceci ne dura pas. L’obersturmfürher WAGNER fit savoir, sans doute sur instructions reçues de Buchenwald, qu’on ne devait plus reconnaitre les malades qu’à 39° de température sous le bras, les maladies de cœur, faiblesse générale et maux d’estomac ne devaient plus être reconnus.
En janvier 1945, diminution très nette de l’alimentation (400 gr théoriquement de pain, à peine 15 gr de margarine et ½ de soupe de qualité inférieure sans pommes de terre.
En février, arrivée de 200 détenus juifs polonais et 50 Russes environ, accompagné d’un médecin juif Hongrois (tous deux transylvaniens). Arrivée, 8 jours après, d’un infirmier SS oberschacheführer GROSER, lui aussi responsable d’un grand nombre de morts, parce qu’il détournait les médicaments pour les échanger sans doute contre du tabac ; il a empêché de recevoir le surplus de médicaments qui devaient être remis par l’administration de la mine, conformément à un accord passé en octobre ; on avait reçu ainsi beaucoup de sulfamides qui avaient permis de sauver en octobre et novembre un grand nombre de malades.
Il a en outre tué de sa main, sur la route plusieurs des malades qui ne pouvaient pas suivre.
Jusqu’à la fin de février 1945, il y eut 10 nouvelles morts. Puis, il y eut une augmentation considérable du nombre de décès. Le docteur Escudier s’est trouvé placé sous l’autorité du médecin Hongrois KLEIN qui a eu une attitude révoltante à l’égard des détenus, surtout des Français, et qui en raison de son incroyable brutalité, peut être considéré comme un assassin. Le docteur Escudier reprit ensuite la direction de l’infirmerie, mais l’arrivée de l’infirmier SS GROSER aggrava considérablement la situation des malades français. L’administration du camp de Buchenwald (REVIER) fit dire au docteur Escudier qu’il serait relevé de ses fonctions s’il ne se montrait pas plus ferme vis-à-vis des malades. Le S.S. WAGNER et son rapportführer menacèrent de fermer complétement l’infirmerie. Les efforts pour tourner ces prescriptions s’avéraient de plus en plus difficiles, car on n’admettait plus qu’un pourcentage de 3 ½ de gens au repos, y compris les malades et blessés de l’infirmerie, et la mortalité continua de s’accroître grandement, d’autant plus qu’il y eut alors de fréquentes poussées de pneumonies, broncho- pneumonies, congestions pulmonaires et diarrhées. L’alimentation devenait de plus en plus insuffisante, la résistance des détenus diminuait de plus en plus ; il se produisit de nombreux cas de mort subite (le professeur VIEILLE, professeur de philosophie au lycée Condorcet fut l’un des premiers.
Parmi les S.S. sont à considérer, en outre, comme des assassins :
- WEISS
- WINTER
- HOFFMANN (agriculteur) appelé fil de fer, arrivé à Neu-Stassfurt le 14 septembre 1944, venant de Buchenwald, environ 1,80 m, yeux marrons. Homme brutal et impitoyable, mais ne matraquant pas lui-même.
- SCHMIDT (un prussien) « tête de mort » « écureuil », « canard », être abject, un des plus mauvais « tout fou » tué par les Russes, sur l’intervention d’un des détenus français.
Les décès s’accroissent rapidement, et pendant le mois de mars, 42 détenus meurent de maladies diverses : il y a eu 9 morts par jour.
A partir du moment (mars) où le four crématoire de Magdebourg a été détruit par les bombardements alliés, on enterrait les morts nus, à 9 ou 10 par fosses. M. Maw Ovazza a pu mettre dans la bouche de chaque mort une plaque de zinc avec un numéro qui doit permettre de l’identifier : il faisait faire ses plaques dans la mine.
Tout contact extérieur était interdit aux détenus, ils ne recevaient ni lettres, ni colis de la Croix-Rouge. Ils n’ont jamais reçu la visite d’un prêtre.
Les détenus étaient couchés sur des châlits à 3 étages avec un peu de paille et une couverture, dans des baraques en bois, parfois chauffées lorsque les détenus pouvaient apporter du charbon : ces baraques, aux fenêtres grillagées étaient fermées à clef la nuit. Ni tables, ni chaises. Les couteaux étaient interdits. Il n’y avait pas de quart, on se lavait, on mangeait et on buvait dans la même gamelle.
Le réveil était à 4 heures ½, départ au travail à 6 heures, rassemblement qui par n’importe quel temps durait au moins 1 heure en plein air.
Distance du lieu de travail entre 400 et 1200 mètres.
Pour la mine et les kommandos de spécialistes, travail entre 400 et 460 mètres sous terre.
Travail 10 h par jour.
Au retour : soupe, appel qui, grâce à l’intervention du Commandant de LAGUICHE et de M. FIMBEL, interprète du camp, a eu lieu dans les blocks à partir du milieu novembre, mais qui par punition, avait lieu de temps à autre dehors. Une fois un appel a eu lieu en pleine nuit dehors.
Au retour du travail, on faisait faire de la gymnastique ou du piquet à ceux des détenus que les sentinelles avaient estimé ne pas travailler assez ; ceci avait lieu toujours à l’extérieur, par n’importe quel temps, sans capote. M. de RAMBUTEAU a ainsi fait du piquet le matin après une nuit de travail, le jour où il est mort (responsable le S.S. HOFMANN).
Comme gymnastique on obligeait par exemple les détenus à faire des culbutes (dans la boue lorsqu’il y en avait) ou bien encore on le forçait à s’accroupir avec les bras étendus et on posait des briques sur leurs bras, lorsqu’ils tombaient on les matraquait.
Vêtements des détenus : Vêtement rayé en fibre de bois donné au départ de Buchenwald, chemises, galoches (pas de caleçon avant décembre) ensuite un gilet délivré au début de novembre. Un peu avant Noël on a donné des capotes et moufles. Les capotes et moufles ont été retirées en avril.
Le blanchissage du linge n’était pas prévu ; les chemises ont été changées une fois pendant les 8 mois de détention ; les baraques étaient infectées de poux. On a effectué une fois un simulacre de désinfection à la ville voisine ‘Stassfurt) en faisant faire aux détenus 16 km à pied dans la journée par temps de neige ; une autre fois on a fait déshabiller nus les prisonniers en plein air, on a changé chemises et caleçons et retiré tout ce que les prisonniers avaient pu se procurer de chaud (divers détenus sont morts de pneumonies contractées à cette occasion, notamment le docteur ANDRIEUX de l’Oise).
A partir du 9 avril les internés de Neu-Stassfurt entendaient au Sud et à l’Ouest le bruit des canons américains.
Dans la nuit du 10 au 11 avril, le bruit de la bataille s’est déplacé de l’Ouest vers le Nord, c’est-à-dire vers Magdebourg, hélas, si ce déplacement avait pu s’effectuer vers le Sud !
Le 10 au soir, ordre avait été donné de préparer l’évacuation du camp qui comprenait alors 650 internés, dont environ 330 français (sur les 420 qui étaient arrivés le 14 septembre 1944 de Buchenwald ; au moment de la libération, le 8 mai, 139 détenus seulement restaient vivants, dont 6 abandonnés le 26 avril à Clausnitz).
Itinéraire suivi :
Neu-Stassfurt, Aschersleben, Delizsch, Oberaudenhain, Schildau, Oschatz, Freiberg, Clausnitz, Dittersbach, Obernhau, Marienberg, Annaberg.
Le 11 avril, à 6 heures du matin (le lendemain 12 avril, le village voisin de la mine, Löderburg, était occupé par les troupes américaines) les détenus ont été évacués sous la surveillance de 60 S.S., 18 malades, plus ceux qui ne pouvaient plus marcher, soit 30 à 40 au total, ont été transportés sur deux carrioles. La colonne d’évacuation était partagée en trois groupes dont chacun s’étendait sur environ 1 km.
Le long de la route, jusqu’au 15 avril compris, les détenus qui tombaient étaient chargés sur les carrioles infirmerie.
Lorsque le docteur ESCUDIER, Max CAUCHY, LYON, NEDELEC (officier canadien) chargeaient les blessés et le malades sur une voiture, les S.S. matraquaient les blessés ou malades qu’on chargeait et ils poussaient de côté à coups de crosses ceux qui étaient déjà sur la voiture. Les malades ne bénéficiaient d’aucun avantage supplémentaire au point de vue alimentaire.
La ration alimentaire journalière en cours de route a été en moyenne de 100 gr de pain, 50 gr de margarine et parfois ¼ de litre de soupe ou deux pommes de terre ; certains jours, il n’y avait aucun ravitaillement du tout. Les étapes journalières étaient de 20 à 30 kilomètres. Il y a eu par contre, une pause de jours à Clausnitz le 26 avril et le 30 avril une pause de 8 jours à Dittersbach dans l’Erzgebirge à 1000 mètres d’altitude (aux environs de Freiberg) dans une grange sans paille, pas abritée du vent.
Le 16 avril, les 18 malades ont été encore transportés en carriole, mais les autres devaient marcher derrière la carriole et ceux qui tombaient étaient abattus par les S.S. A l’étape suivante, le 17 avril, il n’y a plus de carriole et lors du départ à Oberaudenhain, près de Mokrenhain, 14 malades ont été abattus. M. de LAGUICHE a fait la première partie de l’étape et il a été abattu dans la forêt à la sortie de Schildau (arrondissement de Torgau-sur-Elbe) en direction du Sud en quittant la route de Torgau sur la droite en sortant de Schildau ; cet assassinat a eu lieu le 17 avril 1945 vers 11 heures.
La veille au soir, le 16 avril, à l’arrivée au cantonnement de Lagerältester BERNARD, avait donné un coup de poing extrêmement violent dans la figure du commandant de LAGUICHE qui n’avait fait que se coucher à l’endroit qui lui avait été indiqué par le docteur ESCUDIER ; le 17 avril au matin le lagerältester BERNARD avait à nouveau recommencé. Le lieutenant QUAREZ en a été témoin. Ces brutalités du lager BERNARD ont contribué, selon le docteur Escudier à ébranler le commandant de LAGUICHE, à l’affaiblir et à amener peu d’heures après un épuisement complet qui, malgré les immenses efforts faits par lui, l’ont empêché de poursuivre sa marche.
M. de LAGUICHE qui, par suite d’une broncho-pneumonie, se trouvait à l’infirmerie depuis deux mois n’avait plus d’entraînement physique ; en outre, les galoches à semelles de bois blessaient les pieds et rendaient la marche extrêmement pénible.
Sur les 18 malades partis en carriole, il n’en restait que trois.
M. GUILLOU a été abattu quelques étapes plus loin, les deux autres MM. QUAREZ et DELAHAYE sont rentrés le 21 mai en France (M. DELAHAYE, 30 ans, de l’Aisne, s’est arrêté au passage chez lui. Il avait un phlegmon de la jambe et ne pouvait pas la plier ; il a cependant suivi la colonne jusqu’au 8 mai, en faisant ainsi 450 km à pied. Son père, 61 ans est mort à Stassfurt, ainsi que son beau-frère M. CORDEVENT, M. RADUCA, beau-frère de M. CORDEVENT est entré à Paris, le 21 mai.
Le 17 avril il y a eu une tentative d’évasion et les gardiens allemands ont alors tué au moins 5 détenus. A l’étape suivante, ils en ont tué 14 qui essayaient de s’évader ; l’obersturmführer WAGNER est responsable de ces derniers assassinats.
Le 18 avril l’interprète de l’infirmerie Jean-Paul CAUCHY 23 ans, a été assassiné par les S.S. avec leurs adresses. Tout le long de la route les détenus à peu près valides s’efforçaient de trainer ou de porter leurs camarades qui ne pouvaient plus suivre jusqu’à ce que les S.S. le leur arrachent pour les tuer. Le 20 avril, M. OVAZZA a vu abattre au cours de la journée tous les malades qui ne pouvaient pas suivre, soit 40 dont deux en pleine ville à Oschatz ? Dans des ruelles désertes.
Le 26 avril, à Clausnitz, 6 internés dont M. Jacques DEHAUT et M. François ROBERT ont été portés à l’hôpital militaire de cette ville ; on ignore encore ce qu’ils sont devenus.
Une faible proportion des détenus a pu s’évader, beaucoup d’entre eux ont été repris.
La colonne a poursuivi sa route à travers l’Erzgebirge par 20 cm de neige et des sentiers de forêt ; 50% des français ont fait l’étape pieds nus.
La pause de Dittersbach à durée environ 8 jours. La brutalité des S.S. s’est particulièrement affirmée au cours de cette halte. Ils matraquaient les prisonniers pendant la distribution de la soupe et du pain. Le docteur ESCUDIER a empêché à plusieurs reprises les S.S. d’enterrer vivants des détenus ; malgré cela, à la connaissance de M. Max OVAZZA, deux détenus au moins ont été enterrés avant d’être morts. D’une manière générale, il y a lieu d’indiquer que lorsque au cantonnement des détenus étaient sur le point de mourir, les S.S. les faisaient transporter près de la porte au froid, sans capote, et en tirant parfois - notamment à Dittersbach, où il faisait très froid -les vestes et pantalons (lorsque les détenus n’avaient pas la dysenterie) ; ils donnaient ces vêtements aux détenus polonais, et prenaient pour eux-mêmes les vêtements civils de ces polonais.
Le 7 mai au matin, la colonne est partie de Dittersbach et est arrivée le soir à Obernhau (22 km) ; on a commencé à distribuer quelques nourriture, mais avant la fin de la distribution l’alerte a été donnée, car les Russes approchaient. Les S.S. ont abandonné les malades, sans rien leur donner et en leur enlevant même leurs capotes. Le départ s’est fait en plein désordre, en abandonnant les voitures et une partie des bagages. Une partie des S.S. s’est enfuie (dont le cuisinier chef S.S. MULLER) et on fait 33 km de nuit dans une colonne de réfugiés et de soldats en fuite. Ceux qui voulaient s’évader l’ont fait ; environ 70 des détenus français ont quitté la colonne à ce moment, dont François MICHAUT.
Le lendemain, 8 mai, arrivés à 10 heures à la porte d’Annaberg : la capitulation de l’armée allemande de Saxe avait été signée à 2h30. A 6 heures du matin, les Russes étaient entrés par l’autre côté de la ville et avaient fait évacuer les prisonniers de guerre français à 9 h sur les lignes américaines. C’est à 16h30, à l’arrivée des Russes, du côté où se trouvait la colonne des détenus venus de Neu-Stassfurt que les S.S. se sont décidés à abandonner la colonne. Deux d’entre eux ont encore essayé de l’emmener avec eux. Ils ont abattu trois détenus polonais à ce moment. La colonne comprenait alors 63 français et 60 polonais environ.
Les officiers Russes ont rendu la liberté aux détenus en conseillant aux Français d’aller à l’infirmerie militaire Française de la ville, en réquisitionnant sur le parcours ce qui leur paraîtrait nécessaire.
A l’infirmerie, réception par le médecin militaire Français RIVELON, médecin des prisonniers de guerre, qui avait déjà hissé le drapeau tricolore à côté du drapeau de la Croix- Rouge. Le docteur RIVELON, d’un magnifique dévouement, a suivi et soigné jusqu’au retour en France les 63 Français libérés. Deux des gardiens S.S. retrouvés dans Annaberg ont été tués par les Russes ; les autres bourreaux S.S. n’ont pas encore reçu leur châtiment…
Dans le « Grand livre des Témoins » de Jean-Pierre Vittori, nous avons relevé un paragraphe où témoignent les frères Édouard et François Michaud, qui décrivent leur emprisonnement à Buchenwald :
La place de choix aux pluches, réservés aux amis des cuistots, était l’épluchage des oignons. Ont été assis bien sagement à la table des cuisiniers et pendant que personne ne surveillait Albert ou Minouflet nous passaient des tranches de viande. Le colonel de Virel fut ainsi littéralement gavé de près d’une livre de viande, ce qui le sauva en décembre.
Raymond de Candolle y passa aussi et moi-même huit jours avant la fin.
C’est ce qui m’a sauvé et je le dois à Bouboule, alias Henri Baudéan de Tonneins.
La lettre que nous vous présentons écrite par Mme Laguiche, dont l’époux était interné à Buchenwald avec Henri, nous montre toute la solidarité qu’il existait dans ces moments difficiles de captivité entre tous ces prisonniers politiques.
Henri Baudéan a fait preuve de dévouement exemplaire.





Roger-Élie Péreuil (1912 - 1963) et son journal de captivité
Photographies et documents mis à notre disposition par son petit-fils, Jacques Monclus-Galasso
Pour brosser le portrait de ce Tonneinquais nous nous sommes aidés des documents que son petit-fils, M. Jacques Monclus-Galasso a mis à notre disposition et que nous remercions.
M. Roger-Élie Péreuil, est né à Ayet le 22 novembre 1912 et décède le 2 novembre 1993 toujours à Ayet.
Roger-Élie Péreuil est le fils de Camille-Léonce Péreuil, agriculteur et régisseur du domaine agricole de Charles Lemaresquier (grand-père de la famille Debré) à Bertranet non loin d’Unet, né le 24 avril 1887 à Leyritz-Moncassin et d’Inès-Marthe Duplan née le 14 mars 1889 à Tonneins de Joseph Duplan (forgeron) et de Marie-Honorine Labat (couturière).
Roger-Élie Péreuil épouse à Albi (81) Lucie-Joséphine Combes née le 17 octobre 1915 à Montredon-Labessonie (81) et décédée le 14 mars 1992 à Tonneins.
A l’âge de 20 ans Roger-Élie s’engage dans l’armée de mai 1932 à mars 1948. Puis comme son épouse il travaille à la Manufacture des tabacs de Tonneins.
Durant la deuxième guerre mondiale Roger-Élie est fait prisonnier à Bitche puis il se retrouve dans plusieurs camps de travail en Allemagne.
Avec un autre prisonnier, il s’évade et il est repris à la frontière française quelques jours après.
Nous vous laissons découvrir le cahier qu’a tenu durant cette période très difficile Roger-Élie qui nous en dit plus sur sa détention forcée…
Cliquer ici pour ouvrir et/ou télécharger le journal de captivité de Roger-Élie Péreuil en format PDF
Le jeune Résistant Guy Boulanger et l'hommage rendu en 2022 (1925 - 1944)
Durant quelques années, Michel Bazas, pour le Souvenir Français, et Alain Glayroux, représentant La Mémoire du Fleuve, cherchaient un moyen pour donner une sépulture décente au Résistant Guy Boulanger, qui répose au cimetière de Tonneins, à côté de son frère d'armes Cosme Illana-Estrella, tous deux assassinés par les allemands le 26 juillet 1944 à Leboulin (Gers).
Lors de cette embuscade, un troisième résistant a été tué, il s'agit du ressortissant Russe Poulkhery Prokhoroff, qui était ouvrier agricole à Gaujac (Gers).
En 2020, Gilles Baillet, professeur d'Histoire dans le LEP de Clairac, et après une discussion avec Alain Glayroux, se propose de parler au Proviseur et au responsable de la section Bâtiment d'un projet de refonte intégrale de la sépulture de Guy Boulanger. Ses interlocuteurs ont répondu favorablement. Ce projet, qui fait l'unanimité, intéresse d'autres enseignants Lettres, Anglais, Mathématiques et Économie.
Les élèves de Terminale, à qui nous présentons le projet, touvent cette intiative peu banale car ces jeunes étudiants âgés de 17 à 18 ans vont construire la sépulture d'un jeune résistant qui n'avait pas 19 ans quand il est mort pour la France. Et surtout cette construction est réalisée dans un cimetière et c'est vrai que ce n'est pas banal.
Lors d'une seconde rencontre avec les enseignants et les élèves, et après un débat animé mais très constructif, ce sont les futurs bâtisseurs qui ont trouvé le nom de ce "Chef d'oeuvre": "Bâtir en la mémoire d'un jeune résistant : Guy Boulanger".
Après avoir essuyé les plâtres du COVID, le dessin est avalisé et compte pour les épreuves du BAC Professionnel de la classe de Terminale (2022).
Sont venus se greffer à ce projet les élèves de Première Travaux Publics, du LEP de Clairac, qui ont peint la sépulture, mais aussi la classe de Terminale de la Filière de Conduite des Productions Horticoles du LEP de Fazanis de Tonneins.
En effet, les élèves de cette section ont réalisé des compositions florales pour les sépultures de Cosme Illana et de Guy Boulanger au cimetière mais aussi une gerbe pour le Monument de la Résistance où le nom de Guy Boulanger va être apposé.
Ci-après le portrait de Guy Boulanger, deux poèmes des élèves et la citation à l'ordre du Corps d'Armée de Guy Boulanger.
Biographie de Guy Boulanger
Guy Boulanger est né e 10 octobre 1925 à Chatou (en Seine-et-Oise), aujourd'hui département des Yvelines. Il est assassiné par l'occupant nazi le 26 juilet 1944 à Leboulin (Gers). Guy est le fils de Maurice Boulanger, horticulteur, et de Viviane-Paulette Mariojouls, ouvrière en parapluie.
Quand le secrétariat général des anciens combattants et victimes de guerre instruit le dossier (1948) de ce Résistant, lors d'une demande de la mention Mort pour la France, le père de Guy Boulanger est le chef d'exploitations du Centre d'Ifrane au Maroc (1948).
Quant à sa maman, à la même époque, elle est domiciliée à Montréal, au Canada.
Guy Boulanger est Chasseur dans les Forces Françaises de l'Intérieur, membre du Corps Francs Pommiès, Bataillon Françot, Compagnie de Fumel. En liaison avec l'Organisation de la Résistance de l'Armée.
Quand il s'engage dans la Résistance (réfractaire au Service du Travail Obligatoire) il est domicilé avec ses parents à Tonneins et habite le hameau de Grandjean.
Nous ne savons rien d'autre sur les parents de Guy Boulanger. Malgré nos différentes recherches nous n'avons pas trouvé de famille à Guy Boulanger.
Le nom de Guy Boulanger est apposé sur le Monument aux Morts de Leboulin (Gers) et sur le Mémorial du Corps Francs Pommiès à Castelnau-Magnoac, dans les Hautes-Pyrénées. Depuis le 6 mai 2022, son nom est gravé aussi sur le Monument aux Résistants, Place de la Mémoire, à Tonneins.
Le travail d'écriture réalisé par les élèves de Terminale du LEP de Clairac
Ils se sont appuyés sur des oeuvres emblématiques des poètes de la Résistance et des calligrammes de Guillaume Apollinaire, pour reproduire des textes hybrides. Certains ont préféré la technique de l'acrostiche (texte poétiques dont les premières lettres de chaque vers forment un mot lorsqu'on les lit à la verticale).
Guerre nous la connaissons
Unis dans le devoir
Yeux remplis d’émotion
Bâtissons l’histoire
Organisons la commémoration
Un jeune espoir
La guerre des nations
A tout prix jusqu’à la victoire
Nul n’oubliera
Guy Boulanger plein d’ambition
En sa mémoire
Repose en paix
Marguerite et Paul Tzaut, deux Justes des Nations
Texte : Bernard Lareynie
Le 10 juillet 1973, la fondation Yad Vashem décernait à Paul et à Marguerite Tzaut le titre de Juste des Nations. Paul et Marguerite Tzaut s’étaient engagés dans l’Armée du Salut en 1921. Ils avaient à peine vingt ans. Au mois de mai 1942, en pleine guerre, ils sont nommés directeurs de la maison de retraite « Le Soleil d’Automne », située à « Escoutet », près de Tonneins. L’établissement avait été inauguré en 1928.
Dès 1938, de nombreuses familles juives, françaises ou étrangères, s’étaient repliées dans le département. Le mouvement s’était amplifié dès le mois de mai 1940. Annie Rapin-Timbeau vivait avec sa famille cours Gravissat à Tonneins. Dès le printemps 1939, Cornélius, un pianiste juif réfugié de Pologne, s’était installé chez eux. Depuis le printemps 1941, une famille juive, les Jodel, habitait en face de leur domicile. Annie rassemble ses souvenirs :
« En avril 1941 les services municipaux aux ordres de Vichy recensèrent les Juifs. Cornélius décida de gagner l’Afrique du Nord et il engageait les Jodel à l’imiter (…). Il se désolait en outre de voir les Juifs se regrouper dans des lieux précis du département et connus des autorités. Ils sont trop fatigués de fuir ! m’expliquait-il. Lui, qui venait de Pologne, s’en alla finalement et c’est de Marseille que nous arriva sa dernière lettre. Désormais, Francine Jodel et sa mère couchaient chaque soir dans la chambre discrète abandonnée par Cornélius. »
Le 11 juin 1942, Himmler décide la déportation de 100 000 Juifs des deux zones vers les camps d’extermination. Après les rafles en zone occupée, dont la tristement célèbre rafle du Vel ’d’Hiv, le 16 juillet 1942, les déportations se préparent activement en zone non occupée. La grande rafle de Juifs étrangers débute le mercredi 26 août au petit jour. La police en ville, la gendarmerie à la campagne, ont reçu la veille au soir ordres et listes sous pli confidentiel. Des rafles ont lieu dans près de soixante-dix localités du Lot-et-Garonne parmi lesquelles on peut noter Tonneins, Clairac, Lafitte-sur-Lot, Bourran, Nicole, Damazan et Le Mas-d’Agenais. Le ramassage a lieu à pied dans les villes et les villages. Les gens rassemblés sur une place sont embarqués dans des autobus, camions ou camionnettes fournis par les Ponts-et-Chaussées et pour lesquels des allocations d’essence ont été prévues.
Un peu partout dans le département, « des Juifs réussissent cependant à prendre la fuite à l’arrivée des gendarmes, se cachant qui sur un toit (…), qui dans un four à pain, dans un champ de citrouilles, ou encore, à Clairac, dans le lit de sa logeuse, une femme courageuse qui interdit la porte de sa chambre aux policiers ».
Au Mas d’Agenais, vers quatre heures du matin, les gendarmes se présentent au domicile de la famille Hercok, tapant des poings aux volets parce que la porte ne s’ouvre pas assez vite. Résia et Léon Hercok ont un peu plus de trente ans. D’origine polonaise, ils ont été naturalisés français avant la guerre. En mai 1940, ils ont été évacués de Lille où ils étaient artisans et ont trouvé refuge, avec leurs deux fillettes, au Mas d’Agenais où ils ont loué une maison dans le village. Claire avait sept ans. Elle n’a pas oublié :
« Mon cœur s’est arrêté. Par une fenêtre basse située à l’arrière de la maison, pieds nus, chaussures à la main pour ne pas laisser de trace, ma mère, ma sœur et moi sommes sorties de la maison pendant que mon père essayait de “parler” avec les gendarmes, mais en vain… Mon père fut arrêté, emmené, pendant que nous marchions dans la campagne à travers champs sans savoir où nous allions. Puis le jour a commencé à se lever et ma mère avait la crainte que l’on nous aperçoive. Alors, au loin, se profilait un champ de maïs et nous y sommes allées car les tiges étaient hautes et nous pourrions nous cacher. Là, pendant toute la journée, nous sommes restées tapies à même la terre sans bouger. La nuit tombante, la cultivatrice nous a vus et ma mère s’est jetée à ses genoux la suppliant de nous cacher. Cette femme a été bouleversée par ma mère et a bien voulu nous cacher dans une cabane qui se trouvait à proximité. Cette femme s’appelait Madame Montastruc. Elle avait une fille Simone et un fils Pierre. »
Dans des circonstances que nous n’avons pu préciser, Léon Hercok, arrêté au Mas d’Agenais, a pu se libérer et retrouver sa famille. Sa femme et lui ont l’idée de s’adresser à l’Armée du Salut et se présentent à la maison de retraite située à « Escoutet », près de Tonneins, dirigée par Lily et Paul Tzaut. Claire Hercok poursuit son témoignage : « Ils ont accepté de cacher mon père, ma mère, au risque de leur vie, de 1942 jusqu’à la fin de la guerre. Ce sont des êtres d’exception. Pour ma sœur et moi, ma mère avait réussi à nous cacher dans une pension religieuse à Marmande, que dirigeait Mademoiselle Larrieux. Nous sommes restées cachées là jusqu’à la fin de la guerre. »
Madame et Monsieur Hercok ne seront pas les seuls Juifs accueillis par les directeurs de l’établissement. Une quinzaine vont y trouver refuge. Paul Tzaut a raconté. Un soir, on frappe à la porte. Un couple juif recherché demande l’hospitalité. La maison est pleine de pensionnaires, mais on reçoit les nouveaux arrivants. D’autres fugitifs vont suivre. Paul et Lily Tzaut, avec la complicité de leurs enfants, les accueillent, les cachent ou les abritent sous de fausses identités. La plupart auront finalement la vie sauve. Comme cet autre couple d’une quarantaine d’années, Paul et Else Gunzburg. Ils avaient quitté leur Allemagne natale en 1933 et n’avaient pas obtenu la nationalité française.
Mais la famille Tzaut court un risque énorme. Les Juifs, beaucoup plus jeunes que les retraités, sont présentés comme des vacanciers. Un jour, une lettre de la préfecture d’Agen demande aux responsables de l’établissement d’apporter à la mairie toutes les cartes alimentaires des pensionnaires pour un contrôle. A la mairie, une secrétaire a préparé un état avec noms, prénoms, dates de naissances et autres renseignements. Elle note la première carte quand tout à coup surgit le commissaire de police.
Il s’adresse à la secrétaire :
« Qu’est-ce que vous foutez là, Mademoiselle ?
Monsieur le commissaire, voici la lettre que nous avons reçue de la préfecture d’Agen.
Ramassez-moi cet état et foutez-moi ça au panier. Monsieur, reprenez vos cartes et rentrez chez vous. »
Un autre jour, un avion militaire allemand se pose dans un champ de tabac à côté de la maison. Le pilote a 17 ans. Il s’est égaré. Il téléphone de la maison de retraite et deux soldats viendront pour garder l’avion. Ils sont logés dans la maison. Une autre fois, un couple descend du train en gare de Tonneins.
Ils sont juifs. Devant la gare, un industriel vient d’expédier des jouets en bois de sa fabrication. Il leur demande où ils vont : « A Escoutet ! – Venez, asseyez-vous dans la voiture et je vais vous y conduire. ».
Quand l’Armée du Salut est dissoute en 1943, l’établissement poursuit son activité sous l’égide de la Communauté des diaconesses de Reuilly, en attendant la Libération.
Sources :
Marie-Juliette Vielcazat, De Casseneuil à Auschwitz, la déportation des juifs du Lot-et-Garonne durant la seconde guerre mondiale, dans Les Amis du Pastourais, n° 20, 1993.
Bernard Lareynie, Résistances en Pays Tonneinquais (1940-1944), Editions La Mémoire du Fleuve, 2003
Patrick Booth, Paul Tzaut, un chrétien qui a sauvé des Juifs, dans En Avant du 18 septembre 1994
André Sterckx, Paul Tzaut a rejoint son maître, dans En Avant du 18 septembre 1994
André Sterckx, Le colonel Paul Tzaut, dans Le Salutiste du 3 décembre 1994
Témoignage de Claire Hercok recueilli par téléphone le 3 janvier 2003.
Hommage aux Tonneinquais Justes parmi les Nations
Lors de la Seconde Guerre Mondiale, Marguerite et Paul Tzaut, directeurs de l'EHPAD Soleil d' Automne, ont hébergé et protégé des familles juives au péril de leur vie. En 1973, le couple fut reconnu Juste de France, par le comité Yad Vashem.
Fidèle à notre tradition humaniste en lien avec le comité français pour Yad Vashem et l'association « Si Tonneins ... Citoyens », la Ville de Tonneins a commémoré pour la première fois la Journée Nationale à la Mémoire des Victimes de Crimes Racistes et Antisémites et d'hommage aux Justes de France. Le Dimanche 17 juillet 2022 à 10 heures 30, Place de la Mémoire.
La commémoration a été suivie du dévoilement de la plaque, en hommage aux époux Tzaut, et de l'inauguration de l'Allée des époux Tzaut, dans le Jardin Public.
Les 227 Tonneinquais morts pour la France durant la Première Guerre Mondiale
227 noms et prénoms sont gravés sur le Monument aux Morts de Tonneins. 227 personnes mortes pour la France durant la Grande Guerre (1914-1918). Le Musée numérique de l'Histoire de Tonneins a créé une page avec les fiches de ces 227 soldats ainsi que l'histoire de notre Monument aux Morts.































































































































































































