L'arrivée du tabac et son installation en Agenais (XVIème et XVIIème)

Texte: Fabien Buziol

Le tabac a débarqué sur le « Vieux Continent » à la suite de la découverte des Amériques à la fin du XVe siècle. Tout comme la tomate ou encore le haricot, le tabac traverse l’Atlantique et trouve de nouvelles racines sur le sol européen. Naturellement les premiers signalements de cette nouvelle herbe se trouvent dans les Royaumes prenant part aux expéditions, tel que le Portugal.

Le destin de la plante est bouleversé au XVIsiècle lorsque Jean Nicot envoie du tabac à la reine Catherine de Médicis pour soigner ses maux de tête. En effet, le tabac a d’abord été popularisé pour ses propriétés médicinales ! Originaire de Nîmes, Jean Nicot avait été nommé en 1559 à Lisbonne, comme ambassadeur, par le roi de France, François II.

L’objectif de Nicot était de négocier le mariage de Marguerite de France (âgée de 5 ans) avec Sébastien, le fils du Roi de Portugal. Cette union devait sceller une amitié entre les deux contrées, et empêcher une union du Portugal avec d’autres puissances européennes telle que l’Allemagne ou l’Angleterre. Cependant, la mission de l’ambassadeur est d’également de se tenir au courant des dernières curiosités arrivées sur le sol portugais. Sa proximité avec la Couronne lui a permis de rencontrer les plus grands esprits de la Cour. Un certain Damião de Góis lui présente une plante encore tout à fait inconnue à ses yeux : le tabac. Jean Nicot est témoin de la guérison d’un ulcère sur le visage (d’un proche d’un de ses pages) par l’application durant plusieurs jours de tabac. Les propriétés médicinales de cette plante attisent la curiosité du Nîmois. Dans ce contexte et en tant que bon ambassadeur et courtisan, Jean Nicot s’empresse d’envoyer du tabac en France pour faire connaitre sa découverte. Il avait connaissance des maux de tête de la Reine Catherine de Médicis ainsi que certaines personnes de son entourage. Le natif de Nîmes prend le soin d’envoyer avec le tabac, des instructions pour la culture et la préparation des feuilles.

En 1560, la Reine-mère reçoit le tabac envoyé par son ambassadeur. Catherine de Médicis souffrait de migraines chroniques et l’utilisation du tabac sous forme de prise lui soulagea considérablement ses maux de têtes. Le tabac trouve rapidement une place de choix au sein de la Cour du Royaume de France et se diffuse progressivement dans les couches aisées de la population.

 

Jean Nicot ou André Thevet ?

L’ambassadeur Jean Nicot a popularisé la plante dans le Royaume de France. Son importance au sein de la diplomatie française lui a donné une vitrine exceptionnelle pour rapporter ses découvertes. Cependant si on se penche plus en détail sur l’Histoire du tabac en France, on voit apparaitre un personnage se défendant, lui-aussi, d’être le tout premier importateur de la plante : André Thevet.

Cela serait grâce à ce moine de l’ordre des Cordeliers d’Angoulême que l’on doit la présence du tabac dans le Royaume. Après un voyage au Levant de 1549 à 1552, il part en Amérique du Sud comme aumônier de l'expédition dans le but de fonder un établissement français dans la baie de Rio. Il débarque donc au Brésil en 1555 et y découvre notamment cette fameuse plante. Au cours de cette expédition, l’Angoumois s’attache à observer la faune et la flore mais aussi le mode de vie des Indiens. Malade, il ne reste que quelques mois au Brésil. Il revient en 1556 dans le couvent des Cordeliers et y sème les précieuses graines rapportées du Brésil.

Cependant à son retour dans son couvent en 1556, il utilise le tabac simplement dans un but ornemental, afin de garnir les jardins de son couvent. Il nomme cette plante « herbe angoumoisine » du nom de sa ville d’origine. La plante est donc présente dans le Royaume en 1556, soit quatre années avant l’envoi de tabac par Jean Nicot à Catherine de Médicis. On constate donc qu’André Thevet devance bel et bien Nicot dans l’importation du tabac en France. Néanmoins, l’ambassadeur récolte toute la renommée et le prestige de cette découverte de par son statut. Il s’en suit tout au long du XVIsiècle une querelle entre ces deux protagonistes.

Le succès quasi-immédiat du tabac dans l’entourage de la Reine-mère profita amplement à Jean Nicot. En effet, cette plante se voit même attribué un surnom en hommage à Nicot en guise de remerciement. Elle est dorénavant appelée Nicotiane « afin que luy rendions tel honneur qu’il a mérité de nous, d’avoir enrichi nostre pays d’une herbe tant singulière ». Cependant la renommée attribuée à Jean Nicot déplaît fortement à André Thevet. Cette frustration et ce manque de reconnaissance est perceptible dans son œuvre écrite en 1575 intitulée « Cosmographie universelle d’André Thevet, cosmographe du roy ». Dans cette dernière, Thevet revendique sa primauté concernant l’utilisation cette plante au sein des frontières du Royaume de France, comme le montre ce passage : « Je puis me vanter d’avoir été le premier en France qui a apporté la graine de cette plante et pareillement semée, et nommé ladite plante l’herbe angoumoisine ».

De plus, la cosmographe en profite pour critiquer le désormais célèbre Nicot : « Depuis un quidam, qui ne fit jamais le voyage, quelque dix ans après que je fus de retour de ce pays, lui donna son nom ». André Thevet se targue ici d’avoir lui-même ramené une plante provenant de son environnement d’origine contrastant ainsi avec Jean Nicot qui eut simplement à envoyer du tabac depuis le Portugal. Il n’a pas voyagé comme Thevet dans les contrées de l’Ancien Monde à la recherche de plantes et produits inconnus jusque-là en Europe. Malheureusement pour le moine-cordelier, c’est la renommée et l’influence du personnage de Nicot qui a marqué l’Histoire au détriment des faits réels. Malgré son combat, le terme de nicotiane reste dans la postérité mettant ainsi en avant Jean Nicot, à tort.

Après être arrivée depuis le Portugal, la plante s’attire les faveurs de Catherine de Médicis, à tel point que l’on va la renommer « l’herbe à la reine ». Ce nom, donné en l’honneur de la reine de France, fut fréquemment employé durant le XVIe siècle à travers l’Europe. Cette dénomination a été proposée par Jacques Gohory au sein de son ouvrage « Instruction sur l’Herbe Petum ».

Au cours de ses premières décennies sur le sol français, le tabac est seulement utilisé dans une visée ornementale et médicinale. Néanmoins, il faut attendre les années 1630 pour assister au développement de la plante dans une optique agraire.

 

Le succès de la propagation d’une plante étrangère

C’est à Clairac, à qui l’obligation de la culture est due comme lieu où elle s’est premièrement faite, la graine y ayant été apporté il y a environ soixante ans par un voyageur de ce lieu-là » nous dit un mémoire adressé à l’Intendant de Guyenne en 1690. Les raisons de l’implantation du tabac dans les terres de Clairac n’apparaissent pas être dû au hasard. En effet, les graines rapportées ont été semées sur les terres proches du couvent de la ville. Ce même couvent avait des liens avec celui fréquenté par André Thevet à Angoulême le siècle précédent. Par conséquent, on peut supposer des communications entre ces deux couvents à propos des propriétés et des perspectives possibles de cette graine.

Après être apparu avec succès sur les bords du Lot, la graine se diffuse au sein des juridictions voisines. Elle progresse de « proche en proche » depuis son berceau clairacais. On comprend ici que les fleuves ont joué un rôle déterminant dans cette propagation. Depuis Clairac, le tabac contamine, à l’aide du Lot, Aiguillon, Laffitte ainsi que Laparade. Le Lot étant un affluent de la Garonne, la plante se diffuse aussi dans toute la plaine de la moyenne-Garonne touchant ainsi Tonneins, Marmande, Damazan, Puch, Villeton, Lagruère, Monheurt mais aussi Fauillet ou encore Grateloup. Rapidement, c’est tout un bassin de population qui s’empare de cette plante et se met à la cultiver. La culture se développe si bien que « la majeure partie de la population était occupée par cette nouvelle branche de la production ». On estime en 1640 que l’Agenais et l’Angoumois étaient les deux régions les plus productrices de tabac dans le Royaume.

 

1637 : une date plus symbolique que réelle ?

A l’heure actuelle, la tradition orale retient la date de 1637 comme étant l’année du premier pied de tabac planté à Clairac, amorçant sa trajectoire agricole. Cette tradition est encore véhiculée dans les mentalités actuelles, en témoigne la marque du paquet de tabac à rouler « 1637 ». Véritables outils marketing, il réside néanmoins encore de nombreuses interrogations autour de la véracité de celle-ci.

Aucune archive, datant de 1637, authentifie Clairac comme berceau historique de la plantation. En effet, ce sont les manuscrits du XVIIIe siècle qui font office de preuves. Même si ces dernières tendent à valider cette version, il existe des écrits attestant la présence de tabac dans l’Agenais avant 1637. En effet, on peut mettre en lumière un procès à l’encontre du curé de Feugarolles en 1620, accusé d’avoir prélevé une dîme sur une récolte de tabac faite par les religieuses du couvent du Paravis.

L’analyse des origines du tabac de l’Agenais nous emmènent à nous questionner sur la véracité de l’année 1637. Cette année symbolise les premières années où les clairacais se sont adonnés à cette culture de façon « massive ». En effet, il est légitime de penser que la population ait cultivé cette plante qu’après avoir été assurer d’un débouché certain pour leurs récoltes. Par conséquent, la prise d’initiative de développer le tabac proviendrait non pas des cultivateurs mais des fabricants voulant faire fructifier et commercialiser cette plante. Plus qu’une date historique, 1637 reflète l’esprit entrepreneurial des Agenais qui ont été les premiers à percevoir le tabac comme une culture à grande échelle pouvant générer des profits immenses.

De plus, il est important de souligner la complexité des frontières du Royaume de France au XVIIe siècle et de montrer le contraste avec celles qui sont en vigueur aujourd’hui. Le tabac a été introduit avant 1637 dans des territoires ne faisant pas parti du domaine royal à cette époque. Afin d’illustrer cela, on peut citer en premier lieu la vicomté de Turenne qui agissait comme une sorte « d’Etat dans l’Etat », c’est-à-dire qu’il n’était pas sous l’emprise totale du Roi de France et par conséquent n’était pas touché par toutes les directives émanent du pouvoir central. Il est attesté des plantations dans la vicomté dès 1605. Il faut également prendre en compte les provinces étrangères telles que l’Alsace ou la Flandre. C’est en 1618 que l’Alsace récolte ses premiers pieds de tabac par l’intermédiaire de Benjamin Maucler dans la localité de Bischwiller. Après un voyage en Angleterre, le négociant Robert Koenigsmann se met à cultiver l’herbe à Nicot sur une ile près de Strasbourg en 1620. Quant à la Flandre, son appartenance à l’Espagne a fortement contribué à l’expansion de la plante dans ses territoires. On peut ainsi estimer que, dès la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle, la fameuse plante était déjà bien implantée dans le Nord.

 

Une plante tropicale idéale pour l’environnement Agenais

Bien que d’origine tropicale, le tabac trouve dans l’Agenais une climatologie et des terres qui lui sont idéales. La parfaite symbiose entre la plante et l’environnement de cette région est, avec certitude, l’une des raisons qui ont expliqué la rapide expansion de la culture. Ces conditions ont fait naitre un véritable savoir-faire tabacole Agenais, reconnu à travers l’Europe. L’Agenais devient en quelques années le berceau d’un tabac d’une extrême qualité que des marchands étrangers s’arrachent à prix d’or.

L’arrivée et la spécialisation de l’Agenais dans la culture du tabac n’est pas le fruit d’un heureux hasard. C’est dans ce paysage de plaine que les hommes ont su s’accommoder d’un climat et d’un milieu favorable au développement de cette plante. Etant d’origine tropicale, l’Herbe à Nicot a trouvé dans le climat marmandais des caractéristiques communes à son environnement natal. En effet, la chaleur estivale conjuguée à des épisodes pluvieux sont des ingrédients idéaux pour sa croissance. Le tabac recherche une grande quantité d’eau et de chaleur pour s’épanouir, deux ingrédients présents dans les plaines alluviales de Guyenne.

L’ancrage rapide du tabac s’explique également par la richesse des sols de l’Agenais, particulièrement propice à la culture de cette plante. Le sol possède une influence conséquente sur le développement des plantes ayant des répercussions sur la qualité et le rendement de la production. Les Hommes du XVIIe siècle ont rapidement compris qu’ils disposaient d’un terreau idéal pour le tabac. L’Intendant de Bordeaux déclare même en 1680 que «  la qualité de la terre y est la plus propre, parce qu’elle est extraordinairement grasse ».

L’actuel territoire du Lot-et-Garonne est pluriel dans sa géologie, on retrouve des sols argilo-calcaires dans des coteaux au Nord, tandis que le Sud se caractérise essentiellement par des terrains plus doux voir même sablonneux. Ces différences sont essentielles pour comprendre les raisons du développement (ou non) du tabac dans les juridictions.

Les riches terres alluviales sablonneuses situées dans les vallées du Lot et de la Garonne sont les terres dans lesquelles le tabac s’acclimate le plus facilement. Ces terres possèdent de nets avantages dans la culture du tabac de par leurs propriétés et de par les diverses utilisations possibles pour le cultivateur. Au contraire des terreforts situés dans les hauteurs de la région, les terres alluviales sont composées essentiellement de sables puisqu’on ne retrouve que 20% d’argiles dans leurs compositions. La riche plaine de la Garonne s’étend de part et d’autre du fleuve sur une surface d’environ 960 kilomètres carrées.

L’avantage des plaines alluviales se trouve également dans leurs proximités avec les fleuves. Le tabac est une plante qui demande un apport d’eau conséquent, les cultivateurs utilisent les fleuves pour subvenir aux besoins du tabac en période estivale. Les épisodes pluvieux ne sont pas assez nombreux pour pallier à la demande de la plante, l’utilisation des fleuves est par conséquent indispensable. Les terres alluviales sont influencées directement par les inondations hivernales du Lot et de la Garonne. Les débordements de ces fleuves peuvent s’avérer désastreux si l’eau répandue se retrouve en trop grande quantité, notamment lorsqu’une trop grosse quantité de neiges se détache des Pyrénées. Cependant, une crue peut s’avérer très bénéfique pour les terres. En effet, lorsque ces fleuves sortent de leurs lits, ils déposent du limon qui enrichie considérablement le sol.

Le tabac peut être cultivé sur tous types de sols, mais c’est dans les propriétés des plaines alluviales qu’il s’épanouit le plus. Le sol joue un rôle considérable dans la croissance et dans la « qualité des produits ». Duburga place même le rôle des terres en première position puisqu’il affirme que « les qualités de tabacs sont relatives aux terres qui le nourrissent ; elles augmentent en bonté par les attentions et les travaux ». Les carences des terreforts argileux peuvent être gommées par un apport massif de fumures, mais ils n’y trouvent jamais la qualité et le rendement des champs de plaines. La proximité de Clairac et des deux Tonneins avec les fleuves du Lot et de la Garonne explique donc le rayonnement de leurs tabacs, ces juridictions sont des terrains de prédilections pour le développement de cette plante. Les juridictions du « Cru de Guienne » sont pour la plupart d’entre elles, des juridictions bordant les deux fleuves.

 

Une culture manipulée par le Royaume de France

Le tabac est cultivé depuis les années 1630 dans une visée purement agricole. L’accroissement et la diffusion des champs de tabacs correspondent à l’apparition d’une demande des consommateurs des tabacs de l’Agenais. Totalement nouvelle, la culture n’est sous le joug d’aucune taxation majeure et prospère rapidement à travers les plaines du Lot et de la Garonne jusqu’aux années 1670.

Culture prospère en Guyenne à l’aube de 1674, les paysans et marchands voient des règles venir dicter la vente du tabac. En effet, un monopole sur le tabac apparait en 1674, période où la consommation de tabac prend une toute autre dimension dans le Royaume. Tout tabac produit dans le Royaume devait à présent être vendu à la Ferme, au risque d’être considéré contrebandier. Ceci concerne seulement la vente du tabac, la culture et la fabrication restant encore libres dans l’ensemble du Royaume. L’ordonnance de 1674 cause un grand émoi en France. En effet, les planteurs se font entendre dans tous le Royaume, comme en Guyenne ou Bretagne, où « de formidables émeutes » ont lieues. La ville de Bordeaux est secouée le 28 mars 1675 par une grande révolte. Les paysans ne comprenaient point qu’on leur interdise de vendre comme ils le souhaitaient un produit qui poussait dans leurs champs.

Une nouvelle étape dans l’encadrement est franchie seulement deux ans plus tard. En effet, le 14 mars 1676 est signé, à Saint-Germain-en-Laye, un arrêt du Conseil qui délimite des zones strictes de production de tabac. La production et la vente en contrebande étant si nombreuses depuis l’ordonnance de 1674 oblige le Roi à établir un encadrement géographique de la culture. Cette restriction est réalisée dans le but de mieux contrôler les effets pervers crées après 1674. En effet, les paysans préféraient se livrer à la contrebande pour vendre à des prix plus élevés que celui proposé par la Ferme. La culture du tabac est conservée dans les zones historiques, là où le tabac était solidement implanté et maitrisé par les paysans. Désormais, seuls les planteurs des généralités de Bordeaux et de Montauban, ainsi qu’aux environs de Montdragon, Saint-Maixant, Léry et Metz possèdent le droit de cultiver. Les planteurs n’appartenant pas à ces zones géographiques s’exposaient dès à présent à de lourdes amendes en cas de non-respect de l’arrêt.

La délimitation du tabac pour la généralité de Bordeaux a été définie plus précisément encore, afin de surveiller rigoureusement le respect des différents arrêts. C’est ainsi que seulement dix-huit juridictions sont sélectionnées via l’arrêt du 6 février 1677, situées de part et d’autre de la Garonne et du Lot, pour continuer la culture. On retrouve les juridictions de Damazan, Puch, Monheurt, Villeton, Calonges, Lagruère, Le Mas, Caumont, Laparade, Laffite, Clairac, Aiguillon, les deux Tonneins, Grateloup, Fauillet et Verteuil .

Le choix de ces juridictions est la conséquence d’une politique de sélection des villes où le savoir-faire de cette culture était ancré. L’historicité de la tabaculture des juridictions comme Clairac, Aiguillon ou encore les deux Tonneins en font le centre de la production de la généralité de Bordeaux. La limitation de la culture contribue à l’élaboration d’un « pays spécial », appelé « juridiction du cru », propre à ces dix-huit communautés. Ces terres propices à l’accueil du tabac connaissent un gain d’attraction, à tel point « que le terrain s’y vendait deux fois plus cher ».

 

Des pratiques reconnues : la naissance d’une identité tabacole singulière

La qualité des tabacs produits dans l’Agenais ont permis la diffusion d’une renommée nationale voir même européenne. Les produits du « Cru de la Généralité de Guienne » ont connu une aura et un plébiscite croissant tout au long du XVIIème siècle.

En effet, Bazin de Bezons déclare en 1690 que ce tabac est « meilleur que celui des iles que de tous les autres cru du royaume et les étrangers le préfèrent à tout autre ». Cette parole témoigne parfaitement de la haute estime que possédait le tabac du cru de Guyenne sur le marché. Les paysans de Clairac et de Tonneins étaient considérés comme de véritables spécialistes du savoir-faire tabacole dans le Royaume. On estimait ces cultivateurs comme des références dans la sélection de la graine et de ses procédés de cultures. En effet, ils étaient perçus comme « les plus instruits, les plus habitués dans la culture du tabac », produisant le tabac le plus réputé du « globe ».

Ce savoir contribue à l’afflux de nombreux marchands étrangers, qui en se déplaçant dans le cœur historique français, venaient chercher les meilleurs tabacs directement à sa source. Ces marchands provenaient essentiellement des pays huguenots ainsi que de l’Italie. Ces flux ont largement contribué dans la promotion du tabac du « tabac de Clérac » au sein de l’Europe. Le tabac fut cultivé dans différentes régions du Royaume, comme dans le Languedoc, mais la qualité obtenue à Clairac n’a jamais été égalée.

La renommée est si grande que lorsque Turgot envisage d’introduire la plante en Corse en 1775, il fait appel à l’Intendant de Bordeaux afin qu’il lui fournisse des graines du tabac de Clairac. De plus, des chansons et poèmes scandent la popularité et la qualité du tabac produit dans la région, comme celui de Pradel, un poème datant du XVIIIe siècle.

Cette notoriété grandissante en France et en Europe du tabac de la généralité de Guyenne est semblable à celle d’un vignoble réputée. En effet, il est possible d’assimiler la notion de terroir viticole avec le tabac de Clairac. Le terroir vitivinivole est un concept qui se réfère à un espace sur lequel se développe un savoir collectif, des interactions entre un milieu physique et biologique identifiable et les pratiques vitivinicoles appliquées, qui confèrent des caractéristiques distinctives aux produits originaires de cet espace.

En effet, ce tabac se développe essentiellement dans les terrains sablonneux profitant d’un climat à la fois océanique et méditerranéen pour se développer. De plus, l’ordonnance de 1674 délimita les juridictions autorisées à cultiver le tabac. Cette concentration de tabac en seulement quelques lieux conduit inévitablement à faire rejaillir une identité tabacole spécifique. Le savoir-faire tabacole est unanimement reconnu dans le Royaume à tel point que le gouvernement envoya des cultivateurs des environs de Clairac en Louisiane afin de transposer leur savoir-faire dans les plantations coloniales dans les années 1719 . Le tabac de l’Agenais était réputé partout en Europe et les marchands étrangers venaient s’arracher les productions.

 

Conclusion

Après avoir traversé l’Atlantique, le tabac a posé ses valises au cœur du Nouveau Monde au XVIe siècle. Le Portugal, l’Espagne, la France ainsi que les autres pays européens ont progressivement été contaminés par cette plante tropicale. Utilisé dans un premier temps pour ses vertus médicinales, le tabac doit sa propagation et sa notoriété à son exploitation à grande échelle.

On considère aujourd’hui que les premières plantations de tabac, dans une visée agricole, ont été réalisées dans la paroisse de Clairac, sur les bords du Lot, en 1637. Une date symbolique pour toute une région qui a réussi à développer avec succès une plante expatriée de son terreau originel.

Le développement de cette plante tropicale a véritablement dopé l’économie agenaise. En effet, le tabac a trouvé dans l’Agenais un terreau idéal pour son développement. La symbiose de cette plante avec les cultivateurs et l’environnement a développé un savoir-faire ainsi qu’une qualité de tabac unique en Europe.

Les paroisses de l’Agenais ont créé un véritable cru tabacole, semblable à la production viticole actuelle. Depuis le XVIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, le tabac a tenu une place essentielle au sein des campagnes agenaises. Malgré les mutations réalisées à travers les siècles, le tabac agenais n’a cessé d’être une culture appréciée des planteurs et des consommateurs.

Cependant, à l’heure actuelle, les tabaculteurs sont unanimes pour dire que « la culture a vécu son âge d’or ». Ne disposant plus de sa forte rentabilité, la culture est rentrée dans le rang en devenant une culture ordinaire qui tend à diminuer progressivement. En l’espace de huit ans, le parcellaire tabacole du Lot-et-Garonne est passé d’environ 1200 hectares à seulement 450 hectares. Autrefois présent dans chaque ferme, le tabac est devenu une culture parsemée dans une campagne où les tabaculteurs se font de moins en moins nombreux. La disparition progressive du tabac des plaines lot-et-garonnaises ne doit pas faire oublier toute la prospérité qu’il a généré dans la région.

"De Clairac au clérac. Pour une histoire du tabac à Clairac"

Articlé signé Clair Morizet.

Le tabac et Clairac… un sujet qui depuis longtemps fait couler beaucoup d’encre, où se mêlent histoires & récits, nationaux ou locaux, mémoire et légendes. Mais il est tant de domaines dans lesquels Clairac a fait la part belle aux légendes… Les premiers pruniers entés dans les vergers de l’abbaye, les premiers plants de tabac cultivés en France sur les terres de l’abbaye – André Thevet serait même venu en personne ! – une abbaye fondée par Pépin-le-Bref, Calvin prêcheur dans l’actuelle église paroissiale, des souterrains creusés sous le Lot pour que les moines bénédictions échappent à la violence des protestants, la liste serait longue ! Sans doute la grandeur passée de Clairac, sa place dans l’histoire religieuse, ont elles incité les Clairacais à se (ré)inventer une histoire qui n’avait pourtant pas besoin de ces ersatz de gloire.

Alors, tentons de faire le tri, essentiellement avec les documents sauvegardés par les Archives départementales de Lot-&-Garonne, et une bibliographie importante, pour éclaircir ce que put être le rôle de Clairac dans l’histoire du tabac ?

Une requête à l’attention de l’intendant de Guyenne, écrite probablement vers 1699 et conservée à Agen, est à la base de ces histoires : « Le tabac, selon l’opinion commune, est cette plante qui était autrefois inconnue à la France et dont de la graine y fut portée par Nicot, à cause de quoi on lui donna le nom de nicotiane.

[…] C’est à Clairac à qui l’obligation de la culture en est due, comme le lieu où elle s’est premièrement faite, la graine y ayant été apportée il y a environ soixante ans [soixante-dix ans dit une autre requête] par un voyageur de ce lieu-là. Dans ces premières années on n’en plantait que dans les jardins, plutôt par curiosité que pour en faire un commerce ; mais les Français s’en étant fait des délices comme les nations étrangères, cette culture accrut et se répandit dans les juridictions voisines et passa même dans quelque autre province et le commerce avec l’étranger a été des plus considérables par sa qualité ».

Quelques années plus tard, dans ses Observations sur l’agriculture de la Guienne (1756), le chevalier de Vivens écrivait : « Un particulier de Clairac, vers 1630, la porta de l’Amérique dans son pays : il fut le premier qui cultiva et fabriqua le tabac dans ce royaume pour en faire du revenu ». Clairacais depuis des générations, François Labat de Vivens, tout homme des Lumières qu’il fut, laissa probablement parler sa fibre autochtone plus que son savoir de scientifique ; le tabac était en France, bien avant 1630, même si des liens entre Clairac et le Nouveau Monde étaient avérés dès cette époque. Dans son livre Pour ou contre le monopole des Tabacs (1929), l’Agenais Olivier Granat revient naturellement sur cette origine : « La culture indigène se développa peu à peu dans plusieurs provinces au XVIIe siècle et tout particulièrement dans notre Sud-Ouest. En Agenais elle parut sans doute vers 1637 à "Clérac" où un américain – lisez un ancien habitant du pays revenu d’Amérique – l’avait apportée. Les graines furent d’abord semées dans les jardins puis en pleine terre. De Clairac, les semences gagnèrent les juridictions voisines Aiguillon, Tonneins et bientôt une grande partie du territoire de la Guienne sema et repiqua des plants de tabac. »

Jusque là, comme le mentionne E. Gondolff dans sa monographie Le Tabac sous l’ancienne monarchie, la Ferme royale, 1629-1791 (1914), le tabac était principalement importé, d’où la déclaration du 17 novembre 1629 : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre […] Voulons et Nous plaît que tout le petun ou tabac qui sera apporté des pays étrangers en notre royaume, il sera dorénavant payé trente sols par livre pour le droit d’entrée ».

Comme dans beaucoup d’autres domaines, l’historien clairacais Claude Martin a dépouillé nombre d’actes notariés où il nota les plus anciennes références au tabac. Aucune mention d’exploitation du tabac par l’abbaye, mais dès 1637, un acte nous intéresse, le 8 décembre 1637, Mérignac notaire : « Bail à planter toubac pour Pierre Caubet dit Bidon, habitant de Longueville, baille à Pierre Lafargue, fils de Sabarin, habitant Longueville, 3 cartonnats […] pour une année, cueillette, pour y planter du toubac. Lesquels 3 cartonnats ledit Caubet a promis et sera tenu de labourer à ses dépens 4 fois […]. Ledit Lafargue a y semet ley toubac en couche, […] le planter audit 3 cartonnats de terre, et cultiver et mesnager en bon père de famille et y faire toutes les façons requises et nécessaires. Et quand ledit thoubac sera mur le faire cueillir et filer en feuilles et apporter dans une maison dudit Caubet au lieu de Longueville pour le faire sécher. Lafargue sera tenu de l’apprester et rouler en le rendant vandable et mir qu’il soit en sa perfection estre partagé entre les parties par esgales parts. A été convenu entre les parties qu’au cas que ledit Lafargue ait besoin d’un sac ou deux de bled fromant pendant qu’il cultivera ledit thoubac iceluy Caubet sera tenu luy en bailler en soumission pour le payement deceluy il sera tenu de prendre ledit thoubac comme il se vendra. Présents Paul Daucinanges et Jacob Laumont clerc qui ont signé ». Quelle précision dans la description des actions à mener pour le cultiver et l’apprêter ! Un acte passé en décembre, c’est à dire à peine deux mois avant qu’il ne faille semer le tabac.

L’année suivante, un acte nous prouve que le commerce est déjà bien établi, avec un accord entre un Clairacais et un Marseillais : « Dumas notaire accorde entre Cyprien Reynaud, marchand de Marseille, et Pierre Caubet, brassier de Clérac, ledit Caubet aurait fait vente tabac pour lui que Salomon Demichel, marchand, la quantité de 30 quintal thobac pour le prix rendu au port de Toulouse. Accord retenu par Maignac notaire de Toulouse en juin dernier 50 livres ». En quelques trente années, on retrouve mentionnés dans ces actes de nombreux noms de marchands et bourgeois de Clairac, voire de quelques nobles ; parmi beaucoup d’autres, citons les cultivants (il s’agit du terme retenu à l’époque) : Pierre Allègre, Jean Bertrand, David Caubet, Jean Cazenobes, Ysaac Chaudruc, Jean et Daniel Demichel, Yzaac et Jean Martin, et les marchands Jacob Bachan, Daniel et Jacob Balguerie, Jean Bonus, Étienne Choppis, Abel Denis, Pierre Lafargue, Antoine de Laguehay, Daniel Lavau, Pierre Méric, Abraham Mérignac, Jean Pauzié, Pierre Penettes, Daniel Peyrot, Jean Sageran, Jean Villesauvès, Pierre de Bar baron de Mauzac… La liste est beaucoup plus longue et nous montre que pour beaucoup de propriétaires clairacais, le tabac (ou thobac, thoubac, thabac, pétun) était devenu une plante parmi d’autres, dont le rapport était incontestablement excellent pour l’avoir si vite adopté. Quelques familles dominent rapidement le marché, comme les Sageran, ou les Denis.

Si l’on examine les noms de leurs clients au XVIIe siècle, on relève une clientèle du sud de la France, avec plusieurs marchands ou négociants juifs : Honoré Laugier (Toulouse), Cyprien Reynaud, Guillaume Garcin ou Antoine Siby (Marseille), Antoine Signié ou Signac (Narbonne), Jean Mendès Perchotte (Portugais), Yzaac Louis (Bordeaux), Miquel Lopez (portugais de Bordeaux), Miquel Lopos – le même ? – (Bayonne).

Clairac, Tonneins, Aiguillon, forment le triangle d’or de la culture du tabac en Agenais, entre Garonne et Lot, avec une zone particulièrement propice, de Laffite à Aiguillon. Tonneins en sera plutôt le centre administratif et marchand – le représentant de la Ferme du tabac y sera installé –, et Clairac le cœur de la production.

Quand le 27 septembre 1674 un monopole d’État est créé avec la mise en place d’une Ferme, supprimant tous privilèges précédents, la culture du tabac est désormais solidement implantée dans la juridiction de Clairac et même au-delà. Propriétaires, cultivants et consuls ont tous parfaitement compris qu’il s’agissait d’une source de revenus majeure, aux côtés notamment de la vigne et des prunes. Le 27 octobre, le droit de vente est mis aux enchères et emporté par Jean Breton, pour la somme de 500 000 livres pour les deux premières années et 600 000 pour les quatre années suivantes. En parallèle, comme l’écrit Granat : « L’ordonnance de 1674 ravit aux planteurs leur liberté et une série d’arrêts du conseil de 1674 et de 1677 réduisit le nombre des juridictions qui étaient autorisées à pratiquer la culture et fixa nominativement les lieux où elle serait maintenue. En Guyenne 18 juridictions eurent ce privilège ». Clairac en faisait partie, vraisemblablement eu égard à l’importance de cette culture dans son économie. Le 22 juillet 1681, l’Ordonnance concernant le commerce du tabac dans le royaume précise les conditions de production, de fabrication et de vente des tabacs cultivés en France ; son article 15 maintient l’exception faite aux 18 juridictions ; dès lors, les cultivants doivent faire tous les ans une déclaration des terres qu’ils comptent ensemencer devant une personne publique (article 18). De son côté le fermier multiplie les vexations, et les luttes entre les consuls de Clairac et ce dernier sont incessantes, comme en témoignent nombre de mémoires conservés à Agen ; leur analyse détaillée apprendrait certainement beaucoup sur le contexte local. L’un des documents des Archives départementales nous donne plus d’informations ; il s’agit d’un état récapitulatif des cours de la plante, sans doute fait à la demande de la Ferme ou des consuls :

« À Clairac le 18 novembre 1696

Les sieurs Dutilh et Compagnie n’ont leurs livres que depuis 1688. Ceux des autres années ayant été communs avec le sieur Pierre Boüé qui les a emportés en Hollande.

1° Il faut d’abord observer que sur les livres des marchands les feuilles ont leur prix sur des cap et qu’iceux dont l’on sait bien l’évaluation.

2° que le plus prix des livres sont des feuilles propres pour la fourniture des bureaux du roi, qui sont les prix ci-après exprimés ; à l’égard des autres prix qui sont moindres, c’est pour les feuilles propres pour les tabacs exprès et communs dont le prix ne regarde nullement la fourniture parce qu’il n’en faut point de ces deux dernières espèces.

Dutilh et Compagnie ont payé les feuilles de recette propres pour suer et mettre en sans coste (côte) qui sont celles de la meilleure qualité comme il se verra par ses livres.

L’année 1688 – à 7 & 8# le quintal

L’année 1689 – à 6 & 7# le quintal

L’année 1690 – à 10# le quintal

L’année 1691 – à 12# le quintal et la plus grande partie des meilleures feuilles leur furent prises par les traitants audit prix de 12#.

 

L’année 1692 – à 8, 9 & 10# le quintal, les caps et queues à 8#10s et 9#.

L’année 1693 – à 8#, les caps et queues à 8#10 le quintal.

L’année 1694 – à 13# cette année Orliac, agent du sieur Labat, l’un des traitants, fit crier à son de trompette la feuille audit prix de 13#.

L’année 1695 – tous les prix ou presque de 11# couchés au livre de cette année sont des caps et queues et les moindres feuilles ont valu 11 & 12#pour exprès et pour commun ce qui est au-dessous de 10#.

Sageran de Laplace a payé les feuilles de recette propres à suer et mettre en sans côte.

L’année 1685 – ce livre est en mains du sieur Sageran l’ayné, alors associé dudit Sageran, la feuille était à 16, 17 & 18# le quintal ».

Nous y retrouvons les noms d’acteurs importants de ce marché : les Dutilh, pris en référence, sont à Amsterdam depuis quelques années où l’essentiel de leur famille les rejoindra au rythme des persécutions menées contre les réformés – car il faut garder en mémoire qu’à Clairac, Réforme et commerce marchent toujours de pair –. Dans Le négoce d’Amsterdam, paru en 1710 à Amsterdam, on peut y lire à propos des marchandises d’Hollande importées à Königsberg (Kaliningrad) qu’il s’y vend « quantité de tabac de Clairac ». Autre famille clairacaise, les Boué, partis vers la Hollande et l’Allemagne (l’un d’eux deviendra au XIXe siècle le fameux géographe Ami Boué). Les Sageran sont nombreux à Clairac, aussi, chaque branche complète son patronyme par sa résidence ; ici il s’agit des Sageran qui habitaient sur l’actuelle place Serres, près de l’une des branches des Dutilh. Sageran l’ayné, lui, a acquis une plus grande aisance sociale. Il demeure rue du Puits (aujourd’hui Jean-Jaurès) ; bien que très modifiée, sa maison existe toujours, avec son fronton ; à l’arrière, sur la rue du Pressoir, des magasins permettaient de stocker le tabac. Il faut noter que le quintal équivaut alors à 50 kg.

Parmi les litiges entre les consuls, l’intendant de Guyenne, et la Ferme royale, citons un conflit sur le mode de pesage, quand les représentants du fermier exigent que le pesage se fasse « à trois travers de doigts de l’aiguille hors de l’équilibre » probablement pour compenser le déchet ; en 1687, Descayrac, premier consul de Clairac prend une ordonnance de police où « il faisait inhibition et défense de peser autrement qu’à l’équilibre ». L’intendant publiera une ordonnance lui donnant raison au détriment de la Ferme. On peut mentionner également une contestation sur la dimension du rolle (le groupement de pieds et de feuilles, prêt à la vente). Les Clairacais soutenaient que « de tous temps » le rolle faisait un pied de long, mais le 12 avril 1689, le Conseil d’État décide que le rolle fera désormais deux pieds ; peu après 1699, 33 Clairacais adressent une requête à Bazin de Bezons, intendant à Bordeaux. Assez souvent, c’est Granat qui le souligne, l’intendant soutient la province, notamment vis à vis du contrôleur général des Finances : les cultivants paient bien leurs impôts, le tabac fait vivre de 8 à 10 000 familles, et il permet de faire travailler enfants et vieillards ; mais il n’est pas toujours suivi par Paris. Dans son étude Le tabac en Europe (1866), Auguste Petit-Lafitte cite un contemporain : « Il y avait à Clairac et à Tonneins soixante marchands de tabac qui avaient chacun leurs magasins et leurs fabriques, une compagnie de marchands italiens, des entrepreneurs pour faire le tabac façon Brésil ».

Pour avoir plus de poids, les planteurs se réunissent le 28 décembre 1712, et créent le premier syndicat des planteurs d’Aiguillon, Clairac, Tonneins : « Il est d’une nécessité indispensable pour le bien et repos des cultivants de faire un syndic général pour être dans toutes les affaires, procès et contestations qui peuvent être à l’avenir entre les traitants ou fermiers généraux des tabacs et les cultivants ». Le premier syndic est Labat de Vivens ; le trésorier (probable) en est Sellier, consul de Clairac. Chaque adhérent verse une cotisation de 5 sols par quintal de tabac porté dans les magasins. Dans son Mémoire paru en 1789, Antoine Belloc de Gauzelle, subdélégué de l’intendant pour Clairac, estime qu’un huitième des terres de Clairac étaient consacrées au tabac, soit 1 600 journaux; les dix-huit juridictions produisant alors 75 330 quintaux.

On ne peut malheureusement pas dater le moment où le nom de Clairac devient une appellation ; mais dès les premières années du XVIIIe siècle, tout le tabac cultivé dans la juridiction et au-delà prend l’appellation de clérac ; c’est ainsi qu’il sera désormais appelé par la Ferme ; ce qui explique le nombre de pots à tabac en faïence, qui portent la mention « Tabac de Clérac ».

Écoutons à nouveau Granat : « On appelait le "Clérac" le tabac produit dans 76 paroisses de la vallée, d’excellente qualité. Les terres de la rive gauche du Lot, de Granges à Aiguillon, donnait le meilleur tabac non seulement de Guyenne "mais peut-être du globe" (mémoire approuvé par l’Intendant, 1690). [..] Les habitants du pays le fabriquent d’une manière que les autres ne peuvent imiter ». En 1708, sur les 2 956 000 livres de tabac achetées par la Ferme royale, le clérac y figure pour 675 000 livres, soit 23%.

À plusieurs reprises, le contexte socio-politique bouleverse les prix, comme la guerre d’Espagne en 1708, mais un événement autrement plus important va définitivement modifier le contexte : en août 1717, le financier John Law obtient les privilèges de la Compagnie de la Louisiane que lui cède le banquier Crozat ; dès septembre, elle devient la Compagnie d’Occident : Law détient pour 25 ans le monopole du commerce avec la Louisiane. En août 1718, la Ferme du tabac est cédée à la Compagnie d’Occident pour 6 ans, au prix de 4,2 millions de livres. Law devient contrôleur général des Finances le 5 janvier 1720, et dès le 27 il demande à l’intendant de Guyenne de faire abandonner la culture du tabac dans sa Généralité. Les subdélégués signalent rapidement de nombreux rassemblements inaccoutumés. Une indemnité est prévue pour indemniser les cultivants ; ceux-ci attendent 30 livres par quintal, elle sera finalement de 25 ; en 1725, une délibération des consuls de Clairac indique que son montant s’élèvera à 632 745 livres payables… en billets de banque, rapidement dévalués. Granat nous indique qu’en 1746, une lettre du premier consul, Boudet de Marsac, signale que le litige n’était toujours pas réglé.

En parallèle, les Clairacais demandent l’autorisation de reprendre leur culture ; mais malgré les interventions de l’intendant de Guyenne, de l’abbé de Clairac Vendemini auprès du cardinal Fleury, cette autorisation leur est refusée.

Dès lors, que peuvent faire les propriétaires, cultivants et négociants clairacais ? Certains utilisent les terres dévolues au tabac pour la vigne, les arbres fruitiers, et autres cultures vivrières, d’autres tentent d’introduire les muriers, mais sans obtenir de résultats à la hauteur de leurs investissements. Nombre de bras se retrouvent inactifs, et dans ces années-là, la Révocation de l’Édit de Nantes continue à provoquer des départs. Claude Martin a relevé dans les archives du notaire Gadiot un document passionnant, daté du 26 août 1718, dévoilé en 1972 lors Congrès national des Sociétés savantes, à Nantes, dans une communication sur l’émigration vers la Louisiane entre 1698 et 1754 :

« Enrôlement pour la Louisiane

Présents Jacques et Pierre Bernège, frères tonneliers, ledit Jacques âgé de 26 ans, Pierre de 21 ans, habitants du lieu de Bernège à St-Gayrand, et Jacques Pégus, laboureur, 18 ans, habitant de Monbarbat, paroisse de Marsac, lesquels de leur bon gré se sont engagés à MM. les directeurs de la compagnie d’Occident d’ici absents, mais Sr Pierre de Laguehay, Sr de Monplaisir, pour lesdits Srs directeurs présent, stipulant et acceptant en conséquence de l’ordre de M. Lago, bourgeois et marchand de la ville de Bordeaux, le Sr de Laguehay, habitant de la présente ville, pour aller servir dans la colonie de ladite compagnie de Louisiane, pour cultiver et travailler des tabacs et autres ouvrages auxquels ils seront employez soit au travail de barriques, boucauts et merrains pendant l’espace de 3 ans qui commenceront le jour du départ de la présente ville.

Et ce moyennant la somme de 300 livres annuellement pour chacun desdits Jacques et Pierre Bernège, et 200 livres pour ledit Pegus que ladite compagnie sera tenue aud. Bernège et aud. Pegus et en outre de les faire nourrir pendant tout le temps qu’ils seront au service de ladite compagnie. Ledit Bernège aurait reçu réellement contant desdits Sr de Monplaisir de l’argent de leur compagnie, savoir lesd. Bernège frères la somme de 300 livres pour celle de 150 pour une demi année de leurs gages en écus et autre monnaie courante faisant la somme de 400 livres. En présence et retirées par lesd. Bernège frères et Pégus chacun en droit. Ils s’en sont contentés et en tiennent quitte la compagnie d’Occident et le surplus leur sera payé à proportion qu’ils les gagneront par leurs services et au bout des 3 années de leur engagement si lesdits Bernège frères et led. Pégus veulent s’en revenir en France ils seront repassés et nourris gratuitement aux dépens de lad. compagnie. Et si au contraire ils veulent se rendre habitants de lad. compagnie de la Louisiane il leur sera accordé gratuitement en propriété les terres qu’ils pourront cultiver (…) ».

Claude Martin a ainsi recensé 18 jeunes gens, partis pour la Louisiane ; sans doute y en eut-il d’autres. Faisons un saut dans le temps, nous les retrouvons dans… Les Natchez. En 1821, Chateaubriand publie ce texte rédigé à la fin des années 1790, qui raconte la révolte des Indiens Natchez contre les Français en 1727 : « Parmi un grand nombre de concessions particulières, qui sont déjà ici en état de rapporter, il y en a deux de la première grandeur, je veux dire de quatre lieues en carré ; l'une appartient à une société de Malouins, qui l'ont acheté de M. Hubert, commissaire ordonnateur et président du conseil de la Louisiane ; l'autre est à la compagnie, qui y a envoyé des ouvriers de Clairac pour y faire du tabac.

[…] La concession de la compagnie est encore plus avantageusement située que celle des Malouins. Une même rivière arrose l'une et l'autre, et va se décharger dans le fleuve, à deux lieues de celle-là, à laquelle une magnifique cyprière de six lieues d'étendue fait un rideau qui en couvre tous les derrières. Le tabac y a très bien réussi, mais les ouvriers de Clairac s'en sont presque tous retournés en France ». Claude Martin identifiera l’un d’entre eux, revenu à Clairac, qui avait adopté le surnom de Mississipi.

Voici moins de deux siècles rapidement parcourus sur les liens du tabac et de Clairac, en fonction des sources disponibles. Car avec la Révolution, la Ferme royale du tabac est supprimée le 20 mars 1791 ; sept jours plus tard, une loi est votée déclarant libres la culture, la fabrication et la vente du tabac. Les Clairacais peuvent à nouveau développer leur savoir-faire pour rappeler à tous que le clérac était le meilleur des tabacs. Antoine Belloc de Gauzelle, publie dès 1789 son Mémoire sur la culture du tabac, et sur les moyens de la rétablir dans le Royaume, sans diminuer les revenus du Roi.

L’avertissement qu’il rédige est très intéressant pour plusieurs raisons : « Un ami m’adressa de Paris, en 1765, seize questions à mi-marge, concernant la culture du tabac, me priant d’y fournir les réponses les plus exactes, & de les lui adresser : je me donnai beaucoup de mouvements pour remplir cette commission : je ne trouvai aucun secours chez les principaux habitants : je fus obligé d’avoir recours dans les campagnes aux laboureurs, qui étaient assez âgés en 1719, époque de la suppression de cette culture, pour pouvoir en donner des renseignements exacts : j’en trouvai, en effet, auprès de quelques-uns, âgés de 75 ans & au-dessus ». Intéressant par la mention de questions à mi-marge, qui correspond à plusieurs manuscrits conservés aux Archives départementales, et notamment un mémoire de la main même de Belloc (fonds Lagrange-Ferrègues) ; mais aussi par la référence faite aux anciens qui gardaient la mémoire du travail du tabac jusqu’en 1718. Dans cet opuscule, Belloc propose un plan aussi précis et chiffré qu’argumenté pour reprendre la culture du tabac dans l’ancienne juridiction de Clairac ; en cela, il est bien le porte-parole de tous ces Clairacais qui attendaient impatiemment de pouvoir reprendre le savoir-faire de leurs ancêtres.

En août 1803, Jean Marrauld, propriétaire du Metge entre Clairac et Roussannes – un bien que son épouse a hérité des Balguerie –, rédige un Projet d’établissement d’une manufacture de tabac à Clairac, conservé à Agen, qui débute ainsi : « Personne dans le pays n’ignore combien serait avantageux l’établissement en grand d’une manufacture de tabac à Clairac ; on sait combien est grande la réputation que s’est faite en Europe cette espèce de production locale. Cette manufacture ne serait pas donnée à fabriquer seulement du tabac du crû du pays, mais à l’instar de [la] manufacture déjà établie à Tonneins, elle fabriquerait avec succès tout le tabac étranger ». Ce projet n’eut pas de suite.

En 1805, l’Aiguillonnais Guillaume-Charles Duburgua, correspondant de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts d’Agen, publie chez Noubel Mémoire théorique et pratique sur la culture du tabac dans les départements du midi de la France, et principalement dans celui du Lot-et-Garonne.

Comme nous l’avons rappelé plus haut, Duburgua attribue à Clairac l’honneur d’avoir été la première à cultiver et fabriquer le tabac. Il évoque aussi les Clairacais envoyés en Louisiane qui « y furent cruellement abandonnés : ces malheureux, qui périrent de misère, ou furent massacrés par les sauvages ».

Désormais, si la culture du tabac reprit sa place dans la commune de Clairac, l’histoire allait continuer ailleurs, suivant les aléas des vies successives de la Seita, d’Altadis, d’Imperial tobacco… Aujourd’hui, dans la vallée du Lot, le tabac blond garde une petite place, très modeste, sans commune mesure avec celle qui était accordée par les Clairacais du XVIIe siècle.

"La production du tabac dans le Tonneinquais"

Article signé Jérôme Duffieux.

Cliquer pour agrandir les images

 

En 1637, Pierre Corneille publiait le Cid, et à Clairac dans la plaine fertile du Lot, les premiers pieds de tabac étaient plantés sur les terres de l'abbaye (à « Poulard », Bourran). Cela fait donc 380 ans qu'au fil des saisons des générations d'agriculteurs cultivent l'herbe à Nicot dans le Tonneinquais. Dès 1629, Richelieu instaure un droit de douane à l'entrée des tabacs importés d'Amérique.

La production locale fera l'objet de contrôles étroits de la part de l'administration de l'Etat :

  • L'arrêté du 16 janvier 1677 précise les 32 communes constituant la Juridiction du cru du Royaume, dont les « Deux Tonins »

  • En 1715, 25% des terres labourables sont réservées au tabac à Tonneins.

  • De 1719 à 1790 la culture est prohibée.

  • En 1791 l'Assemblée Nationale déclare la liberté de cultiver, fabriquer et débiter.

  • Le Monopole d'Etat est rétabli par Napoléon en 1810.

  • En 1859, il est défini un « règlement de culture » un modèle de précision des conditions de cultures, de récolte, de conditionnement.

  • En 1970, mise en place du règlement communautaire sur l'organisation du marché du tabac brut. C'est la fin du monopole.

La culture du tabac est restée une culture manuelle, rythmée par les animaux de trait pendant des décennies. Elle a évolué comme le reste de l'agriculture, à partir des années 1950 avec la vulgarisation des séchoirs traditionnels. En 1952, le SEITA autorise les premières machines à planter. En 1997, les récolteuses Kirpy sont commercialisées.

Sous le contrôle de l'Etat (du monopole ou du SEITA) la production a pu se développer pour répondre à des crises économiques (à la fin du XIXème siècle suite au phylloxéra), ou démographiques entre les deux guerres avec l'arrivée de nouvelles populations (notamment des italiens en vallée de Garonne).

En 1950, les 279 planteurs de la commune de Tonneins (tous les agriculteurs) cultivaient 156 ha de tabac brun de la variété Paragay. Jusqu'à cette date, la culture du tabac représentait la principale ressource de l'exploitation agricole : 0,60 ha de tabac pour une ferme de 10 ha en moyenne.  Le « permis de culture » permettait de faire vivre sa famille (les 3 générations y travaillaient). Puis la production de tabac a permis de garantir les emprunts destinés à financer les achats de matériels agricoles et d'agrandissement des structures agricoles.

Les producteurs confrontés à un acheteur unique se sont très tôt organisés face au monopole, mais ils ont aussi bénéficié d'un accompagnement et de mesures apportant une certaine sécurité pour leurs exploitations.

En 1712, une 1ère association regroupant les planteurs de tabac de la vallée de la Garonne a vu le jour.

À la fin du XIXème siècle, ces mêmes planteurs se sont regroupés en syndicats, et en 1908 est créée la Fédération Nationale des Planteurs de Tabac (FNPT) dont la mission est la défense des intérêts des producteurs. En 1945, le président de la FNPT entre au conseil d'administration du SEITA.

Un régime d'assurance est mis en place en 1895 par le monopole, pour couvrir les pertes de récoltes liées aux intempéries (grêle et inondations).

En 1920, des experts planteurs sont présents aux achats des récoltes. En 1945, la France compte 115 000 planteurs, pour accompagner la modernisation de la production, dès les années 50, le SEITA bonifie les prêts destinés à la construction des séchoirs traditionnels, ils sont encore très présents.

La création du CFPPT (Centre de Formation et Perfectionnement des Planteurs de Tabacs) de Bergerac en 1957, à l'initiative du SEITA et de la FNPT, avec un financement paritaire, a permis de former les hommes, d'accompagner la modernisation des exploitations, sur le tabac, mais aussi sur les autres productions : légumières, fruitières, laitières.

Dans le même temps, le SEITA a adapté l'encadrement de la production : le contrôle fiscal (nombre de pieds, de feuilles...) a été remplacé par des Services Agronomiques.

Tout au long de ces décennies, l'organisation des producteurs a permis aux planteurs de devenir des acteurs du monde rural, de s'impliquer dans leurs communes, dans les organisations professionnelles. Toutefois avec la fin du monopole en 1970 et le désengagement progressif de la SEITA sur les années suivantes, les producteurs ont dû s'adapter à l'économie de marché, à la mondialisation naissante.

1971 : création des Groupements de Producteurs et des Caisses d'Assurance Mutuelle des Planteurs de Tabac, des 1ère coopératives, dont TABAC 47 en 1981.

Avec les 1ères campagnes anti-tabac (1976 loi Veil limitant la publicité), la réduction des achats de tabac brun par la SEITA, les producteurs ont dû développer des cultures des tabacs blonds : virginie et burley.

De nouveaux acheteurs de tabac ont accompagné cette mutation.

En 1984, TABAC 47 et les coopératives de France ont créé leur usine de 1ère transformation à Sarlat dans le cadre de l'Union des Coopératives de Producteurs de Tabac. Cette usine du même type que celle qui existait à Tonneins (DTB) a été créée car les grands groupes internationaux n'achètent pas du tabac brut, mais des lots industriels. L'évolution des structures familiales des exploitations a nécessité de faire appel à de la main d'œuvre salariée pour garder la place du tabac et d'autres productions spéciales. Pour permettre cette évolution, les techniques de production ont dû évoluer et les séchoirs « cathédrales » qui donnent du relief à nos vallées du Lot et de la Garonne ont été progressivement abandonnés au profit de serres de séchage, moins esthétiques, mais plus rationnelles.

Le temps de travail pour la culture de 1 ha de tabac est passé en quelques décennies de plus de 2000 h à moins de 660 h aujourd'hui.

Productivité horaire :

  • avant 1950 : 0,5 kg / heure
  • en 1960 : 1,0 kg / heure
  • en 1980 : 2,5 kg / heure
  • en 2017 : 5,0 kg / heure

Sans cette évolution, la culture du tabac en France aurait disparu, car en concurrence avec des pays à faibles coûts de main d'oeuvre.

La coopérative TABAC 47 a fusionné en 2000 avec sa voisine AQUITAB (dépts 33, 40, 64 et 65) pour former TABAC GARONNE ADOUR, dont le siège social est à Tonneins.

Néanmoins, il est important de noter que le tabac sorti des exploitations s'achète dans le monde à un prix compris entre 1,50 € et 3,50 €..... Pour qu'un producteur puisse vivre correctement de son travail dans notre région, un prix minimal de 4 € est nécessaire.... et plus serait encore mieux.

Par ailleurs, contrairement à d'autres produits agricoles, l'origine du tabac ne fait pas partie de la valeur perçue par le client final.

Dans ce contexte de marché mondialisé, dominé par 4 grands acteurs multinationaux, (qui représentent 99 % du marché Européen des cigarettes....), en 2008 les producteurs de Tabac Garonne Adour ont décidé de lancer une aventure.... un peu folle et innovante dans l'univers du tabac.

Et si on essayait de faire un produit fini avec notre tabac local.... Ainsi est née l'entreprise TRADITAB, basée à Tonneins et qui a débuté son activité en 2008 avec 7 salariés.

Le premier produit lancé a été un tabac à rouler 100 % tabac local, sous la marque « 1637 ».

Depuis 2008, TRADITAB a évolué et emploie aujourd'hui 36 personnes, achète en 2017, 600 tonnes de tabac à une centaine de producteurs locaux, pour une valeur de plus de 3 millions d' €.

Cette nouvelle activité met en valeur notre production locale, le savoir-faire de nos producteurs. C'est aussi une ouverture sur un monde nouveau pour les producteurs, une connaissance du marché, et des opportunités possible.

Cœur historique de la production depuis plus de 380 ans, et grâce au choix audacieux et responsable fait par les producteurs ces dernières années, la culture du tabac restera inscrit dans nos campagnes.

"Propos du dimanche"

Article écrit en 1965 par l'historien local Jean Caubet, correspondant pour le journal La Dépêche du Midi.

L’historien local M. Jean Caubeta été pendant de nombreuses années le correspondant pour le journal «  la Dépêche du Midi ». Une rubrique lui tenait particulièrement à cœur c’est celle du « Propos du Dimanche), nous avons retenu celui qui va suivre.

"J’ai eu récemment un entretien fort intéressant avec un jeune agriculteur, intelligent et dynamique. C’est un lieu commun d’affirmer que l’agriculture française a plus évolué en vingt ans que naguère en un siècle. Cette évolution, on pourrait dire cette révolution, se continue sous nos yeux et chacun, en observant autour de lui, peut en distinguer les effets.

La petite propriété est menacée et tend à disparaître (1) tandis que s’effectuent le regroupement des exploitations, le remembrement, la mécanisation de plus en plus poussée, beaucoup de jeunes abandonnent la terre. L’agriculture française face au marché commun doit renouveler ses structures et ses méthodes. Mais laissant de côté tous ces problèmes, nous nous sommes tenus, mon jeune interlocuteur et moi, à quelques aspects considérés à l’ordinaire (et sans doute à tort) comme secondaires.

Tout d’abord, les agriculteurs ne veulent plus être l’objet ni de mépris ni de railleries. Ils estiment que le travail de la terre n’est pas seulement l’affaire de ceux qui, n’ayant pas réussi à l’école, n’ont pu faire autre chose. Et une grosse erreur a été pendant des années, d’écumer les écoles rurales en dirigeant les meilleurs élèves vers tous les métiers sauf celui de la terre.

Les jeunes agriculteurs ne veulent plus être traités de « paysans » avec tout ce que l’on attachait habituellement de péjoratif à ce terme. Ils ne veulent plus se sentir en état d’infériorité. Ce ne sont plus des rustres, des êtres balourds, sans instruction et sans intelligence. Ils veulent être considérés comme des travailleurs exerçant un métier utile, souvent ingrat et qui demande des capacités et des connaissances, tout comme les autres métiers. Il y a là un côté psychologique de la question rurale qu’il ne faut pas sous-estimer.

Autre chose. Les jeunes agriculteurs ne veulent pas mener la vie qu’ils ont vu mener par leurs parents ou par leurs grands-parents. Ils veulent, comme les autres catégories de travailleurs, avoir des loisirs, des congés et même pouvoir prendre des vacances. Et pourquoi pas ? 

Et curieusement ce problème de loisirs, des vacances, d’une vie plus agréable dans une maison plus confortable, d’une vie débarrassée de l’esclavage des bêtes à nourrir et des saisons, rejoint celui des jeunes filles. Comment cela me direz-vous ? Eh oui ! Car les jeunes filles de leur côté, ne veulent pas avoir l’existence, le destin de leurs mères. La plupart ont continué leurs études au moins jusqu’à seize ans. Dès l’âge de l’entrée en sixième, elles ont abandonné la petite école et les tilleuls de sa petite cour, pour fréquenter les établissements dits du second degré. Elles ont connu le coudoiement et les divertissements de la ville. Elles ont goûté la douceur des vacances. Il a pu même arriver de tomber amoureuse de leur jeune professeur ou d’un camarade devenu ensuite docteur ou ingénieur. L’horizon de la ferme et des champs ne leur suffit plus. Beaucoup, si elles n’ont pas réussi dans leurs études, ne veulent pas épouser un agriculteur. Elles préfèrent se marier avec un ouvrier, un employé, un fonctionnaire, un sous-officier, un garde-mobile, un employé, un commerçant, ce qui leur permettra de vivre à la ville où, pensent-elles, l’existence est plus agréable.

Nous voilà en plein courrier du cœur. Pas du tout ! L’affaire est beaucoup plus sérieuse qu’elle en a l’air.

Certains disent qu’il faudrait faire faire aux jeunes filles qui rêvent ainsi, un stage de six mois (ou d’un an) dans les usines pour les dégoûter de la ville et leur faire apprécier les charmes de la vie des champs. Cela serait sans efficacité.

Entre les promesses d’élégance, de divertissement de la ville, son agitation, l’éclat des lumières, de ses vitrines, et la vide des champs un soir d’hiver, combien y a-t-il de jeunes filles qui hésitent ?

 

 

(1) En 1882, il y avait 3 500 000 exploitations rurales. Aujourd’hui, il y en a 2 260 000 dont 1 800 000 de moins de 20 hectares. En 80 ans, environ 1 240 000 exploitations ont disparu.

Les séchoirs à tabac en Lot-et-Garonne

Article signé René Delon.

Au regard de la superficie cultivée, le tabac n’a jamais occupé une place très importante dans l’agriculture française. Cependant le revenu brut par ha élevé du tabac explique, en partie, la faveur dont a joui la culture du tabac auprès de nombreux agriculteurs, dans le Sud-Ouest et plus particulièrement dans le Lot & Garonne, berceau de la culture. Le tabac a été longtemps un facteur important de vie rurale dans notre région qui laisse des traces. Comme le décrivait L. Sandré (2015) "en Lot-et-Garonne, tout observateur peut constater la présence originale d’anciens séchoirs à tabac, dont les grandes ombres noires, fendent la campagne comme des vestiges baroques d’une activité aujourd’hui presque disparue".

La culture du tabac en Lot et Garonne- Dès 1637, la culture du tabac s’implante dans la commune de Clairac (Lot & Garonne) qui s’enorgueillit d’être le berceau de la culture en France et s’étendit rapidement dans toute la région. Dans le Lot & Garonne on dénombrait plus de 10 000 planteurs en 1957 pour 4722 ha et une production de 10 000 t de tabac essentiellement de type Paraguay. En 1991, F. Pinasseau, ancien coordinateur technique de la Coopérative tabacole TGA, se souvient que l'on comptait 1000 planteurs pour 1000 ha de tabac. En 2017, N. Roubin, directrice de la coopérative souligne qu'il ne reste plus que 101 planteurs pour 224 ha dont 16% de type Virginie, 82% de type Burley et 2% en tabac Brun traditionnel.

Les variétés cultivées - Pendant très longtemps, il n’y a pas eu une grande diversité variétale proposée aux planteurs de tabac. Dans le Sud-Ouest, on ne cultivait exclusivement que du tabac Brun, et la variété de tabac Brun Paraguay issue d’un croisement effectué par le service de la culture peu de temps avant 1870. Cette variété a été, jusqu'avant l’arrivée du mildiou dans les années 1960, la plus cultivée. Les différentes régions françaises ont procédé ensuite à des choix qui ont entraîné une assez grande variabilité dans cette descendance (Gisquet et Hitier, 1961), c'est ainsi que l'on comptait un grand nombre de variétés locales de Paraguay comme le Paraguay Marmande, Paraguay Périgueux, Landes …Ce n’est que dans les années 60, dans un souci d’amélioration de la qualité qu’une seule variété de Paraguay été choisie et produite dans tout le Sud-Ouest.

Les tabacs cultivés appartiennent tous à l’espèce Nicotiana tabacum et se classent en plusieurs familles selon leur mode de culture, de séchage et traitement après récolte (tableau ci-contre).

D’autres variétés ont été cultivées dans le Lot & Garonne comme l’Auriac, cultivée parallèlement au Paraguay. L’Auriac donnait des produits corsés dont on peut voir la photo d'un pied prise à Bergerac en 1928. L'arrivée du mildiou en 1960 nécessita le recours à des variétés résistantes: c'est le PB D6 (Brun), mis en culture dès 1968, qui était la variété les plus cultivée dans les années 1970 puis de variétés hybrides, comme l’ITB 1000 encore cultivé.

La culture du Burley introduite entre 1957 et 1959 en France a connu quelques avatars, mais s'est surtout développée à partir de 1981 selon un nouveau système d'achat. Depuis 1981, plusieurs variétés de Burley ont été créées par l’ITB et sont actuellement cultivées. Le Burley comme le tabac Brun sont deux types de tabacs séchés à l'air naturel (cf tableau) qui utilisent donc les séchoirs traditionnels, contrairement au tabac de type Virginie séché à l'air chaud dans des "fours", dont la culture s'est développée au début des années 1980.

De la culture au séchoir - Le tabac se cultive dans tout le Sud-Ouest de la France, et notamment dans le Lot & Garonne dans les vallées de la Garonne, du Lot et du Dropt. Les variétés, qu’elles soient brunes ou claires (Burley et Virginie), connaissent un même cycle de production : les semis, de graines sélectionnées, sont réalisés fin mars, traditionnellement à la St Joseph, le 19 mars. Les graines de tabac étant petites (10 à 13 000/g), il est nécessaire de réaliser une production de plants sur couches ou directement sur de simples plates–bandes de terreau, technique qui ne s'est modernisée qu'au milieu des années 1990 avec la production de plants en mini mottes. A la fin du printemps ont lieu les travaux de repiquage des plants, là aussi pendant des siècles, le jeune plant a été transplanté manuellement à l'aide d'un plantoir, ce n'est que dans les années 1960 que les premières machines à transplanter se sont répandues en France. Ensuite de nombreuses opérations culturales se succèdent jusqu'à la maturité des feuilles : sarclage, binage, désherbage, étêtage (suppression des fleurs) et suppression des bourgeons axillaires. Et enfin à partir de la mi-août jusqu'à la fin septembre, c'est la période de la récolte. Pour le tabac Brun et Burley, si pendant très longtemps la récolte s'effectuait en feuilles, la récolte traditionnelle s’effectue en tiges. Le séchage à l'air naturel, d’une durée d’un mois et demi, a lieu dans des hangars aérés, constructions typiques des régions tabacoles où le tabac est "mis à la pente". Après récolte et dessiccation, le tabac est trié selon un mode de classement défini par l'acheteur et mis en balles. Pendant longtemps, le planteur devait manoquer, c'est-à-dire réunir les feuilles par paquets de 25 (y compris le lien) et les assembler. Puis quelques jours avant la livraison, le planteur procède à l’emballage de sa récolte. Les balles étant livrées dans des centres d'achat, puis rassemblées dans des centres de stockage et de traitement, ou magasins, comme ceux de Damazan, Aiguillon, Marmande, Tonneins ou Villeneuve sur Lot (Delon, 2014).

Les séchoirs à tabacs - Le séchage du tabac s'est effectué pendant très longtemps dans des greniers, des granges ou sous des auvents. C’est avec la création du monopole de l’achat, de la fabrication et de la vente du tabac institué à partir de partir de 1811, qui a survécu jusqu'en 1960, que la culture s'organise et que l'on construit des séchoirs adaptés. On peut encore deviner un hangar transformé en séchoir. Et c'est ainsi que la culture du tabac Brun, séché à l'air naturel, a fait naître une architecture spécifique : une silhouette étroite et allongée qui se détache par sa hauteur, des ouvertures verticales qui garantissaient un séchage optimal des feuilles. Selon C. Mazel (2006), l'archétype "du séchoir repose sur des volumes simples et des formes épurées, sa taille est variable. La sobriété du volume est soulignée par la couleur foncée du bardage bois donnée par le passage d'une couche de goudron assurant la protection de l'édifice. Orienté en général est-ouest, avec l'axe nord –sud pour les pignons, le séchoir s'ouvre au vent du Nord". Comme celui construit dans les années 1960 sur la commune de Birac-sur-Trec. Car c'est surtout au début des années 1950, avec le soutien du SEITA* et de la Fédération Nationale des Planteurs de Tabac de France (FNPT) que le plus grand nombre de séchoirs se sont construits.

En Lot & Garonne, il n'existe pas de type de séchoir particulier qui le distingue des autres régions du Sud-Ouest. Si en Gironde les séchoirs étaient presque tous en bois, en Lot & Garonne les séchoirs à tabac sont construits en bois, mais ils peuvent être en briques ou en moellons. Le séchoir est un édifice souvent indépendant dont le modèle le plus répandu est en bois, particulièrement adapté puisqu'il permet à la température intérieure de rester sensiblement égale à celle de l'extérieur.

L'ensemble repose sur une murette de béton ou de briques qui reçoit les poteaux en chêne soutenant la charpente. Ce type de séchoirs en bois a été construit de la fin du 19ème siècle jusqu'aux années 1960. Les pieds de tabac devaient être séchés à l'air libre avant d'être effeuillés durant l'hiver. Toutefois, le tabac devait conserver un certain degré d'humidité pour rester souple sans moisir. Les pieds de tabac étaient attachés et montés jusqu'au plafond grâce à un système de poulies. Les volets latéraux permettaient de réguler l'aération du bâtiment en fonction de la météo. Dans les années 1970, grâce notamment aux travaux des équipes du CFPPT**, de nombreuses améliorations visant à faciliter la mise à la pente du tabac dans ces séchoirs ont été réalisés. C'est également à cette époque, que des travaux visant à faciliter la mécanisation de la récolte et du séchage des tabacs récoltés en tiges ont abouti à la réalisation de séchoirs bas ou de séchoirs serres , moins onéreux à construire et dont la conduite du séchage était plus aisée, mais dont l'esthétique est plus discutable. De même, leur pérennité est nettement plus limitée que les anciens séchoirs de type "cathédrale" qui marquent la campagne Lot & Garonnaise.

Constituant une extension de l'habitation, ou même au centre de celle-ci comme cette exploitation de Vizazeil, pour mieux surveiller l'évolution du séchage du tabac, les séchoirs étaient le plus souvent à proximité de l'exploitation agricole ou près des champs de tabac. Isolés, groupés, au milieu des champs, dans le corps de ferme ou même dans le bourg, les séchoirs à tabac se sont développés selon les nécessités et le choix des planteurs et caractérisent bien les régions tabacoles traditionnelles, comme le Lot & Garonne.

Ces témoins de la culture du tabac sont malheureusement en voie de disparition. Ainsi, avec le développement du tabac de type Virginie, séché à l'air chaud dans des "fours", ressemblant plus à des containers qu'à des séchoirs, l'aspect esthétique a totalement disparu au profit de la fonctionnalité. De même la mécanisation de la récolte et du séchage du Burley entamée depuis 2011 est devenue une priorité. Ces machines détenues par une CUMA peuvent récolter 1 ha en 5 heures avec seulement 2 personnes. Le tabac est mis sous cadre dans le champ où il reste quelques jours avant d’être protégé par une bâche et séché à l’air naturel.

La sauvegarde des séchoirs à tabac - Les séchoirs traditionnels cherchent une nouvelle vie. Avec la régression de la culture du tabac, mais aussi de sa modernisation, les séchoirs "cathédrale", en bois ou en briques, sont ainsi de plus en plus abandonnés. Cependant certains propriétaires les transforment soit en résidence principale, secondaire, ou en gite pour touristes comme ce séchoir près de Verteuil-d'Agenais ou encore en salle de spectacle/cabaret comme le "Séchoir Palace" près d'Aiguillon. Enfin, plus simplement, ils trouvent une autre destination et servent de hangar pour le stockage de matériel, d'animaux, etc. Pour Lacroix (2016), la conservation du patrimoine, et des séchoirs à tabac en particulier, peut se faire sous différents formes : La restauration, dont le but est de recréer le plus fidèlement le bâtiment initial, la rénovation qui renouvelle certaines composantes sans tenir compte du caractère patrimonial, la préservation, approche intermédiaire qui consiste à protéger et entretenir le mieux possible le bâtiment patrimonial, et enfin la réhabilitation, de plus en plus fréquente, qui consiste à préserver un "esprit patrimonial" tout en remplaçant certains éléments et de changer l'utilisation des lieux. Camille Ricard, architecte (2012) s’intéresse également aux expériences de réhabilitation. " En conservant leur ossature et en renouvelant leur bardage, ils peuvent devenir des habitations présentant des avantages en terme d’économie d’énergie. Souvent assez haut, on peut aussi y aménager un étage".

Le séchoir à tabac, un modèle architectural? - On trouve également de plus en plus en Lot & Garonne, comme en Dordogne, des bâtiments récents construits dans le style "séchoir à tabac". On peut ainsi découvrir sur la commune de Clairac, une pharmacie mais il existe de très nombreux autres exemples.

Conclusion

Aujourd'hui, la culture du tabac régresse fortement et l'image propagée par les cartes postales des années 1900 ne devient plus qu'un vague souvenir. Seuls les séchoirs en bois ou en briques témoignent du passé et de l'importance de la tabaculture en Lot & Garonne et constituent la richesse d'un héritage à préserver. Ainsi ces séchoirs ont inspiré aux maîtres d'ouvrage des rénovations en vue de les transformer en résidence secondaire ou principale, salles de réunions ou de spectacle.

Mais malheureusement, nombreux sont ceux qui abandonnés, non entretenus, se transforment vite en ruines. Cependant, comme le soulignent plusieurs auteurs dans des études récentes (C. Mazel, 2006; C. Ricard, 2012; L. Sandré, 2015 et A. Lacroix, 2016), on constate une prise de conscience et un regain d'intérêt pour ces structures qui marquent le paysage Lot & Garonnais et constituent également le patrimoine d'une région en témoignant de l'histoire d'une culture. Par ailleurs, TRADITAB, entreprise localisée à Tonneins ***, a un projet de recueil de la mémoire tabacole dans toute l'ancienne Aquitaine. TRADITAB va mener cette recherche grâce un historien Bordelais, Vincent Joineau. Ainsi, tout un pan de l'histoire de la culture du tabac depuis plus de trois siècle pourra être, en partie, sauvegardé.

Remerciements : C'est grâce à Francis Pinasseau, ancien coordinateur technique de la Coopérative TGA, que j'ai pu photographier des séchoirs dans la région de Verteuil d'Agenais, Clairac, Tonneins…, à François Cazamajour, ancien directeur au CFPPT, les séchoirs du Marmandais et Val de Garonne, et Nathalie Robin, directrice de la coop. TGA, obtenu des informations sur la culture actuelle en Lot & Garonne.

Crédits photos : Carte postale ancienne de la collection de Michel Bazas, archives photographiques de l'Institut du Tabac de Bergerac et photos © René DELON.

Notes : * SEITA : Service d'Exploitation Industrielle des Tabacs et des Allumettes jusqu'en 1980, puis Société Nationales id4exploitation Industrielle des Tabacs et des Allumettes jusqu'à sa privatisation en 1995.

** CFPPT : Centre de Formation et de Perfectionnement des Planteurs de Tabac créé en 1957 à Bergerac

***TRADITAB : Traditab est une SAS dont les actionnaires sont les organisations économiques des producteurs de Tabac Garonne Adour (Coopérative, Caisse d’Assurance Mutuelle, Fédération Syndicale).

Références bibliographiques :

  • DELON R -2014 - Le Tabac dans le Sud-Ouest: Histoire d'une culture et d'une économie. Ed. A. Sutton, ISBN 9782813 807304, 160 pages

  • Fédération Nationale des Planteurs de Tabac de France- Dessiccation et séchoirs à tabac en France, édit. SEDA, 72 p. suppl. n° 135 Voix des Planteurs de tabac" –

  • GISQUET P. et H. HITIER. - 1961 - La Production du Tabac. J.B. Baillère et Fils Ed., Paris, 601 p.

  • LACROIX A.- 2016 – Evolution des séchoirs à tabac dans le département du Lot-et-Garonne – Mémoire de Master –ENSA Toulouse -58 p.

  • MAZEL C.-2006 - "Le Sacre du Tabac", Le Festin, n°57 page 84.

  • RICARD Camille – 2012 – Nouvel air pour les cathédrales des vallées , les enjeux de conservation des séchoirs à tabac dans les vallées de la Dordogne, du Lot et de Grenade"- Mémoire de fin d'études ENSAP Bordeaux , 84 p.

  • SANDRE Lucas- 2015 - La Culture du Tabac en Lot & Garonne : économie d'un secteur et innovations sociales en régime de Monopole (1810 – 1970) – Mémoire Master de recherche – Université de Bordeaux Montaigne- 396 p.

Et articles publiés dans  « Les Nouvelles de la Culture », bulletin de liaison des services de la culture de la Seita (1949 – 1977)

L'ancienne manufacture des tabacs de Tonneins

Article signé Danielle Fournie

 

Cliquez pour agrandir les images

 

Avant de me lancer dans cette aventure passionnante sur l’histoire de la « manu », je suis allée visiter … ce qu’il en reste. Deux choses m’ont interpellé : la première, c’est le peu de bâti qui existe encore sur l’emplacement qui était considérable au XIXe siècle. Et je ne peux que constater les dégâts. Quelle tristesse de voir une telle industrie presque totalement abandonnée ! Je ne peux évidemment que me réjouir de la présence du musée « A Garonna » en son sein, qui a permis d’en préserver une partie. Mais que dire du reste ? La seconde chose à m’avoir interpellé, c’est l’année « 1726 » figurant sur la plaque apposée contre le mur d’entrée. Elle aurait été inaugurée lors de l’installation du musée d’après les informations issues d’un livre de Jean Caubet sur l’histoire de Tonneins. Cette plaque, simple et brute par son inscription sans aucune autre indication, est censée donner l’année de naissance de la « manu ». Sauf que, Messieurs-dames, la « manu » n’est pas née cette année-là !

Origines

Plusieurs documents vont nous permettre de resituer l’année de construction de l’ancienne manufacture des tabacs. Le premier est un rapport établi en séance du conseil général le 23 juin 1818 :

« Rapport d’un membre du conseil relatif à la fabrique de tabac de Tonneins. La fabrique de tabac de Tonneins fut fondée en 1720, dès l’origine de la ferme générale. Elle a fait pendant 70 ans, partie des 400 établissements de ce genre qui existaient alors en France … 5 manufactures munies de licences remplacèrent à Tonneins, celle qu’y avait établie la ferme générale anéantie par la Révolution

En 1811, le système de monopole concentra dans les mains du gouvernement seul, le droit de fabrication et veut renverser à son tour les 5 manufactures de tabac de Tonneins, pour les remplacer par une manufacture royale acquise et entretenue par la régie aux frais et pour le compte du gouvernement ». Nous voilà donc avec six années de moins que celle présumée.

L’autre est un « placet » adressé par on ne sait qui, au contrôleur général des finances et daté du 12 mai 1777. Il exprime ceci :

« Monseigneur,

Maître Louis de Catuffe avocat au parlement et lieutenant de la grande louveterie de France habitant de Tonneins voulent eviter un procès avec messieurs les fermiers généraux, prend la liberté de recourir tres respectueusement à la Justice et à l’authorité de votre grandeur pour la supplier de vouloir faire cesser les difficultés qu’il eprouve de la part de ses messieurs.

Le suppliant est propriétaire d’une maison qui forme le siege originaire de la manufacture du tabac de Tonneins ; elle fut construite en 1718 : tout exprés pour cet etablissement, sous l’inspection de monsieur Duplex de Bacquencourt alors directeur des fermes a Bordeaux. Elle consiste en une grande cour, deux salles pour le ficelage, un magasin de bouts ficelés, un autre pour les bois de construction, une forge, un attelier pour les ouvrages de menuiserie, un logement pour les officiers de la manufacture et celuy du portier, finalement une vaste plateforme au-devant de la masion formant un rivage fort etendu, et d’une absolüe necessité pour la Reception et expedition des tabacs par la voye de la garonne.

Cette maison ou pour mieux dire cette manufacture (car elle l’occupait alors en entier) fut louée en 1718 : pour le prix de 960#. Le bail fut porté il y a environ vingt ans a 1200# ou il est encore.

Le dernier bail étant près d’expirer, messieurs les fermiers generaux ont demandé un renouvellement, le suppliant ne sy refuse point, mais il demande qu’il soit fixé à 1450# et d’étre traité pour les reparations conformement au bail du sieur Desclaux.

Cette legere augmentation, Monseigneur, est l’objet de la difficulté, elle effraye messieurs les fermiers generaux uniquement dans l’interet de l’etat, en alleguant que cette charge serait momentanée pour eux mais qu’elle porterait a perpetuité sur le gouvernement … ».

Nous sommes ici en présence d’une année de construction qui paraît plus plausible que l’autre. Grâce à la réclamation du sieur de Catuffe pour une juste augmentation de bail et à son combat pour gagner son procès, nous pouvons éviter de répéter  ce que certains « historiens » ont avancé sans forcément en apporter preuves. Une lettre, adressée par Louis de Catuffe le 11 septembre 1778 à Monseigneur de Necker nous éclaire un peu plus sur des faits liés au procès contre les fermiers généraux :

« Monseigneur

En accédant à ce qui à eté décidé par l’administration sur le nouveau bail de ma maison en faveur de messieurs les fermiers generaux, je suivrois naturellement la pente ou m’incline la veneration dont je suis pénétré pour tout ce qui emane de la justice de votre grandeur. mais ce seroit la blessser en meme tems que de luy laisser ignorer des faits qui ont echappé a l’administration.

L’objet des reparations a toujours eté de ma part, monseigneur, une clause capitale du nouveau bail ; ce n’est point une pretention nouvelle, mes griefs et toutes mes defences ont porté

essentiellement sur cette clause ; et je ne puis m’en détacher sans porter un prejudice d’autant plus notable à mes interets que l’etablissement des forges m’exposa a des degradations continuelles, et jay toujours envisagé la franchise de ces depenses comme une partie du prix de location ... Celuy de 1450#... bien loin d’exeder les proportions de la valeur de ma maison seroient infiniment au-dessous, si l’on vouloit admettre une juste aprreciation ; et les proportions seroient bien moins observées encore, en la comparant aux magasins de Mr. Desclaux et le prix ce ceux cy … Mrs les fermiers generaux ont le plan de ma maison, ils auroient dû franchement l’exposer aux yeux de l’administration, avec les details de son utilité, soit au dedans soit au dehors de la manufacture, dont ma maison est l’ame et le corps principal, y ayant encore au-devant un spacieux rivage ou plateforme qui equivaut un magasin immence pour toutes les operations externes de la manufacture. L’administration a sans doute jugé sans connoissance de toutes ces choses-là …

J’ai offert a m.m. les fermiers generaux de fixer le prix de mon bail sur la valeur de ma maison dont l’estimation seroit faite par des experts ; je l’offre encore, monseigneur, même dans les proportions de mr. Desclaux ; pourquoi serois-je traitté avec moins de faveur ? Seroit ce par ce que ma maison est d’une utilité superieure, ou par ce que je n’ay pas voulu plaider, ce seroit au contraire des menagements de plus que jaurois mis de mon coté.

Après avoir epuisé au prés de m.m. les fermiers generaux tout ce que la raison a pù me suggerer, je les ay suppliés de me rendre justice ou ma maison, ayant des moyens de la faire valoir paisoblement par moy même et sans dicusion ; ma demende toute simple, reste neamoins sans effets ; ces messieurs retiennent ma maison, en jouïssent, ainsi que des loyers echus, sans égard a la justice de ma demende ; et par l’effet d’une protection superieure, ils enervent ma propriété, portent atteinte a toutes les loix, et blessent en même tems les principes de votre integrité … ».

Que serait-il advenu de la maison et de la manufacture si les fermiers généraux avaient « rendu » la maison ?

Nous n’avons retrouvé aucun bail en 1718, entre Louis de Catuffe et les fermiers généraux. Le premier des baux figurant dans les registres du contrôle des actes est daté du 11 février 1769 et a été retenu par Maître Gondes notaire à Tonneins. Dans cet acte il est écrit : « Baillé a loyer et prix d’argent … la maison appartenante … venant de la succession de la Dame divry sa tante de laquelle il est heritier. La dite maison servant actuellement et faisant partie de la dite manufacture du tabac, fixe et située dans la presente ville quartier de la barre … ».

Ce bail nous permet de commencer la généalogie foncière de l’ancienne manufacture des tabacs, puisque Louis de Catuffe en est propriétaire par héritage.

Alors, de qui est-il l’héritier ?

Les familles « Marpon D’Ivry » et « de Catuffe »

Louis Philippe « Marpon Divri » ou « de Marpon » ou encore « Marpon d’Ivry » était receveur au « bureau du tabac » de Tonneins. Au lendemain de sa mort, le 23 juin 1725, il est inhumé dans l’église des religieux du Tiers Ordre, il n’avait pas encore 44 ans. Contrairement donc à ce qui a pu être écrit ici ou là, il n’est pas décédé le 25 juin 1725. Il ne laisse aucune descendance directe mais une veuve, Jeanne de Catuffe, qu’il avait épousée dans l’église des religieux du Tiers Ordre de Saint-François de Tonneins, le 12 juillet 1714. Dans l’acte de mariage, il est déjà receveur des tabacs et habitant la ville « depuis environ 15 ans ». Il est indéniable, n’ayant eu aucune attache à Tonneins, que c’est sa profession qu’il l’a conduit en cette ville. Fils de Philibert, procureur au Parlement de Paris et d’Anne Thierry, il rencontre lors de ses occupations professionnelles, la fille de Daniel de Catuffe alors juge royal de Monheurt et de Jeanne Fortas.

Le 25 juin 1725, deux jours après la mort de son jeune mari, Jeanne de Catuffe fait insinuer le testament de celui-ci. Dans l’acte d’insinuation, il n’est nullement question d’une maison à léguer mais uniquement de l’argent. Par contre, en 1754, après la mort de Jeanne, l’enregistrement de son testament et des codicilles mentionnent bien la propriété « consistant en une maison à tonneins dessous … ». Elle lègue tous ses biens à ses neveux, Louis et Pierre de Catuffe frères et c’est le premier qui héritera de la maison. Alors, comment Jeanne est-elle devenue propriétaire de l’immeuble ?

Un acte de reconnaissance pour rente seigneuriale, rédigé le 8 septembre 1731 par veuve Jeanne de Catuffe en faveur du comte de Lavauguyon, seigneur de Tonneins, rend compte des biens immobiliers de celle-ci. Elle se déclare donc propriétaire « d’une maison, d’un pavillon, d’une basse-cour et d’une place au lieu appellé La Barre … le tout confrontant du levant à maison et place de Suzanne Boutet, du midi au fleuve de Garonne, du couchant à une rue publique et du nord à maison et jardin de Paul Desclaux et J. Larrard … ». Il y est précisé et c’est le plus important en ce qui nous concerne « maison acquise par feu sieur d’ivry, de Salomon de Massac, par contrat retenu par Bordes notaire le 5 décembre 1713 ». Grâce à cet acte de reconnaissance, nous savons maintenant que la maison où se trouve la manufacture a été acquise en 1713. Que dit cet acte ? Salomon de Massac était avocat et c’est devant maître Debordes notaire, qu’il vend « une maison, sol et fondement d’icelle, batie en majeure partie de murailles, couverte de tuile canal … elle a été acquise par feu Jean de Massac père et par le sieur vendeur, de feu Daniel Gomagoux et des héritiers Vallade, consistant en bureaux, chambres, cabinets … le tout situé au quartier de la Barre … elle confronte du levant à maison et basse-cour de Louis Gouts, du midi au fleuve Garonne chemin entre deux, du couchant à grande rue qui va de la Croix Notre Dame au fleuve de Garonne et du nord à maison et jardin de Pierre Desclaux et J. André Larrard … ». La vente de cette maison est conditionnée par une obligation très importante : « le sieur Divry s’oblige de payer à la décharge de Massac à Messieurs les fermiers généraux du tabac … toutes les sommes qui peuvent leur être encore dues de celles qu’ils ont employées en réparation, augmentation ou autrement pour la dite maison ». Il est donc certain que la ferme générale du tabac était déjà installée dans la maison servant de manufacture, avant l’achat par monsieur de Marpon. L’acte de vente de la maison, par Daniel Gomegoux bourgeois à Jean de Massac avocat a été retenu le 11 septembre 1684, par Carrié notaire à Tonneins. L’objet vendu est « une maison, sol et fondement d’icelle avec un puits et un jardin joignant icelle consistant en trois chambres, une anti-chambre, apant, cave et grenier … bâtie de murailles et bois torchis, couverte de tuile canal et située quartier de la Barre. Elle confronte du levant à maison de Louis Boulet, du midi à maison et jardin de Jean-François de Vallade, du couchant à la grande rue et du nord à maison et jardin de Moïse Pelissier. Est compris dans la vente une pièce de terre lieu-dit à Pesselsis ou autrement à la Barre … ».

Les différentes fabriques

Rapport du Conseil général de Lot-et-Garonne pour 1811 : « l’année 1811 est remarquable par l’établissement de la manufacture impériale de tabac à Tonneins. Vous n’ignorez pas Messieurs que la suppression des six fabriques de tabacs que cette ville possédait dans son sein, une immense population allait se trouver réduite à la plus affreuse misère. Convaincu que le seul nom de Tonneins, que sa situation au centre d’un pays où l’on cultive aussi avantageusement le tabac, que l’existence de baux locaux pourvus de tous les ustensiles nécessaires, millitaient en faveur d’une manière peremptoire, nous attendions sans inquiétude la décision qui devait fixer la destinée de cette ville. Lorsque nous apprimes quelle était déffavorable, et qu’on l’avait jugée trop rapprochée de Bordeaux et de Toulouse, où des fabriques impériales avaient été établie, mais la voix de la justice et de l’intérêt public auquel venait se joindre si utilement celui d’un grand nombre de familles demandant du pain, fut portée jusqu ‘au pied du trône. Plusieurs citoyens de Tonneins qui se trouvaient à paris en furent les organes et grace à la protection éminente du prince archichancellier et aux demarches toujours bienveillantes … Tonneins reçut l’inapreciable bienfait d’une manufacture de tabac, dans le même instant ou la France voyait naitre l’héritier du trône impérial … ».

Voici les différentes fabriques ayant existé à Tonneins, d’après les sources de Monsieur Lagrange-Ferrègues, historien et érudit lot-et-garonnais, complétées par les documents trouvés aux Archives départementales :

Ménard-Desfourniel et Compagnie : « elle existait de 1792 à 1801. Ménard était ancien « inspecteur de la manufacture royale » et qualifié avec Desfourniel de « fabricants de tabac et directeurs de la Manufacture Nationale ». Fixés à Bordeaux en février 1795, ils avaient sous-loué la manufacture à Le Nourry-Arbanère-Laville et Compagnie ».

Par acte retenu par Gondes notaire à Tonneins, le 28 vendémiaire an VIII, Wulfranc Le Nourry, négociant en cette ville, désire se retirer de la société Laville, Arbanère et Compagnie, dont il était membre. Cet état de fait est lié à une « délibération sociale » par lui consentie les 21 floréal an V et 23 germinal an VII « de la situation de la fabrique ». Son nom est donc rayé de la raison de commerce.

Par acte du 4 brumaire suivant retenu par le même notaire, les citoyens Laville, Arbanère et Compagnie déclarent la dissolution de leur société de commerce.

Nous avons pu retrouver le procès-verbal de location des bâtiments nationaux et ustensiles dépendant de la manufacture royale, à la société Ménard-Desfourniel et Compagnie. Il est établi le 24 janvier 1792, par les administrateurs du Directoire du district de Tonneins, dans les locaux même de la manufacture et conformément aux dispositions de l’article 5 de la loi du 27 mars 1791, portant suppression de la ferme et de la régie générale à compter du 1er avril suivant.

La location est faite « à la lueur des enchères » pour neuf années. Il a d’abord été procédé à la vérification du poids des feuilles en fabrication, qui étaient contenues dans 15 sacs de toile et le poids est vérifié à « quatre milliers trois quintaux et quinze livres ».

Vient ensuite les tabacs en grains restant de la fabrique du rapage dont le poids s’est élevé à « six cent trente une livres ».

Ce même jour, Jean Aubert maître charpentier, Pierre Bixès maître maçon, Jean Guillateau et Jean Lacombe maîtres forgerons, Pierre Seignard maître menuisier et Pierre Guérin maître serrurier, tous les six nommés experts par le Directoire, procèdent à l’estimation des « bâtiments nationaux et ustensiles ». Pierre Bixès a déclaré que « les bâtiments nationaux produisent quatre cent soixante-six toises de murs … et qu’il en évaloit la toise à vingt-quatre livres, ce qui porte la totalité à … 11040 livres ». Jean Aubert a déclaré « qu’ayant toisé les planchers et le couvert il a trouvé qu’il y avait 330 toises à dix livres, ce qui produit … 3300 livres ; 188 toises de couverture à 8 livres la toile … 1504 livres ; 34 poutres à 40 livres la pièce … 1360 livres ; trois étages d’esclaier à 40 livres chaque étage … 120 livres ». La valeur globale du bâtiment national est portée à la somme de 16 324 livres.

Les forgerons ont estimé : « 2 enclumes un bon et un mauvais, avec fers et deux soufflets à 400 livres ; 7 étaux et autres ustensiles de forge à 500 livres ; 8 vieux rouets à 200 livres ; 26 presses montées, tant bonnes que mauvaises à 800 livres pièces soit 20.800 livres ; 2 vis avec leur lanterne vieille à 1000 livres ; 2 vieilles vis avec leur écrou non assortis à 600 livres ; 3 petites presses pour presser les barrils à 600 livres … ».

Le menuisier et le serrurier ont estimé : « 344 moulins à 45 livres pièces, tant bon que mauvais, soit 15.480 livres ; 3 vieilles machines pour le tabac scaferlati à 100 fr pièces soit 300 livres ; 2 grandes tables pour la mouillade du tamisage à 30 livres ; 3 tables pour le tamisage … 4 tables à filer pour le chantier … 3 tables pour le rolleur … 20 chantiers pour les écoteuses … 2 établis … 3 tables avec leur base … 2 billots avec leur table et leur couteau … 2 tables à couper les bouts … 1 armoire en sapin … 1 table pour écrire … 7 tables à hacher … 2 tables pour le tabac haché … 2 tables pour garnir … ».

Le charpentier a quant à lui, estimé « 12 petites presses en bois à 480 livres ». La totalité des ustensiles s’est élevée à la somme de « 40.573 livres », somme à laquelle il faut ajouter l’estimation de « 6 fléaux 100 écus, soit 300 livres ».

Le 17 janvier 1801, la société avise la municipalité de Tonneins qu’elle arrête toute fabrication, les membres venant de vendre leur local.

Bernard, Bareyre et Compagnie : « elle est indiquée dans un arrêté du conseil général de Tonneins du 28 floréal an II (17 mai 1794) portant nomination des commissaires chargés de se rendre dans les quatre manufactures pour y surveiller l’état de sécheresse des tabacs en poudre et y interdire les « mouillades » … Bareyre se sépara de son associé Bertrand et dès janvier 1799, la firme était connue sous le nom de Dominique Bareyre. Le 14 janvier 1799, il fait connaître son intention de fabriquer du tabac et déclarait qu’à compter du 1er pluviôse an VII et pour 3 mois, il ferait emploi d’un moulin et d’une presse à lever. Tenu à l’inventaire de son matériel propre au travail, il indiquait le 21 février suivant 8 moulins et 2 presses. Le 16 juin de la même année, il déclarait qu’à la date du 1er messidor il cesserait toute fabrication de tabac. Il fut arrêté en conseil le même jour, que les scellés seraient mis sur ses machines et que son tableau serait ôté ».

Mathieu Arthaud-Laporte et Compagnie : « connue dès le 12 avril 1794, elle se rendit acquéreur au début de 1799 de la ci-devant manufacture des tabacs, c’est-à-dire de la Manufacture Royale puis Manufacture Nationale déjà affermée avec son matériel depuis 1792 à la Ste Ménard-Desfourniel et Compagnie et sous louée par celle-ci à la Sté Le Nourry-Arbanère-Laville et Compagnie … Le 5 nivôse en VII (25 décembre 1798) elle déclarait vouloir fabriquer du tabac pendant trois mois et faire usage de huit moulins et une presse. Le 21 février 1799, elle disait qu’elle pouvait disposer de vingt-quatre moulins montés et de trois presses, mais le 9 septembre elle avisait de son intention de cesser toute fabrication à partir du 23 du même moois. Le 27 brumaire an VIII (18 novembre 1799), nouvelle déclaration. Cette fois, elle annonce la reprise de la fabrication à la date du 22 décembre avec huit moulins et une presse… ».

La fabrique Fauché : « de peu d’importance. Semble être le citoyen inscrit en décembre 1791 âgé de 38 ans, exerçant la profession de « marchand graisseux ». Il prit rang parmi les fabricants de la première heure. Sa fabrique était connue dès mai 1794. Il était qualifié encore fabricant en juin 1796. Son établissement avait disparu ou avait été cédé à un autre dès janvier 1799La fabrique Dufau, fils aîné et compagnie : «  déclarait le 5 nivôse an VII (25 décembre 1798) qu’elle voulait fabriquer avec trois moulins et une presse. La fabrication était prévue pour trois mois. Le 21 février 1799, elle déclarait un matériel composé de douze moulins montés et deux presses et d’une machine à Scaferlati. Le 22 décembre, elle mettait en service un moulin et une presse ».

La fabrique Raymond Arthaud Beaufort : « le 25 janvier 1799, elle déclarait qu’elle voulait aller quatre moulins supplémentaires et une presse en bois. Le 21 février, elle était pourvue de huit moulins montés et une presse plus une machine à Scaferlati. Le 16 juin elle annonce la suppression de cinq moulins. Le 18 décembre, elle déclarait à la municipalité qu’elle cesserait toute fabrication à partir du 22 même mois ».

La fabrique Grosjean Lacombe : « elle déclarait le 14 janvier 1799 que sa réserve de tabac rapé en magasin était de 150 kg, elle ne faisait aller aucun moulin ».

La fabrique Hugonie : « s’ouvrit au début de 1799. Il annonçait le 14 janvier qu’à dater du 20, il voulait fabriquer du tabac et faire aller un moulin pour trois mois. Le 16 juin, soit cinq mois après, Hugonie déclarait qu’à dater du 19 il cesserait de faire aller l’unique moulin pour la fabrication. Les scellés seraient apposés sur ce moulin et le tableau au-dessus de la porte serait ôté ».

La société Le Nourry et Compagnie : « paraît avoir été constituée par Le Nourry lorsqu’il quitta la Ste Le Nourry-Arbanère-Laville et Compagnie, remplacée par la firme Laperche aîné-Laville-Arbanère et Compagnie. Le 20 décembre 1799, cette nouvelle société Le Nourry et Compagnie déclarait qu’elle fabriquait du tabac et qu’à dater du 22 suivant elle utiliserait dix moulins et une presse ».

La fabrique Cayrel et Compagnie : « Tout au début du XIXe s. avec plus d’exactitude entre 1804 et 1810, une fabrique importante fut créée sous la raison Cayrel et Cie. Elle prenait le titre de « Manufacture Impériale ». Était-elle établie dans le local jadis occupé par la Cie des Indes et successivement par la Manufacture Royale et la Manufacture Nationale, en un mot dans le vieux bâtiment construit en 1718 ? le local est situé sur le bord de la rivière et de la grande route. Elle n’eut pas le temps de faire de brillantes affaires. Le décret du 29 décembre 1810 supprima les manufactures particulières et rétablit définitivement le monopole des Tabacs au seul profit de l’Etat. Le décret ruina les fabricants et certaines familles qui avaient placés beaucoup de livres et ne purent retirer que un tiers des placements … ».

La fabrique Réau-Gabel et Compagnie : « une fabrique a existé en 1796 sous la raison Réau-Gabel et Cie, elle a duré trois ans ».

L’établissement de la Manufacture Impériale de Tabacs

Un acte de vente des 25 et 28 juillet 1812, retenu par maître Colin notaire à Paris, nous permet de faire le lien entre la maison de Catuffe où étaient installés la ferme générale et l’établissement de la manufacture impériale. Cette vente est faite à l’administration des droits réunis au nom du gouvernement français, par la société Laperche aîné, Laville, Arbanère et Compagnie, en exécution d’un décret impérial rendu le 25 mars 1811 et conformément à une délibération prise par l’administration de la régie des droits réunis le 29 novembre de la même année. Il s’agit « des immeubles connus sous les noms de maison Catuffe, magasin et jardin de Pesselsis, dans lesquels était établie la manufacture de tabacs appartenant à la société … et faisant autrefois partie des bâtiments de l’ancienne ferme générale ». La désignation des immeubles nous permet d’apprécier l’étendue de l’immeuble et la disposition de celui-ci.

« On entre dans la dite manufacture par une cour dans laquelle il existe un puits avec un corps de pompe, à gauche de la cour un cabinet et à droite on entre dans le pavillon de gauche. À gauche de la dite cour est un grand escalier en pierre montant au premier, sous l’escalier est un caveau, sous le plafond du dit escalier on entre dans un corridor, à gauche du corridor on entre dans le magasin du grillage, ensuite dans le magasin du scaferlati, dans celui du rapage et dans celui du tamisage. En avant de la cour et en face de la porte cochère, on entre dans un corridor, de ce corridor à droite dans une pièce destinée aux comptoirs et dans le magasin du menuisier. À droite de la cour on entre dans le magasin d’expédition, dans le magasin des futailles. Au milieu du côté droit de la cour est un petit escalier, à droite de la dite cour se trouve l’atelier du serrurier, loge du portier.

1er étage du petit pavillon de droite

On y arrive dans l’atelier des moulins se trouvant sous le toit, perron au bout de l’escalier en pierre ; du dit perron en entre dans un corridor, à gauche du corridor l’on entre dans un tambour, du dit tambour l’on passe dans une chambre à coucher, cabinet ensuite.

2e étage du pavillon de gauche

En avant et à gauche du corridor l’on entre dans une salle, et à droite suit un autre corridor l’où l’on entre dans une chambre donnant sur la rue Pesselsis, cabinet ensuite, cuisine cabinet. À droite du corridor de la porte d’entrée du bout de l’escalier en pierre, on entre dans une chambre, une autre chambre à la suite. De l’autre côté de la rue Pesselsis, est le jardin clos de trois côtés par des murs d’enceinte, il s’y trouve une grille en fer, un bassin, orangerie ; le logement du jardinier y touche.

Sur la rue Pesselsis est le grand magasin dit des feuilles divisé en deux parties. Au couchant du dit magasin l’on trouve un magasin en bois. Ainsi au surplus que les dits biens et leur emplacement sont désignés en un plan général non seulement des propriétés appartenant à Messieurs Desclaux vendus par ses présentes, mais encore celui des propriétés appartenant à la société Artaud Laporte et Compagnie et aux héritiers Desclaux.

Lesquelles propriétés doivent être acquises pour l’établissement de la Manufacture Impériale des tabacs de Tonneins … La dite vente embrasse pareillement les cloisons, persiennes, ferrures, armoires, alcoves, placards et autres objets étant dans les dits bâtiments ayant nature d’immeuble, comme fixés à perpétuelle demeure … ». Et l’origine de propriété des immeubles nous conforte dans nos déclarations antérieures :

« 1re partie Maison Catuffe

La maison Catuffe située au quartier de la barre, a été acquise originairement partie par Monsieur Jean de Massac du sieur Daniel Gomegoux, suivant contrat passé devant Me Carrié notaire à Tonneins le onze septembre seize cent quatre-vingt-quatre, et partie par le sieur Salomon de Massac fils du dit sieur Jean de Massac, des héritiers du sieur Jean François Vallade, ainsi qu’il est énoncé au contrat ci-après relaté. Le dit sieur Salomon de Massac a vendu la totalité de la dite maison à Monsieur Louis Philippe Marpon de Divry, suivant contrat passé devant Me Debordes notaire à Tonneins, le cinq décembre mil sept cent treize … 

Le huit septembre 1731 … Jeanne de Catuffe veuve du dit sieur Louis Philippe Marpon de Divry, comme propriétaire de la dite maison, a passé au profit de Monsieur le Comte de Lavauguyon, reconnaissance de divers droits et rentes dont la dite maison était tenue envers lui comme Baron de Tonneins.

La propriété de cette maison a passé dans les mains de monsieur Louis de Catuffe en qualité d’héritier de la dite dame Divry sa tante et il en a la jouissance et possession à titre de propriétaire …». Louis de Catuffe est mort en 1812. « Par contrat passé devant Me Rauzan … notaire à Bordeaux le vingt-huit brumaire an huit … sieur Jean-Baptiste Belisle Catuffe, tant en son nom que comme fondé de la procuration spéciale des sieurs Pierre et Jean Catuffe ses frères … a vendu à Messieurs Laperche ainé, Laville, Arbanère et Compagnie, la maison que mes dits sieurs Catuffe avaient recueilli de la succession de leur père … ». L’autre partie porte sur les biens de Pesselsis dont nous parlerons plus tard.

La société Laperche aîné, Laville, Arbanère et Compagnie

Les membres composant cette société étaient : Louis-Pierre Laperche docteur en médecine ; Jean Laperche fils négociant, donataire de son père Jean-Alexandre Laperche et aux droits de Marie Louise Laperche veuve de Joseph Valeton de Garraube, sa sœur ; Jean Ignace Delaville Duclaux, inspecteur des douanes à Bayonne; Anne Angélique Delaville épouse Charles Martial de Borie, directeur du dépôt de mendicité de la Gironde, Françoise Anne Thérèse Claire Mel St Céran veuve, Alexandre Étienne Pierre Arbanère régisseur de la manufacture impériale des tabacs de Tonneins, Guillaume Léonard Supervielle, Jean Alexandre Desclaux maire de Villottes et héritier d’Alexandre Desclaux, Louis Desclaux chef de fabrication à la manufacture impériale des tabacs de Tonneins, Marie Desclaux épouse Giraudeau et Marie Germaine Louise Desclaux épouse Bellegarde. Les trois derniers frères et sœurs, enfants et donataires de Nicolas Desclaux. « tous les susnommés composant seuls la société établie à Tonneins pour la manufacture des tabacs … l’existence de laquelle Compagnie n’a été constatée par aucun acte public ou sous-seing privé ».

Cette société a donc vendu au gouvernement, les 25 et 28 juillet 1812, les immeubles où était installée la manufacture des tabacs faisant autrefois partie de l’ancienne ferme générale, immeubles qu’elle avait achetés à l’an VIII des héritiers Catuffe. Mais avant cette vente de 1812, un état descriptif des « manufactures de tabacs de Tonneins » et des propriétés Desclaux a été rédigé le 1er juin 1811 par Bourrière architecte expert, Poujade employé au cadastre, Aubert charpentier et François Lannes maçon. Il inclut la société Arthaud, Laporte et Compagnie, autres manufacturiers. Cet état est fait pièce par pièce et décrit tout ce que chacune contient et la qualité des matériaux utilisés lors de la construction de ces manufactures. Il commence par la société Arthaud, Laporte et Compagnie dont nous parlerons un peu plus tard. Viens ensuite l’état descriptif de la « manufacture appartenant à Mr Arbanère» qui nous intéresse dans ce paragraphe.

« L’on entre dans la manufacture par une porte cochère en bois de sapin à deux ventaux et un guichet sur chassis, une harpente avec trois croix de St André à chaque, ferré chacun d’un pivot à équerre et deux fortes fiches, chaque d’une barre en basse cote, pour sa fermeture un fort verrou droit, une forte serrure avec sa gache, deux fortes targettes et un martinet à boule, le bas de la dite porte revêtu d’une plaque de fer à la hauteur d’un mètre.

De la porte cochère, l’on entre dans une cour pavée, la plus grande partie en petit cailloux et dans l’autre en pierre de nicolle, ayant un puits à gauche de l’entrée, bâti en brique, la margelle en pierre dure, une console en fer de 5c de grosseur et une pompe en bois ordinaire.

A gauche de la dite cour, l’on entre dans un cabinet par une porte pleine en bois de pin montée sur cadre en bois de chène, ferrée de deux bandes, une serrure et une targette ; une croisée du côté de l’entrée …carrelage en brique … planches en pin …

A droite du cabinet, l’on entre dans le pavillon de gauche par une porte pleine à deux ventaux … une croisée sur la façade …un guichet sur la même façade … planches en bois de pin  … poutrelles en bois de sapin …

A gauche de la dite cour est un grand escalier en pierre montant au premier. Sous l’escalier est un caveau où l’on entre par une porte à deux ventaux … sous le plafond du dit escalier l’on entre dans un corridor par une porte pleine à deux ventaux … planches en bois de pin …

A gauche du corridor on entre dans le magasin du grillage par une porte à panneau en bois blanc … sur la façade sont deux croisées en bois de sapin et à petit bois … planches en bois de pin …poutrelles en bois de sapin …planches de sapin … deux fourneaux en grès ayant chacun une plaque de fer fondu sur toute la surface, une fermeture en tole avec son guichet, une cheminée commune aux deux.

Du magasin du grillage l’on entre dans celui du scaferlati par une porte sans fermeture, deux croisées sur la façade … une croisée sur la rue Pesselsis … une porte donnant dans le corridor … planches en bois de pin … deux poutres en sapin …un tuyau de cheminée, une plaque en fer fondu …

A gauche de la cour, nous sommes entrés dans le magasin du rapage, par une porte pleine à deux ventaux … deux cheminées garnies en bois ; une croisée rue Pesselsis ; une porte à placard à deux ventaux, donnant dans le corridor … un placard dans le mur en bois de peuplier … planches en bois de pin … quatre poutres en bois de sapin …

Du magasin du rapage nous sommes entrés dans celui du tamisage par une porte pleine en lambris de pin … une croisée dans la rue Pesselsis … une autre croisée donnant au nord … une cheminée … planches en bois de pin … six poutrelles dont cinq en bois de chène et une en sapin …

En avant de la cour, et en face de la porte cochère, l’on entre dans un corridor par une porte en fer à deux ventaux … le dit corridor est pavé en petits cailloux ; planches de cerveau, deux poutres en peuplier, planches en pin ; à droite du corridor est un escalier en bois de chène, le dessous fermé en planches de peuplier et la porte ferrée à deux bandes et une serrure, plus un cabinet fermé en planches de peuplier … une demie croisée …

Du corridor l’on entre dans une pièce destinée aux comptoirs par une porte à vitre à deux ventaux … quatre croisées donnant sur la cour … une croisée du côté du nord … une cheminée garnies en bois ; planches en bois de sapin …

A droite du corridor est le magasin du menuisier où l’on entre par une porte pleine en bois de sapin … une croisée et deux demi-croisées … une petite ouverte du côté …une cheminée garnie en bois avec placard, deux portes ferrées … planches en bois de pin … une poutre en peuplier …

A droite de la cour l’on entre dans le magasin d’expédition par une porte pleine à deux ventaux … un palastre pour soutenir l’arc-boutant ; du même côté sont deux croisées … planches en bois de sapin … planches de cerveau ayant trois poutres dont deux en chène et une en peuplier ; trois potences en bois de chène …

L’on entre dans le magasin des futailles conduisant aux latrines par une porte en bois de peuplier … le dit magasin pavé en petits cailloux … planches de cerveau, une poutre en peuplier, planches de pin ; suit un corps de latrines à deux loges couvertes en tuile creuse

Au milieu du côté de droite de la cour est un petit escalier en bois de pin …

A droite de la cour nous sommes entrés dans l’atelier du serrurier par une porte pleine en bois de sapin … deux croisées du côté de la rivière … une forge bâtie en brique ayant une bande de fer sur le bord, une seconde bande de fer pour soutenir la liante avec trois suspensoirs aussi en fer … planches de cerveau, deux poutres en peuplier supportées par deux potences aussi en peuplier, planches en pin …

A droite de la porte cochère et devant la loge du portier, il y a un escalier en bois, limons et rampe en chène, marches en pin ayant un bout de rampe en fer …

Nous sommes entrés dans la loge du portier par une porte à vitre en bois de sapin … une croisée donnant au nord … un petit placard à deux portes dans l’embrasure, une cheminée et un évier, carrelage en brique … planches de cerveau, une poutre en chêne, planches de sapin…

1er étage du petit pavillon de droite. L’on entre au premier étage du pavillon de droite par une porte brisée en bois de peuplier … une croisée au nord … une cheminée … planches de cerveau, poutrelle en sapin, planches en pin ; couverture du dit pavillon, charpente en pointe couverte de tuile à crochet.

Montant l’escalier du milieu de droite de la cour, nous sommes entrés dans l’atelier des moulins qui se trouve sous le toit, par une porte pleine en bois de pin … deux demi-croisées donnant sur la Rivière …trois demi-croisées donnant sur les latrines … charpente composée de quatre fermes et une demi ferme formant croupe avec leur armure en bois de peuplier, quatre fortes potences aussi en bois de peuplier … couverte en tuile creuse, le tout en bon état.

A la suite du magasin du moulinage, nous sommes entrés dans l’atelier du menuisier par une porte sur cloison en bois de pin et l’autre ferrée de deux couplets … charpente composée de deux demi-fermes en peuplier … chevrons en sapin … couverture en tuile creuse.

Au-dessus du corridor d’entrée et de comptoirs, sont trois portes pleines, l’une au bout de l’escalier du corridor en bois de peuplier … la seconde communiquant sur l’atelier du menuisier est en bois de pin … la troisième fermant une cloison en planches de pin … cinq petites croisées donnant sur la cour au midi … planches de cerveau, lambris en peuplier reposant sur l’entrait des demi fermes.

Perron au bout de l’escalier en pierre, ayant pour couverture un appendice en bois de sapin couvert en tuile creuse soutenue par deux palemons en fer … un cadre en fer plat formant sablière sur trois côtés, avec des consoles en volates, plus une rampe à hauteur d’appui, le tout en fer.

Du dit perron l’on entre dans un corridor par une porte pleine à deux ventaux en bois de noyer … carrelé sur planches et carreaux et plafond aussi.

A gauche du corridor l’on entre dans un tambour par une porte à placard en bois de sapin …

Du dit tambour l’on entre dans une chambre à coucher par une porte vitrée en bois de sapin et à chambranle ferrée … deux croisées donnant sur la rivière … une alcôve à un lit avec un cabinet à côté fermé par une cloison en brique ayant une porte à vitre sur chambranle en bois de sapin … une cheminée sans manteau ni jambage, platrée dans haut, carrelage à carreaux, plafond avec corniche, une tenture en papier sur toile, deux œil-de-bœuf de chaque côté de l’alcôve avec quatre carreaux, simaises sans plinthes, un placard à deux ventaux en bois de sapin …

De la chambre à coucher l’on entre dans un cabinet par une porte à double placard à deux ventaux en bois de sapin … une croisée donnant sur la rivière … une cheminée garnie en bois et platrée, petit escalier en bois de sapin conduisant à l’étage supérieur.

2e étage du pavillon de gauche où l’on entre par une porte à placard en bois de sapin … une croisée sur la rivière … planches en bois de pin, plafond avec corniche plâtrage sur les murs …

Couverture du dit pavillon, charpente en points, couverture en tuile à crochet.

En avant et à gauche du corridor, l’on entre dans une salle par une porte à placard à deux ventaux en bois de sapin … deux croisées sur la rivière et une sur la rue Pesselsis en bois de chène … une cheminée sans manteau ni jambage, carrelage en carreaux, plafond avec corniche.

L’on entre dans l’atelier des poches, donnant sur la cour, par une porte pleine en lambris, de peuplier … en face de cette porte est une croisée donnant dans l’andronne, du côté de M. Laffiteau fils… une croisée donnant sur la cour … une lucarne … couverture en tuile creuse. Sur les entraits reposent des soliveaux en sapin et planches en pin.

Atelier des moulins, où l’on entre par une porte à deux ventaux … trois croisées … et les cinq arbalettiers en bois de chêne … Couverture en tuile creuse ; sur les entraits reposent des soliveaux en sapin …

Galetas sur les ateliers du moutinage et du futage où l’on entre par une porte peine … du côté de la cour sont deux jours sans fermeture, deux autres sur la rue Pesselsis …

Charpente se composant de onze fermes … Couverture en tuile creuse.

Dans cette deuxième partie, la majorité des murs sont bâtis en brique et sont bons et solides, les planchers sont dans un très bon état, à l’exception de la moitié des planches. La menuiserie et le vitrage sont en général dégradés. Le magasin dit des carottes, soit les murs soit les planches, sont en mauvais état.

Cet état descriptif est remarquable par la somme de détails, dont nous n’avons relevé que l’essentiel, des matériaux et des diverses pièces composant les manufactures.

Etpuisque cet état fait descriptif de la manufacture Arthaud, Laporte et Compagnie, en voici l’essentiel :

« Le bâtiment servant de manufacture à la société Arthaud, Laporte et Compagnie de Tonneins, se fait remarquer par un corps de logis faisant façade sur la rivière de Garonne, ayant trente-un mètre de longueur sur huit mètres de hauteur, bâti à neuf avec huit croisées de façade au rez-de-chaussée et une porte cochère à fronton ; au premier étage aussi huit croisées et œil de bœuf sur la porte cochère. La dite façade est décorée d’un avant-corps de seize centimètres de saillie formant le contre de la façade, un entablement dans toute l’étendue de l’édifice à modillon, et l’avant-corps surmonté d’une balustrade en Romaine portant quatre statues.

L’on entre par la porte cochère dans un vestibule vaste ayant une loge de portier à gauche, pavé à neuf en petits cailloux ; un petit escalier en bois neuf planches de cerveau composé de deux poutres en sapin… planches en bois de peuplier en bon état et passé au gris de la colle ; les murs passés avec un badigeon à l’ancre et joints d’appareil.

La porte cochère a pour fermeture une porte à deux ventaux avec guichet dans le milieu, le tout en bois de nerva et en bon état … le guichet est ferré de deux bandes à charnière … La porte cochère commandant la cour, même répétition.

Le côté de la façade du dit vestibule a deux croisées égales … grillées avec six barres de fer et deux traverses … des persiennes extérieures en bois de sapin …

A gauche du vestibule l’on entre dans le magasin du tamisage par une porte à deux ventaux … en très bon état … deux fortes poutres en bois de nerva soutenues chacune par une potence en bois de chène … trois croisées sur la façade, pareilles du vestibule ; du côté de la cour, deux demi croisées ferrées de cinq barres de fer et deux traverses … une porte à deux ventaux … le tout à demi usé.

A droite du vestibule l’on entre dans une pièce destinée aux comptoirs par une porte double, dont l’une extérieure à deux ventaux et à placard, l’autre intérieure à vitre et à glace, le tout en bois de nerva … le tout peint à l’huile et en très bon état ; La dite pièce à trois croisées sur la façade, conditionnées comme celles du vestibule ; deux croisées du côté de la cour, également conditionnées à l’exception des persiennes où il n’y en a point … relevé d’un plafond avec sa corniche te sa frise, le tout en bon état. Les murs ont une tenture en papier et en lambris d’appui en bois blanc avec décoration peint à l’huile en bon état, une cheminée au milieu en marbre gris, décorée en plâtre, gout moderne, et à droite et à gauche des buffets à hauteur du manteau.

A la suite de la dite pièce est un cabinet où l’on entre par une porte en chassis à vitre et à glace et volets, le tout en bois de nerva peint à l’huile … le tout en bon état, plancher de cerveau solives passantes … et plafonne avec une corniche au tour, les murs ont une tenture en papiers, cimaises et plinthe en bon état ; une cheminée en marbre gris commun, décorée en plâtre ; une croisée sur la cour … un placard de hauteur avec décoration en bois de nerva, boisé intérieurement, les portes jusqu’au manteau garnies en fer maillé le tout peint à l’huile en très bon état ; le dit cabinet a une porte masquée allant sous un hangard ayant pour fermeture une porte pleine…

Premier étage au-dessus des pièces que nous venons de décrire.

Au bout de l’escalier en bois dont nous avons parlé est un pafond ayant une croisée sur la cour …

A droite du plafond est le magasin du scaferlati où l’on entre par une porte à placard à un venteau peint à l’huile… une croisée sur la façade pareille à celles du grand vestibule sans volets … un œil de bœuf sur le fronton avec chassis en vitre en toile d’araignée dormant … une autre croisée sur la cour, pareille à celle du plafond du petit escalier …

Du dit magasin du scaferlati on entre dans le magasin provisoire des moulins par une porte pleine à un ventau … le dit magasin est sans planches de cerveau, trois croisées sur la façade pareilles à celles du vestibule, sans grille, sans espagnolette, et sans volets, fermant avec une capucine, deux croisées sur la cour semblables à celles du plafond du petit escalier, une porte pleine à un ventau … en bon état. La dite porte donnant sur le plafond d’un escalier en pierre qui conduit dans la cour.

Revenant au plafond du petit escalier, et en avant du dit plafond, l’on entre dans une petite chambre par une porte à placard à un ventau en bois de nerva peint à l’huile … une croisée sur la façade pareille à celle du vestibule sans grille ni volets, un placard dans l’angle en bois blanc avec décoration peint à l’huile, le mur ayant une tenture en papier avec simaises plinthes, et lambris d’appui dans l’embrasure de la croisée, le tout peint à l’huile.

A gauche du plafond du petit escalier, l’on entre dans un dégagement par une porte à placard à un vantau … avec embrasure sur le mur d’épaisseur peint à l’huile … le dit dégagement plafonné et les côtés platrés.

A droite du dit dégagement l’on entre dans une petite chambre par une porte à placard à un ventau et à chambranle …, peint à l’huile … une croisée pareille à la précédente, un plafond sans corniche avec frise ; le côté de l’entrée en cloison sourde, les murs revétus d’une tenture en papier fin, simaises et plinthes avec lambris en papier ; une petite porte à placard en ventau … peinte à l’huile …

A gauche du dit dégagement l’on entre dans une chambre par une porte à placard à un ventau … peint à l’huile … une petite porte à placard en bois… une croisée donnent sur la cour … avec volets intérieurs en bois… plafond uni cloison sourde du côté de l’entrée à droite ; tenture en papier demi fin …

En avant du dit dégagement l’on entre dans une vaste salle par une porte à placard à deux ventaux … peint à l’huile … Deux croisées sur la façade pareilles à celles du grand vestibule, sans grilles ni volets ; plafond avec corniche et frise, deux des côtés en cloison sourde ; la salle revétue d’un papier fin en draperies, avec simaises, plinthes … une cheminée en marbre blanc veiné et platrée, gout moderne, un placard masqué à droite et à gauche … et boisé en dedans.

A gauche de la pièce que nous venons de décrire est une chambre où l’on entre par une porte masquée … un plafond ave corniche, les murs revétus d’une tenture en papier fin … deux croisées donnant sur la cour … une cheminée en marbre blanc veiné, décorée en platre gout moderne ; placard apparent à gauche …

Charpente et couverture. La charpente se compose de quatre demi fermes … un arbalétrier à charque … et planches provenant de la démolition des vieux planchers.Couverture en tuile creuse, l’entablement couvert en ardoise avec une dalle en fer blanc.

Le bâtiment se composant des pièces que nous venons de décrire n’a été terminé que depuis -- ans ».

[Malheureusement le nombre d’années n’est pas mentionné]

« Les quatre murs d’enceinte sont bâtis en pierre dure et pierre tendre de Bordeaux, avec toit, d’un bon gout et de la plus grande solidité, la distribution intérieure a été soignée.

De la porte qui commande la cour, nous sommes entrés dans la dite cour qui est bien située, bien aérée et pavée en petits cailloux sur toute la surface ; il existe sur la dite cour deux canaux en pierre pour la vidange des latrines.

A gauche de la dite cour, nous avons trouvé un escalier en pierre de St macaire, sans rampe, se prolongeant jusqu’au premier étage … sous le dit escalier se trouvent des latrines à un siège, un réduit et un petit caveau.

De la dite cour nous sommes entrés dans l’atelier des presses, par une porte pleine … du côté de la dite porte, il y a deux croisées ferrées … trois croisées sur la façade de la cour au levant … une porte pleine … le dit magasin est coupé par un mur qui se prolonge jusqu’au toit, et coupé dans le petit magasin par deux arceaux ; les dites poutres sont soutenues par des potences en bois … de chaque côté du dit mur du milieu est placé un ligneul … contre le mur de face de la porte est un pareil ligneul soutenu par quatre potences en bois … au bout du dit magasin est un ligneul à plusieurs pièces en bois … soutenu par des corbeaux en pierre.

Du dit magasin nous sommes entrés par une porte pleine … dans la chambre obscure ; la dite porte en bois …

De la chambre noire, nous sommes entrés dans la mouillade par une porte à deux ventaux … un ligneul en sapin appuyé au mur d’entrée soutenu par un corbeau en fer et en bois … un petit escalier, les marches en bois … le dessous de l’escalier fermé par une porte en bois, sur la façade donnant sur la cour sont deux croisées en bois … du même côté est une porte avec contrevents pleins … plus une porte vitrée au dedans …

Cinq loges pour la mouillade, entourées chacune de planches en bois … avec un plancher de bois sur un plan incliné ; contre le mur et en face des loges est un placage en bois … à l’extrémité de la mouillade est un grand caveau souterrain tracé dans le rocher.

Rentrant dans la cour, l’on découvre à gauche un petit corps de batisse où est le magasin du sel et deux loges de latrines ; une porte au magasin de sel … boisé tout autour en bois de pin … portes des loges des latrines en bois de pin peintes à l’huile, au brun rouge …

Au levant de la cour est une chambre destinée au grillage du tabac scarferlati où l’on entre par une porte pleine … une croisée en bois … deux fournaux en grès ayant une plaque en fer fondu sur leur surface, une porte en tole avec guichet, un tuyau de cheminée commun.

Un hangard supporté par deux forts poteaux en bois … poutrelle en bois.

Sur la chambre du grillage et sur le hangard, il existe un grenier ayant pour cloture sur la cour une cloison en planches … charpente composée de quatre demi fermes …

En face du hangard il existe un grand puits en bon état, avec une cage circulaire en grès … et d’une seule pièce avec un robinet en fonte à l’une des extrémités ; une console en fer pour la poulie … la poulie en fer fondu … et une chaine en fer.

1er étage

Au bout du grand escalier en pierre, l’on entre dans le magasin de Roles par une porte pleine … du même côté sont deux croisées en bois … du côté de la cour, au levant, sont aussi deux croisées en petit bois … un escalier en bois de pin, cloison à hauteur d’appui … se prolongeant au bas de l’escalier … soutenue par un bois de bout.

Sur la chambre noire, est le magasin des côtés, où l’on entre par une porte pleine … du même côté est une croisée sans fermeture ; du côté du nord, et à la hauteur du toit est une demi-croisée … un escalier en bois de pin, montant à l’étage supérieur. Charpente … couverture en tuile creuse.

Du magasin des côtes, nous sommes entrés dans le magasin où l’on fabrique le St Vincent … porte pleine … ; du côté de la cour sont deux demi-croisées … du même côté est une porte pleine en vieux bois … une cheminée avec un fourneau.

2° étage

Magasin des futailles sur l’atelier St Vincent au niveau de la côte de la barre, façade sur la dite rue, une porte pleine en bois … une croisée en petit bois … un évier deux cheminées … un escalier en bois de peuplier fermé par une porte, façade sur la cour ; une croisée en bois … plus une porte pleine en bois de peuplier…

Grenier sur le magasin des futailles, ayant deux ouvertures, une au nord et l’autre au midi, fermées d’un contrevent plein en bois … charpente composée de quatre pannes et un faitage en bois … couverture en tuile creuse, il existe au nord et au midi une dalle en fer blanc.

Atelier du rapage ; deux croisées au couchant … du côté opposé et donnant sur la cour sont trois croisées en bois … les carreaux en mauvais état ; au midi, deux portes pleines en bois … un escalier en bois montant à l’étage supérieur, limons et rampe en bois dur, marches en bois de pin.

Magasin d’écotage, où l’on entre par une porte pleine en bois … trois croisées donnant au couchant … trois croisées au levant … et un escalier en bois de sapin conduisant à l’étage supérieur.

3° étage

Atelier des moulins, première chambre, quatre croisées dont deux au levant et deux au couchant … les deux croisées du couchant ont fermaille.

Charpente et couverture en tuile creuse.

Atelier des moulins, 2° chambre, trois croisées dont une au levant et deux au couchant … les deux du couchant fermaillés ; deux lucarnes au nord …

Charpente supportée sur deux fortes pannes en bois … couverture en tuile creuse.

Les différentes pièces que nous venons de décrire sont dans un bon état, et de la plus grande solidité ».

Nous avons retrouvé l’origine des bâtiments appartenant à cette compagnie :

Acte du 12 juillet 1785 devant Massias notaire à Gontaud, portant achat par « Jacques Baujon de Demelle Jeanne Videau veuve Artiere et sieur Pierre Antoine Artiere mere et fils ».

Jeanne Videau est veuve de Guillaume Artiere, feu notaire royal et Jacques Baujon est bourgeois. La vente porte sur une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, sol, cime et fondement, située dans la ville de Tonneins-Dessous, au quartier de "Labarre" et qui confronte : « du levant a la rue qui va au port de labarre, du midy à maison de la dame dubernet … du couchant au mur de la manufacture de tabac et du nord partie aux murs de la dite manufacture et le restant à la maison de la nommée tufferal … ».

Acte du 14 messidor an III (1795) devant Gondes notaire à Tonneins, portant vente par Marthe Marie Galup, Marie et Marie Galup, Jean Pierre Galup, Pierre Galup beaux-frères et sœurs à Arthaud, Laporte et Compagnie, négociants. La vente est faite par enchères et s’articule autour d’une maison au quartier de la Barre, confrontant au levant à maison de François Poitevin, du midi au fleuve de Garonne, du couchant à une "maison Nationalle" et du nord à maison de Montet et Beaujon. (Aucune origine de propriété n’est indiquée).

Acte de vente au profit du citoyen « Mathieu, Artaud Laporte » par les administrateurs du département au nom de la République, en vertu de la loi du 28 ventôse an IV, "dès maintenant et pour toujours",le 26 thermidor an IV, les domaines nationaux dont la désignation suit :

« savoir,

le batiment National, pactus et dépendances, de l’ancienne fabrique Nationalle de tabac à Tonneins, tenue en fermage par les citoyens menard, Desfourniels et Compagnie situés au dit Tonneins … confrontant du levant à Maison du citoyen acquereur, et du citoyen beaujon, Midi a une plateforme bordant la rivière de garonne, rue publique entre deux, couchant a maison des Citoyens Catusse, Desclols et Compagnie et engard du citoyen affito, du Nord a maison du dit beaujon et du citoyen Tuffereau.

Le sus dit batiment et pactus en dependant provenant de la ci devant Manufacture Nationale de tabacs dont les biens ont été mis à la disposition de la Nation, comme faisant une dependance de la ci devant liste Civille. … a la charge par les dits acquéreurs de laisser jouir le fermier actuel du dit batiment, pendant le tems qu’il a le droit … ».

Acte de vente du 22 prairial an XIII devant Gondes notaire à Tonneins, portant vente par Baujon en faveur de « Messieurs Mathieu Arthaud, Laporte et Comagnie négociants fabriquants de tabacs dûment patantés au registre de la mairie de Tonneins, Monsieur Paul Arthaud l’un des associés … acceptant pour la ditte raison de Commerce. La vente porte sur une maison, sol et cime, appartenances et dépendances, située au« quartier et Cotte de la Barre … qui se confronte du levant a maison de Montet, midi et couchant a maison des acquéreurs, nord a la Cotte ditte de la barra … ». (Aucune origine de propriété n’est indiquée).

Acte de société "Arthaud, Laporte et Compagnie" 10 avril 1809.

La société est constituée de Monsieur Arthaud négociant, de Pierre Antoine Laporte, de Raymond Arthaud Beaufort, de Paul Arthaud et d’Alexis Laporte, tous demeurant à Tonneins. « il y aura entre nous cinq, continuation de société pour l’achat, fabrication, vente et spéculation de tabacs … la ditte association basée sur les liens de l’amitié et de la parenté … ».

Nous avons étudié, dans un des premiers paragraphes de cette étude, "l’établissement de la Manufacture impériale des tabacs", un acte de vente des 25 et 28 juillet 1812 par la société Laperche aîné, Laville, Arbanère et Cie à l’administration des droits réunis. Mais ce jour-là et devant le même notaire, l’administration a passé un autre acte d’achat, avec les héritiers Desclaux. Les vendeurs sont : Jean Alexandre Desclaux maire de Villotte, Louis Desclaux « chef de fabrication à la manufacture impériale des tabacs de Tonneins », Marie Desclaux, Marie Germaine Louise Desclaux, Pierre Louis Laperche et Anne Laperche.

Désignation des immeubles "Desclaux" :

« Rez-de-chaussée

Sur la rue Pesselsis, l’on entre dans le magasin des Roles ensuite dans l’attelier des presses et le magasin des carottes, divisé en deux parties, au bout dudit magasin est une vaste cour, de laquelle on entre dans la mouillade, de ette dernière pièce on passe dans le magasin à sel.

Au bout de la-dite cour, se trouve l’attelier du tonnellier, le magasin des fournitures et l’atelier du pilonage, cave au-dessous, un hangard dans toute la longueur de la cour et se prolongeant derrière l’attelier du pilonage.

Premier étage

Attelier du moulinage, attelier des fileurs sur celui des presses, salle du déchet à laquelle on monte par un escalier en pierre qui se trouve dans la cour, autre salle du déchet, salle du fisselage.

Deuxième étage

Attelier des poches donnant sur la cour, attelier des moulins, galotas sur les atteliers du moulinage et du filage ».

Nous pourrions dès lors supposer que nous nous trouvons en présence de trois manufactures : celle de la maison Catuffe, ancienne ferme générale et donc la plus ancienne ; celle de la société Arthaud, Laporte et Compagnie et celle de Desclaux. Mais l’immeuble Desclaux ne semblait comporter que des magasins et n’était pas considéré comme une manufacture à part entière, mais comme un bâtiment annexe à la manufacture.

Le 30 décembre 1846, un partage des biens suite au décès de Jean Alexandre Desclaux et de Jeanne Petit, père et mère, a laissé les biens en indivision entre les enfants.

Origine de propriété : les biens présentement vendus appartenaient à Jean Alexandre Desclaux et Jeanne Petit son épouse, puis après leur décès à leurs enfants et petits-enfants. Ce bâtiment vendu était tenu en location par Laperche aîné, Arbanere et Compagnie. Il était connu sous le nom de "maison Desclaux", située précisément "rue de la Cotte du bureau" et servant pour les ateliers de la manufacture.

Il est précisé que l’administration des droits réunis a la jouissance des biens depuis le 15 mai 1811, époque de la prise de possession.

Un autre magasin a fait partie de la manufacture des tabacs, le « Magasin Laffiteau ». Pierre Adolphe Lafiteau et consorts, lui notaire à Marmande et propriétaire, ont vendu leur bien par acte du 10 novembre 1826 à l’Etat. Il s’agissait d’un « bâtiment avec toutes les appartenances et dépendances … connu vulgairement sous la dénomination du magasin Lafiteau … confrontant du levant à la rue appelée la côte du bureau, du midi aux batimens de la manufacture Royale des tabacs, du couchant aux mêmes bâtiments, ainsi qu’à la maison de la veuve Caze et du nord à la grande rue. Lequel bâtiment … appartient aux vendeurs par les successions des Jean Lafiteau et Marie Desbarats ».

 

Bail à ferme pour Messieurs les fermiers généraux, par Jean Alexandre Desclaux sieur de Lateponne, 2 mars 1754, Dabadie notaire à Tonneins : « la maison, le bâtiment … situés dans la presente ville et qui font partie de la manufacture au tabac depuis l’année mil sept cent trente-six ».

 

Bail à loyer pour les adjudicataires des fermes du Roi par Louis de Catuffe, 1er juillet 1754, Couzin notaire à Tonneins : « maison venant de la succession de la dame divry tant dudit sieur Catuffe de laquelle il est héritier, servant actuellement à la dite manufacture du tabac sise et située … quartier de a Barre … laisser la dite maison après l’expiration au présent bail de la manière qu’elle est désignée dans l’état certifié … annexé aux présentes. » Cet état est le seul document pouvant éclairer sur les ustensiles donnés à bail à la ferme générale d’après une « police de ferme » établie par feu Monsieur « Marpon Divry » le 1er novembre 1721 et transcrit par son épouse Jeanne de Catuffe le 29 janvier 1733.

« Premièrement la clef de la grande porte, la clef de la salle, la clef de la cuisine, la clef de la grande dispence, la clef de la petite …, la clef de la chambre de l’entrée en haut, la clef de la chambre au-dessus de la salle, la clef de la chambre au-dessus de la cuisine de monsieur Silva : receveur au dit bureau ; la clef du grenier, deux clefs du jardin, toutes les clefs du magasin ou manufacture, deux grandes clefs pour le portail. Une grande table de bois de noyer a quatre colonnes qui est dans le grand magasin damba.

La maison ou ce fait la dite manufacture bien dans lordre cest à dire couverte, bien planchée, bien soutenüe de bonne et poutres et pilliers et la charpente bien en regle sans que rien y manque. toutes les portes et fenetres bien fermentes et ouvrantes, sans que rien y manque ; le pavillon ou sont les lieux bien recouvert ; la charpente bien bonne et bien en regle ; les portes et fenetres bien fermentes et ouvrantes sans que rien y manque et bien planché. Lapartement quil occupe dans la maison bien dans lordre, sans que rien manque aux panchers ; les poutres bonnes ; toutes les portes bien fermentes et bien ouvrantes, toutes les croisées bien boisées de bois de noyer est belle et bonne menuiserie et toutes bien vitrées sans que rien y manque, la charpente bien bonne et bien en regle, sans que rien y manque et bien recouvert de bonne tuile cruzé, sept cheminées bien en ordre six desquelles sont faites et … en bon et beau plastre ; Je déclare que la dite maison etait dans letat des autres parts écrit a lexception de la croisee du couvvoir den haut qui na jamais eté vitree ».

 

Bail à loyer consenti pour les adjudicataires des fermes du Roi par Louis de Catuffe, 4 juin 1762, Gondes notaire à Tonneins. « La maison appartenant au sieur Catuffe venant de la succession de la dame divry sa tante et de laquelle il est heritier, servant actuellement et faisant partie de ladite manufacture du tabac … quartier de la Barre … ».

 

Bail du 11 février 1769 retenu par Gondes notaire à Tonneins entre Louis de Catuffe et Julien Alaterre, adjudicataire général des fermes du Roi, d’une « maison servant actuellement et faisant partie de ladite manufacture du tabac … situé quartier de la barre … La reconstruction de L’entière charpente du grenier au-dessus de la menuiserie et de la forge ainsi que des autres réparations en maçonnerie qui seront nécessaires et auxquelles on procèdera lors de la belle saison. Ledit Sr de Catuffe promet et s’engage de payer la moitié de la dépense qu’elle qu’elle soit à faire dans le susdit grenier et aux ateliers du dessous où se trouvent la forge et la menuiserie de la dite manufacture ». Le bail se terminera le 1er février 1777.

Danger de suppression de la manufacture

 

Déjà en 1819-1822, des échos envahissent la ville de Tonneins : on envisagerait de supprimer cette industrie au profit de celle de Bordeaux. Un extrait d’une délibération du Conseil général du 29 juillet 1819 mentionne : « vu sa délibération de la session de 1818, par laquelle il a représenté l’Etat de dépérissement dans lequel est tombée la manufacture de Tonneins, on attribue la cause à la diminution de son arrondissement de débit, duquel on a distrait une partie pour former celui de Bordeaux. Il pense qu’il est digne de sa sollicitude paternelle d’insister pour que cette fabrique recouvre son ancien arrondissement dont l’étendue seul peut lui rendre sa prospérité ».

 

En séance du 6 août 1822, le conseil de la sous-préfecture de Marmande « témoigne ses regrets de ce que le gouvernement n’a pu encore avoir égard à ses réclamations pour l’agrandissement de l’arrondissement de cette manufacture. Il ne cessera d’émettre son vœu pour cet agrandissement et de désirer que les circonstances permettent de l’effectuer, afin de calmer les craintes généralement répandues, de la suppression d’un établissement aussi important pour la population industrielle de la ville de Tonneins ».

Après beaucoup d’agitation au sein de la population, des élites et des menaces de grève du personnel féminin employé à la manufacture, le calme reviendra pour quelques années. Le calme avant la tempête.

Guéguerre politique, avis de décès de la manufacture

Après plusieurs malaises, la manufacture des tabacs de Tonneins va mourir.

De 1860 à 1866, des personnes vont se battre pour la garder en vie, d’autres vont feindre d’être de leur combat pour finalement enclencher la "mise à mort".

Le 10 septembre 1861, le Journal de Lot-et-Garonne insère dans ses colonnes, le rapport de séance du 29 août du Conseil Général. Le sujet de la manufacture est à l’ordre du jour : « La manufacture des tabacs de Tonneins jouit, de temps immémorial, d’une juste renommée qu’elle doit aux traditions de sa fabrication, et au progrès des connaissances industrielles, sous une habile direction. Exposé à toutes les inondations de la Garonne, et composé, en grande partie, de vieilles constructions marquant d’ensemble et offrant peu de solidité, cet établissement exige une reconstruction commandée par les besoins du service et l’exiguité du local actuel. L’appropriation des bâtiments existants deviendrait difficile et onéreuse, parce qu’il serait indispensable d’acquérir les diverses maisons qui leur sont contigues, acquisition qui élèverait, sans remédier aux inconvénients, les dépenses d’appropriation à un chiffre très considérable.

L’administration de Tonneins a dû se préoccuper de cet état de choses en raison des bienfaits que la population retire des travaux de la Manufacture. Par sa délibération en date du 13 novembre 1860, le Conseil municipal offrait à l’administration des tabacs, en vue de la reconstruction de la Manufacture, un vaste emplacement situé dans le voisinage de la gare du chemin de fer, et, dans les séances du 17 et du 28 juin dernier, il créait, à l’aide des plus forts imposés, les moyens de subvenir aux dépenses considérables nécessités par l’acquisition de ce terrain qui ne coûtera pas moins de 80.000 francs.

L’administration générale des tabacs, frappée de ces considérations et des sacrifices votés par la commune, a chargé dernièrement M. l’Ingénieur d’étudier cette importante question, et on doit espérer de son expérience une proposition sérieuse et favorable.

La ville de Tonneins n’est pas seule intéressée à la prospérité de cet établissement qui profite au département tout entier ; à un intérêt local, se joint, de plus, un intérêt public : les établissements de cette importance, vous le savez, Messieurs, sont d’un grand secours pour la population ouvrière, l’administration y trouve un atelier permanent pour occuper 12 à 1.500 ouvriers des deux sexes, et le gouvernement une source féconde de sa prospérité financière.

A des considérations si décisives vient se joindre encore, pour le département, un intérêt réel et puissant : la reconstruction de la Manufacture aurait pour effet de trancher la difficulté qui retarde indéfiniment la confection du chemin n°20, dans la traverse de Tonneins, seul, mais sérieux obstacle pour rendre à la circulation toute son activité, pour développer et pour étendre cette importante voie de communicationM. le Préfet, toujours prompt à s’associer aux mesures utiles, n’a pas hésité à favoriser ce projet de toute l’activité de ses démarches ; le Conseil général, si soigneux des intérêts du département ne se refusera pas à appuyer ce même projet de sa puissante recommandation.

J’ai donc l’honneur de vous prier, Messieurs, de vouloir bien émettre le vœu qu’il plaise à Son Exe. Le ministre des finances, en accueillant l’offre faite par la commune de Tonneins, pour la reconstruction de la Manufacture, de presser le plus possible l’exécution d’une entreprise si digne de sa haute sollicitude … »

Suite à la parution de cet article, le conseiller municipal et ancien maire, Monsieur Couach, interpelle par courrier du 12 septembre, Monsieur le Préfet. Il regrette qu’avant d’acter la translation de la manufacture, une enquête n’ait pas été faite. « Bien des intérêts sont alarmés par le déplacement projeté. Les propriétaires voient leurs quartiers abandonnés. Les fournisseurs, les marchands en boutique y voient la ruine, sans compensation et sans intérêt par l’administration des tabacs puisque elle paiera toujours les transports … La nouvelle manufacture sera à 2300 mètres environ de l’ancienne et à 1500 mètres de tout centre : elle sera dans un désert, où il n’y a rien et tout à faire. La supériorité de nos tabacs en poudre provient dit-on de la qualité des eaux ; si on fabrique avec de nouvelles eaux, la qualité peut en être altérée, et alors il n’y a plus de raison pour nous laisser cette fabrication parce que le prix de revient est énorme comparativement aux Manufactures de Bordeaux et de Toulouse. La proximité de la rivière où est actuellement la Manufacture est encore très précieuse et rien ne remplacera cette position pour l’écoulement facile des eaux sales. Je me demande ce qu’on en fera ? » Il argumente que les eaux sales porteraient "la peste" dans les quartiers de Tonneins, avant qu’elles ne parcourent deux kilomètres pour se jeter dans la Garonne. « Fera-t-on des acqueducs ? Mais aura-t-on les fonds nécessaires … ». Il veut croire que, dans l’intérêt de la ville et de la manufacture elle-même, « il serait plus convenable de reconstruire une partie des bâtiments, de les agrandir et c’est très facile avec les 80.000 francs votés par le conseil municipal. On pourra très bien les préserver de l’humidité et des débordements, et remblayer après le chemin n°20 … la barraque du magasin Peselsis pourra peut-être en souffrir un peu, ainsi que les plantes du jardin, mais on exhaussera le premier et après avoir remblayé le second, dans deux ans les plantes seront plus belles. J’ai fait ces observations au sein du conseil municipal, sans trop insister, parce que toute observation est taxée d’opposition et que le projet de la translation de la manufacture à la gare, n’a d’autre but que de réaliser le projet chimérique de créer une nouvelle ville. J’en trouve la preuve dans l’emploi du vote de 80.000 francs, dont 27 000 seulement sont affectés au terrain de la manufacture et 55.000 à la création de quatre rues neuves … ».

On ne sait pas si le Préfet a répondu à cette lettre …

Le 1er mars 1862, le maire en poste, Théodore Desclaux, adresse au Préfet une lettre dans laquelle il s’agace « des imprimés » qui circulent dans la ville, signés par Monsieur Couach, « cet homme qui tourne de plus en plus à l’aigre, ne tient pas seulement au ridicule de la publicité, mais il cherche par tous les moyens possibles, à altérer la vérité, à dénaturer les faits et à se livrer contre l’administration municipale, à toutes les insinuations les plus perfides … ». Il annonce au Préfet qu’il gardera le silence, plutôt que de répondre à une « polémique interminable … pourvu qu’il ne porte pas atteinte à ma dignité et à mon honneur. » Il transmet, avec son courrier, l’imprimé de son adversaire qui semble avoir « impressionné le Ministre des finances » pour qu’il puisse juger « de son mérite et de la bonne foi et du talent de son auteur ».

Cet imprimé, rappelant et incluant le mémoire adressé au Ministre des finances par Monsieur Couach, est destiné au Conseil municipal de la ville. Il est impossible ici de révéler l’imprimé de quatre pages dans sa totalité, mais nous allons en relever l’essentiel. Monsieur Couach dit « pour faire réussir des projets aussi ruineux » que l’offre d’un terrain pour la reconstruction de la manufacture des tabacs près de la gare, « l’environner de rues, place et boulevard sompteux », « vous n’avez pas craint, dans les considérants de la délibération, de jeter la défaveur sur l’ancienne manufacture et de laisser supposer que vous aviez cédé plutôt à la tentation de créer un quartier de ville nouveau, qu’à l’intérêt vrai de la Manufacture, alors que, si elle n’avait été un prétexte, il était si simple ‘offrir une somme d’argent et de laisser l’Administration des Tabacs libre de construire là où elle aurait voulu. Je veux bien croire, Messieurs, que vous n’avez cédé qu’à la crainte de la suppression de cet établissement …  Avant de voir briser ainsi un établissement séculaire, qui doit sa renommée aux dispositions prises par plusieurs générations de fabricants pour y faire du bon Tabac, permettez à un ancien administrateur de la ville de présenter quelques observations. Cette manufacture a plus de 200 ans de date. Pendant les guerres de religion, la ville de Tonneins fut détruite et réduite en cendres ; et les habitants, décimés, ruinés, herchèrent dans l’industrie du Tabac les moyens de réparer les maux de la guerre. En 1650, cette Manufacture avait déjà acquis une grande renommée, et en 1720 la Ferme Générale en fit un grand établissement qui occupait 1,200 ouvriers. Après l’abolition de la Ferme Générale, la suprématie des Tabacs de Tonneins fut si bien reconnues, que plusieurs autres fabriques s’établirent dans la ville et ne cessèrent qu’en 1810, à la création du monopole. Et à cette époque, si cette Manufacture fut pas écrasée par le voisinage et la rivalité des Manufactures de Toulouse et de Bordeaux, elle le dut à la tradition de ses bons produits ; … que cette supériorité vienne des eaux de la Garonne qui alimentent les puits de la Manufacture, que ce soit l’air pur et sain de la rivière dont le courant emporte tout ce qui peut corrompre l’air, je me demande si en reconstruisant la Manufacture près de la gare de chemin de fer, à 1,500 mètres environ de l’ancienne, on trouvera là les mêmes éléments atmosphériques, et si la fumée du charbon de terre dont l’air est imprégné, et la difficulté de l’écoulement des eaux sales, n’altèreront pas la qualité des Tabacs ? C’est … le regret de voir un établissement séculaire brisé sans nécessité, qui m’ont engagé à prendre la liberté d’écrire cette lettre … Je me permets donc de répondre aux motifs invoqués pour le transfert de la Manufacture à la gare que, si les bâtiments actuels sont insuffisants, la ville peut largement acheter et payer, … les quelques maisons et barraques qui entourent la Manufacture actuelle. Elle aura alors un emplacement plus considérable qu’à la gare ; elle formera une île magnifique, entourée de rues de tous côtés … quant aux débordements de la rivière, il y en a eu très peu depuis 200 ans qui aient causé des dommages, et si en 1855 et en 1856 on n’avait pas été pris à l’improviste, ces débordements, que de mémoire d’homme on n’avait jamais vus aussi extraordinaires, n’auraient fait aucun mal …

Après avoir répondu, je crois, aux motifs invoqués pour transférer la Manufacture près de la gare, j’ai l’honneur de prier Votre Excellence de me permettre d’invoquer à mon tour un grand intérêt local pour qu’elle reste là où elle est. Depuis la création du monopole, pas une fortune ne s’est faite à Tonneins dans l’industrie ; nos fabriques de corderie, qui ont remplacé l’industrie du Tabac, végètent et n’ont aucune espérance de prospérité … On gênera leur industrie en essayant de porter vers le chemin de fer ; beaucoup de cigarrières sont filles ou femmes d’ouvriers cordiers et demeurant, ainsi que presque tous les autres ouvriers en Tabac, avec deux extrémités de la ville et suivent la Grande-Rue pour aller à la Manufacture. Si on transfère cet établissement à la gare, tout ce monde passera sur les derrières de la ville, par des chemins isolés et souvent impraticables. Ce sera peu de chose si on veut ; mais ce qu’il y aura de plus grave, c’est que nous avons tous nos marchands en boutiques ou en magasins qui sont sur la Grande-Rue, précisément à cause du passage des ouvriers ; il n’y a pas un seul marchand sur les boulevards. Je me demande s’il est humain d’obliger ces industriels d’aller reconstruire leurs maisons dans le désert de la gare, ou de perdre leurs ventes quotidiennes en restant chez eux, et de favoriser ainsi la concurrence des marchands étrangers qui iront s’établir sur des tréteaux ? Et ce serait une bien grande illusion d’espérer que les riches iraient faire construire des maisons dans ces contrées. Depuis 52 ans que nous avons le monopole, il a été construit à Tonneins une seule maison par un riche ; elle a coûté 80,000 francs environ, et l’année dernière elle s’est vendue 25,000 francs seulement. Aussi il n’y a que des ouvriers ou de petits propriétaires qui font onstruire pour leurs dessins ; ils recherchent les terrains bon marché, et certes ils n’iront pas aux environs de la gare si la Manufacture s’y reconstruit.

Pour ce qui est de la suppression de la Manufacture dont on nous menace à tout propos, si elle n’est reconstruite à la gare, j’ai pris la liberté de ne pas y croire, et je le nie hautement tous les jours, parce que l’Empereur et son Gouvernement ont montré trop de sollicitude jusqu’à ce jour pour la classe ouvrière pour permettre, lorsque le monopole a déjà tant appauvri notre population, qu’elle soit réduite au désespoir. ˗ Que Votre Excellence juge elle-même si la ville de Tonneins mérite un tel malheur.

Lorsqu’en l’an VIII de la République on créa les arrondissements, la ville de Tonneins, par son commerce, ses nombreuses Manufactures de Tabacs, était riche et une des premières villes du département. Elle avait droit de posséder la Sous-Préfecture et les Tribunaux, par la raison qu’elle était déjà le siège d’un Tribunal correctionnel, et que c’était là où le chef-lieu devait être placé. Mais les habitants, absorbés par leurs affaires et se reposant sur leurs droits, ne réclamèrent point ; ces établissement furent enlevés à la ville, et Marmande devint le chef-lieu de l’arrondissement. Aux évènements de Décembre 1851, j’étais Maire alors, notre population donna l’exemple de l’ordre à toutes les villes de l’arrondissement, même du département … M. le Préfet d’alors … ne croyant plus la Sous-Préfecture en sûreté à Marmande … la transféra à Tonneins par son arrêté du 11 décembre 1851. Mais cet arrêté fut annulé, et le chef-lieu de l’arrondissement nous fut encore ravi. Et c’est après tous les mécomptes qu’à éprouvés la ville de Tonneins qu’elle serait encore menacée de perdre la Manufacture des Tabacs ? la seule ressource qu’il lui reste ? …

Il me semble … que si la Manufacture se reconstruit près de la gare, le Gouvernement dépensera plus d’un million sans un seul avantage pour lui. Si au contraire, elle reste sur les bords de notre beau fleuve, où elle a une charmante plage complantée d’oseraies et une longue allée d’arbres magnifiques, et en ajoutant aux bâtiments existants les maisons contigües, dont la dépense peut être faite sans compromettre la situation financière de la Commune, cette dernière pourra s’occuper alors de la reconstruction d’une Église et d’un Temple protestant, qui seront ajournés indéfiniment, si la Manufacture se fait près de la gare. L’État aura un établissement plus vaste avec une belle façade, dans un magnifique quartier de la Grande-Rue, où on pourra faire de belles portes d’entrée, et la ville de Tonneins, reconnaissante de conserver sa Manufacture séculaire, bénira le nom de Napoléon III … » 

L’ancien maire et l’actuel ne vont cesser dès lors, de se faire la guerre en prenant l’avenir de la manufacture en prétexte. Le commissariat de Police va même être saisi de l’affaire et va adresser régulièrement des rapports à Monsieur le Préfet, sur la Guéguerre municipale.

Malgré l’aveu de silence fait à Monsieur le Préfet, Théodore Desclaux réagit au propos de son adversaire, lui aussi par voie d’imprimé, le 25 mars 1862. Le 4 avril suivant, le commissaire de police en adressera une copie au Préfet en notant que « cette double polémique est regrettable car chacun a ses partisans ; je dois dire aussi comme vérité, qu’aucun des deux n’a été pris au sérieux … les oisifs, et il n’en manque pas à Tonneins, en sont enchantés … ».

« Messieurs, …

Quelle que soit ma répugnance pour la publicité et mon peu de souci de répondre à une circulaire peu bienveillante et présentant les actes de mon administration sous un jour défavorable ; n’ayant d’ailleurs aucune intention d’engager une polémique, … J’attendais je l’avoue, une prompte justice du bon sens public, un instant fasciné par d’éblouissantes promesses et entraîné à mal juger une question qui s’est imposée à nous avec une puissance irrésistible, tant elle domine tous les intérêts. La malveillance, les fausses interprétations et peut-être aussi le silence de l’Administration municipale, … m’ont obligé, pour combattre les erreurs, à sortir de la réserve dans laquelle je m’étais renfermé jusqu’ici … Avant de réfuter les arguments exposés dans la circulaire, qu’il me soit permis de rappeler, dans leur ordre chronologique, quelques antécédents à éclairer les débats.

A sa première visite à Tonneins, M. le Préfet, examinant sur les lieux les projets de rectification de la route n°20, dans la traverse de la ville et plus particulièrement de la côte de la Manufacture, répondit à propos des difficultés opposées par l’Administration des Tabacs … la reconstruction de la Manufacture est la question principale, les autres sont secondaires …

Je ne suis pas pessimiste ; mais lorsque M. le Préfet nous dit : Tonneins est sérieusement menacé de perdre la Manufacture, redoublez de zèle, d’activité et de patriotisme ; …

J’aurais regardé comme le plus malheureux de ma vie le jour où sous mon Administration, la Manufacture eût été supprimée. Ce malheur n’est plus à craindre, Dieu Merci ! …

La reconstruction de la Manufacture étant décidée en principe, le devoir de l’Administration Municipale était naturellement tracé. Elle devait choisir elle-même l’emplacement qui pourrait se prêter le mieux au développement, à l’embellissement et à l’amélioration de la ville, tout en remplissant les conditions imposées par l’Administration des Tabacs … Le sol occupé par la Manufacture actuelle n’ayant pas la superficie demandée (un hectare), éloignait toute idée de reconstruire sur place. Cet argument décisif justifie la conduite de l’Administration dans cette affaire.

Examinons maintenant celui de la reconstruction sur place. En jetant un coup d’œil sur la configuration du terrain occupé par la Manufacture actuelle, on était tenté de se demander quel est le motif sérieux qu’on pourrait faire valoir en faveur de la préférence accordée à cet emplacement défectueux, éloigné de la gare, exposé aux crues de la Garonne … et dont l’exposition laisse beaucoup à désirer ? … En achetant les maisons contigües à la Manufacture, on aurait, nous dit-on, « un emplacement plus considérable qu’à la gare, une île magnifique entourée de rues de tous côtés ». … nous trouvons à peine 70 ares de superficie pour toute l’île, tandis que nous avons offert un hectare près de la gare. Cette différence devrait suffire pour faire repousser le projet de la reconstruction sur place, car l’insuffisance de terrain entraînerait forcément la réduction des bâtiments, la suppression de plusieurs ateliers et la diminution du nombre d’ouvriers. … un remblai de deux mètres de hauteur, destiné à mettre la Manufacture à l’abri des débordements du fleuve et les travaux considérables de terrassement de la côte, n’augmenteront-ils pas de beaucoup la dépense à faire pour les fondations ? N’aura-t-on pas encore à se défendre contre les infiltrations s’écoulant du rocher ? ».

Avec cet imprimé destiné à tous les habitants de la ville, le maire espérait « que le bon sens public calmerait l’agitation suscitée par des erreurs volontaires … ». Et la guéguerre ne va cesser de trouver des armes en chacun des officiers de la ville. Les choses se calment un peu en 1863, jusqu’à ce que le maire fasse un discours.

Au début de l’année 1864, Théodore Desclaux, va présider une séance à la Société de Secours Mutuels de Saint-Vincent-de-Paul de Tonneins, pour rendre compte des opérations de l’année précédente. À l’ouverture de la séance, il prononce un discours dans lequel, bien évidemment, il revient sur la polémique au sujet de la manufacture. « La Commune, pour faire face aux engagements contractés par elle, avait ouvert une souscription qu’elle pensait de voir être couverte en très peu de temps, au milieu d’une population riche. Trompée dans ses espérances, elle gémissait sur sa position pendant que les capitaux fuyaient devant elle, lorsque vous lui avez généreusement apporté une partie de vos épargnes … Je n’ose pas avancer que je me suis trompé, mais je dis que l’opinion publique, égarée par de fausses interprétations, des conjectures érronées, a failli perdre la Maunfacture qui fait la gloire et la richesse de notre cité, en s’opposant aux mesures nécessaires à son maintien et à des sacrifices qu’un patriotisme mieux éclairé aurait dû accepter sans difficulté. Je n’accuse ici personne. Loin de moi la pensée de désigner qui que ce soit à la haine ou au ressentiment de la classe ouvrière. C’est un fait accompli ; un fait malheureux appartenant désormais à l’histoire de notre ville, et qui fera peu d’honneur à ses habitants. Il est donc nécessaire, Messieurs, de vous faire connaître la vérité et essentiel de dissiper les erreurs qui troublent les esprits et froissent les intérêts.

La question de la Manufacture est une de celles qui aurait dû avoir le rare privilège de réunir la population entière dans un même sentiment de patriotisme et de dévouement. Tous, grands ou petits, riches ou pauvres, devaient concourir, dans la mesure de leurs forces, à cette œuvre populaire. D’où vient donc, Messieurs, cette division parmi nous ?... ».

Après avoir tenté de calmer la population par la défense, il va parler du bâtiment de la manufacture. « Il est exposé aux brouillards et à l’humidité pendant l’hiver, à une chaleur tropicale pendant l’été, et le grand nombre de malades de cet établissement accuse son insalubrité. Si la Manufacture n’existait pas, on ne songerait guère à la bâtir sur un rocher humide, suintant l’eau de toutes parts … En supposant même tous les avantages acquis au local actuel, une raison péremptoire s’opposait aux désirs de ceux qui voulaient le conserver pour y reconstruire la Manufacture, c’est l’opposition absolue de l’Administration, qui nous a dit : « Sa reconstruction vers la gare, ou sa suppression ». En présence de cet ordre formel, nous avons dû nous exécuter et réunir tous nos efforts pour assurer son succès.

Si l’on songe aux conséquences funestes de la suppression de la Manufacture, on recule épouvanté devant l’idée des malheurs incalculables qui seraient venus fondre sur nous. Je suis de ceux qui pensent qu’on doit tenir compte des avertissements, …

La Manufacture ne peut donc exister dans les conditions actuelles. Tout menace ruine ; rien n’y est à sa place. L’insuffisance et l’insalubrité du local ne permettent plus de conserver dans cet état anormal et dangereux, ni de prolonger son existence éphémère. Voilà la véritable situation en présence de laquelle nous nous sommes trouvés et dont nous voulons sortir le plus tôt possible. Toutes nos démarches n’ont pas eu d’autre but … ».

Imprimé et distribué dans toute la ville, ce discours arrive bien évidemment dans les mains du seul adversaire notable du premier magistrat de la ville, Monsieur Couach. « M. le Maire recommence ses attaques et fait une longue histoire à sa façon pour se justifier d’avoir provoqué le déplacement de la Manufacture, et pour prouver que s’il n’avait pas pris cette mesure, s’il ne s’était désolé, s’il ne s’était tourmenté et rendu malheureux, la Manufacture aurait été supprimée ». La guéguerre des imprimés reprend donc son cours, avec plus de colère encore chez l’ancien maire. Il faut savoir que le terrain ʺoffertʺ par la ville pour la reconstruction de la manufacture, appartenait au père de Monsieur le maire actuel. « Si M. le Maire s’était donné la peine de me demander communication des détails que j’offrais dans mon mémoire … il aurait vu que dans le projet on conservait un vaste bâtiment neuf, construit dans l’intérieur de la Manufacture, au-dessus des hautes eaux, il y a dix-sept ans, où sont généralement les ateliers et les matières précieuses. Les cigarières étant dans des annexes éloignées de la Manufacture, je le demande, les ouvriers auraient-ils chômé pendant quatre ans, alors qu’aucun atelier n’aurait été déplacé, et qu’il restait encore pour ressources le magasin Peselsis ? M. le Maire est-il plus heureux lorsqu’il nous répète encore … que l’ancien emplacement ne réunit aucune des conditions hygiéniques nécessaires à la santé, parce qu’il est exposé aux brouillards pendant l’hiver … Ce raisonnement chez un médecin me paraît bien étrange, alors qu’il a fait acheter à son père une maison dans la même situation que la Manufacture, sur le bord de la rivière, sur la même ligne, et lui a fait vendre de magnifiques emplacements aux abords de la gare, où, d’après lui, ce n’est pas là que l’on trouve un bon air et un bon soleil …

Autrefois il y avait des personnes qui répandaient de temps à autres le bruit que la Manufacture allait être supprimée, et ensuite elles annonçaient qu’elles avaient obtenu sa conservation. Un jour ces bruits prirent assez de consistance pour que le Conseil municipal s’en émût. On sollicita la protection de M. de Martignac, notre député, et quelque temps après on apprit que, grâce à ce concours, la Manufacture avait été conservée. Au prochain voyage de M. de Martignac dans le pays, le Conseil municipal fut en corps le remercier. Savez-vous ce que répondit M. de Martignac ? « Messieurs, je ne vous comprends pas. Votre Manufacture, à ma connaissance, n’a jamais été menacée ; mais si ce malheur vous arrive, vous me trouverez toujours disposé « à la défendre » …

Pendant plus de trente ans, il paraît que ces bruits ont cessé et n’ont repris que depuis l’administration de M. le Maire d’aujourd’hui … quels avantages nous allons retirer de ce qu’il ait plus à M. le Maire de provoquer le transfert de la Manufacture près la gare, alors qu’elle y arrivera mutilée et décapitée par la suppression de la fabrication du tabac en poudre ? … Et dans le fait : supposons que la nouvelle Manufacture soit un palais, comme l’appelle d’avance M. le Maire, et qu’en grandes lettres d’or on voit écrit sur son plafond : Manufacture Impériale des Tabacs … Pour ce magnifique palais, il faudra encore déplacer les morts, alors que notre cimetière de création récente, n’était plus dans l’intérieur de la ville, et avait d’immenses servitudes de tous côtés pour l’agrandir au besoin. Et dans dix ans, lorsque 3 ou 4,000 cadavres seront enterrés dans le nouveau cimetière, je me demande si l’eau qui nous vient de ce côté pour alimenter nos puits et nos fontaines, ne nous arrivera pas corrompue… ».

Je veux admettre … que l’Administration des Tabacs ait dit : « La reconstruction ou la suppression » … il ne pouvait en être autrement puisque M. le Maire s’est efforcé de signaler la Manufacture comme insalubre et n’étant plus bonne à rien. Mais ne pouvait-il désigner un autre point que celui qu’il a choisi ? par exemple, ce vaste emplacement, mieux exposé et plus aéré que l’autre, qui est entre la rue de la Gare et celle de Germillac ? Là, il n’y avait aucune maison à exproprier, ni de cimetière à déplacer, une cale, à usage de la Manufacture seule, l’aurait relieé au chemin de fer, les eaux étaient faciles à écouler … il est vrai que nous n’aurions pas créé de nouvelles rues, tandis que de l’autre côté, pour avoir la gloire d’ouvrir des rues nouvelles ou plutôt des clouques, sous les nos pompeux de Solférino, Magenta, etc., etc.,… ».

Malgré de nombreuses divergences et cette ʺguéguerre politicienneʺ, la manufacture se déplacera vers la gare, après que tous les corps enterrés dans l’ancien cimetière soient déplacés eux-aussi.

Le 7 mars 1864, par un nouvel imprimé, Théodore Desclaux, maire de Tonneins, répondra aux attaques de son conseiller municipal. Le commissaire de Police, dans son ultime rapport adressé au Préfet « regrettera cette polémique entre l’ancien et le nouveau maire, carelle ne tend qu’à passionner certains esprits et d’un autre côté qu’à amuser les nombreux oisifs de Tonneins ».

Vente aux enchères

Par un procès-verbal en date du 1er mars 1898, l’administration des tabacs a remis à celle de l’enregistrement des Domaines et du Timbre, divers bâtiments, jardins, cours, terrasses, chemin de ronde, comprenant l’ancienne manufacture des tabacs située quai de la Barre, pour être vendus au profit du Trésor. Pour engager au mieux cette vente, un expert a été nommé pour rédiger un rapport en vue de procéder à l’estimation des immeubles dont l’aliénation est projetée, d’examiner l’état des bâtiments et de relever les contenances et les « confrontations ». « La vente en bloc devant offrir des difficultés à cause de l’étendue des terrains et l’importance des constructions, nous avons cherché les moyens d’en faire plusieurs lots. C’est ainsi que nous avons été amené à diviser la masse des immeubles en cinq parties … s’il eut été possible, nous aurions augmenté le nombre de parties, mais la disposition des bâtiments ne nous l’a pas permis. Nous nous sommes donc arrêtés à l’idée de cinq lots sauf à les réunir en un seul, dans le cas peu probable d’ailleurs, où il se présenterait de grands industriels à l’adjudication …

1er lot- Un jardin entouré d’un mur de clôture … N°s 92, 95, 94 et 96P section L, séparé des bâtiments de l’ancienne Manufacture par le chemin de Grande CommonN°20 … Ce jardin est dans une excellente situation, d’un très bon rapport et parfaitement entretenu. Il est complanté d’arbres fruitiers d’espèces variées et de pieds de vigne en pleine production. Une pompe avec bassin et canalisation permet d’en arroser toutes les parties. Il est pourvu en outre d’une serre et de deux maisonnettes pour le logement du jardinier. La maisonnette du bâtiment A est indépendante du magasin de Pesselsis, néanmoins l’Etat conserve la mitoyenneté jusqu’à hauteur d’héberge du mur de clôture et du mur pignon donnant sur le vacant N° 96 tout en laissant à l’acquéreur la charge de condamner les deux portes de communication dont ces murs sont pourvus. La maisonnette d’habitation est adossée au mur Sud-Ouest du magasin Pesselsis dont la vente de la mitoyenneté est comprise dans la partie commune aux deux bâtiments seulement. La partie dudit mur restant non mitoyenne est percée au rez-de-chaussée de quatre ouvertures grillagées et six ouvertures non grillagées. Ces ouvertures seront une servitude au profit du magasin ainsi que les eaux d’égout de la toiture et la saillie de cette toiture …

2me lot- Un corps de bâtisses avec cours et alluvions chemin de ronde, au lieu appelé Quai de la Barre, établis sur un terrain portant les numéros 767P, 768, 769 et 771P de la section L … Ce lot se décompose ainsi : une maison ayant sa façade principale sur la Garonne, une 2me façade sur le chemin de Grande Comon N° 20 et une 3e façade sur une cour intérieure. Les façades sont percées d’ouvertures munies de chassis vitrés et de persiennes. Le rez-de-chaussée est composé de caves, salles de débarras, salle de bains et salles de douches. On accède au 1er étage à l’extérieur par un escalier en pierre avec véranda et, à l’intérieur, par un escalier de service qui arrive aux combles. Le 1er étage se compose d’une cuisine, d’une souillarde, d’une salle à manger, d’un salon, d’un cabinet de toilette, de water-closets, de chambres à coucher et de chambres de bonne au-dessus. Toutes ces pièces bien éclairées sont dans un état parfait d’entretien et font partie des bâtiments E et G. A la suite de la maison d’habitation, côté Nord-est, se trouve deux corps de bâtiment plus anciens et en moins bon état … le rez-de-chaussée et le premier étage reliés par un escalier servaient de magasin. La charpente est solidement constituée, mais le plancher est en mauvais état ainsi que la menuiserie. Ces deux bâtiments sont désignés sur le plan par les lettres C et D … A la suite de ces deux derniers bâtiments … se trouve le bâtiment F … qui servait encore de magasin et présentant à peu près la même disposition et le même état d’entretien … A la suite du bâtiment F … se trouve la moitié des bâtiments H et I, élevés de trois étages et servant primitivement d’ateliers aux cigarrières. Le tout en bon état d’entretien … les planchers sont un peu usés, mais la structure générale est solidement établie et la menuiserie est en bon état. … Entre le bâtiment ci-dessus décrit existe une cour intérieure avec un puits surmonté d’un bassin pour la distribution des eaux dans la maison d’habitation. Une pompe aspirante et foulante, mue à bras d’homme, est placée dans le puits. Cette cour comprend les Nos 767P, 768 et 769P. Faisant face à la Garonne et entre la façade principale et la rive, se trouve une esplanade complantée d’acacias, de platanes et de bois de saule, traversée par la rue du Quai et le chemin de halage … le long du chemin de halage et soutenant l’esplanade se trouve un mur en mauvais état. Ni les alluvions ni l’esplanade ne sont closés.

Une porte cochère avec portillon sur la façade Sud-Ouest forment l’entrée de ce lot qui est par son étendue et sa position avantageuse d’une valeur assez considérable, malgré l’ancienneté de quelques-unes des bâtisses intérieures. Il semble très avantageux pour un commerce de barriques, bois de construction, etc etc. Ce lot est considérable, mais par suite de la disposition des bâtiments, il ne paraît pas possible de le subdiviser …

3me lot- Un corps de bâtisses avec cour, terrasses et alluvions, quai de la Barre et portant les numéros 765, 766, 767P, 769P, 770, 771P, 772, 773 et 774P de la section L … Ce lot confronte dans son ensemble : du Sud-Est au lavoir public, au quai, au 4me lot ci-après, à l’immeuble Combret, à la rue du Quai ; du Sud-Ouest au fleuve de Garonne ; du Nord-Ouest à l’immeuble Picot, au 2me lot ci-dessus et du Nord-Est au 5me lot. … Par rapport au quai les limites du 3e lot sont difficiles à déterminer du côté Sud-Est où se trouve un terrain vague qui n’a jamais servi et qui ne sert qu’à la circulation. Nous pensons cependant que l’esplanade appartenant à l’Etat comprend tout le front de la manufacture jusqu’au chemin de halage diminuée de la rue du quai de la Barre.

Le corps de bâtiment de ce lot est formé d’une maison représenté par la lettre J (anciens bureaux) … ayant la façade principale sur la Garonne et une autre façade sur la cour intérieure. Les façades sont percées d’ouvertures munies de chassis vitrés et de persiennes. Le rez-de-chaussée se compose d’un vestibule, d’une petite cuisine, de deux magasins, de chambres à coucher et d’une cage d’escalier permettant l’accès du 1e étage, lequel se compose de plusieurs chambres à coucher. Toutes les pièces sont parfaitement éclairées. Les unes sont en bon état d’entretien et les autres ont besoin de sérieuses réparations locatives. A la suite de la maison et se retournant d’équerre, se trouve un hangar désigné au plan sous la lettre P, solidement établi sur 4 piliers en pierre de taille et murs avec une charpente également très solide … A l’angle nord de ce hangar existent une buanderie et les water-closets, bâtiments O, le tout couvert en ardoises dans un état passable d’entretien. Devant les water-closets se trouve le bâtiment M qui a servi d’atelier de forge. Ce bâtiment est dans un état médiocre d’entretien. Derrière la forge existent les bâtiments L et N et deux terrasses. Ces bâtiments sont dans un état complet de vétusté. A la suite de la terrasse, contigüe au bâtiment L, se trouvent les bâtiments H et I qui font partie par moitié du 3e lot, l’autre moitié ayant été attribuée au 2me lot. Ces bâtiments élevés de trois étages sont reliés par un grand escalier en bois dur. Ils servaient primitivement d’ateliers aux cigarrières … Une passerelle couverte relie le bâtiment I au bâtiment J de la maison d’habitation. Les planchers sont un peu usés, mais la structure générale est solidement établie et la menuiserie est en bon état. Entre les divers bâtiments ci-dessus décrits existe une cour intérieure macadamisée avec un bassin … Du côté de la Garonne entre la façade principale et la rive se trouve une esplanade complantée de platanes, d’acacias et de bois de saule traversée par la rue du Quai et le chemin de halage.

Ce lot également très étendu et d’une position moins avantageuse que celle du lot précédent, a une valeur importante. Les constructions sont en moins bon état, néanmoins quelques réparations locatives pour les principaux bâtiments pourraient les remettre en bon état d’entretien. Comme le 2me lot, elles conviendraient à l’établissement d’une industrie ou à un commerce nécessitant un grand espace …

4me lot- une petite maison avec basse-cour et hangar, bâtiments R et Q numéros 762P au lieu du Quai de la Barre, ayant sa façade au Sud-Ouest percée d’une porte et composée d’une petite buanderie avec chai …

5me lot- une maison avec basse-cour portant le N° 774 section L … la maison désignée sur le plan par la lettre K, a sa façade principale sur la route nationale N° 127 ou rue du Commerce et une autre façade dans la rue du Quai indépendamment de celle donnant sur la basse-cour. Les façades sont percées d’ouvertures sans contrevent, mais munies de leur chassis vitrés et grillagés extérieurement. La maison se compose de trois étages sans escalier. A l’exception des murs et de la charpente, tout le reste de la construction est dans un état complet de vétusté. … ».

Ce rapport d’expert va permettre d’établir les bases du premier cahier des charges pour la vente de l’ancienne manufacture. Cette première vente « à la lueur des enchères » aura lieu le dimanche 9 juillet 1899 à l’Hôtel de ville. Seuls les lots 2 et 3 n’ont pas trouvé d’enchérisseurs. Le lot 1 a été attribué à Antoine Delzolliès, négociant habitant Tonneins ; le lot 4 à Antoine Longechal, propriétaire cultivateur habitant le même lieu ; le lot 5 à Maurice Maloche, sellier habitant Tonneins.

Nous n’avons pas retrouvé de documents portant adjudication de ces deux derniers lots. Par chance, nous avons pu mettre la main sur un acte notarié du 30 avril 1900 retenu par Cailheton notaire à Tonneins et portant partage entre Pierre Sure fils, marchand de bois demeurant à Tonneins ; Jean Sallefranque, marchand de bois demeurant à Marmande et Jacques Lecourt, entrepreneur demeurant à La Réole. Ces trois personnes se sont rendus adjudicataires par indivis, des lots 1 et 2 de la nouvelle vente aux enchères et donc des lots 2 et 3 de la première. Voulant faire cesser l’indivision qui existe entre eux, ils ont décidé de former trois lots qu’ils se sont attribués et partagés de la façon suivante : le premier lot attribué par Sure et Sallefranque à Lecourt, se compose de « la partie couchant des immeubles à partager comprenant vaste maison d’habitation et dépendances diverses, cour, esplanade, le tout porté au plan cadastral sous les N°s 767P, 768, 769P, et 771P de la section L et figuré sur la plan que les parties en ont fait dresser à cet effet par les lettres A-B-C-D-E-F-G-H-I-J et A. Cette partie d’immeuble confrontera dans son ensemble : du Nord-Ouest au chemin de Grande communication N°20, du Nord-Est à un passage commun aux premier et deuxième lot dont il sera parlé ci-après, le mur marqué par les lettres A-B et C étant la propriété exclusive du premier lot. Du Sud-Ouest à la rue de la Barre et du Sud-Est au deuxième lot. La ligne séparative du premier lot d’avec le deuxième lot ci-après sera déterminée comme suit :

1e par une ligne droite passant par l’axe du mur de refend ayant séparé les deux bâtiments qui servaient autrefois d’atelier aux cigarières allant du nord-est au sud-ouest et marquée au plan ci-annexé par les lettres D-E.

2e par le prolongement de cette ligne droite dans la direction du sud-ouest à une distance de trois mètres soixante-trois centimètres au mur de l’immeuble appartenant à M. Sure (lettres E et F du plan)

3e par une autre ligne droite perpendiculaire à la précédente d’une longueur de sept mètres (lettres F et G du plan) jusqu’à l’intersection du prolongement de l’axe du mur pignon nord-ouest du bâtiment compris dans le deuxième lot. …

Tout le terrain situé sur la façade sud-ouest entre cette ligne, la rue du quai de la Barre et le chemin de grande communication N°20, sera la propriété exclusive du présent lot.

Deuxième lot

Le deuxième lot attribué par Mr Salefranque et Lecourt à M. Sure qui l’accepte se composera :

Du surplus des immeubles adjugés à M. Sure Salefranque et Lecourt, exception faite toutefois de la partie affectée à un passage commun et dont il sera ci-après parlé ; comprenant maison d’habitation, bâtiments divers, cour et deux terrasses, le tout désigné au plan cadastral sous les N°s 765-766-767P-769P-770-771P-772-773 et 774 section L et délimité sur le plan ci annexé par les lettres R-D-E-F-G-H-I-J-K-L-M-N-O-P-Q et R. …

Troisième lot

Le troisième lot attribué par MrSure et Lecourt à M. Salefranque qui l’accepte se composera :

De tous les matériaux provenant de la démolition du grand bâtiment central figuré au plan ci-annexé par la lettre I et de tous les bâtiments figurés au dit plan par les lettres C’-F’-H’, ainsi que de tous les objets ou immeubles par destination qui peuvent se trouver dans les dits bâtiments …

M. Salefranque sera tenu de procéder à la démolition et à l’enlèvement de tous les matériaux à ses frais et de ce jour au vingt-cinq février prochain au plus tard …

Mr Lecourt et Sure lui concèdent pour procéder à l’enlèvement des dits matériaux et pendant le délai ci-dessus prévu pour cet enlèvement, le droit de passage par les deux portails donnant accès sur la rue du quai de la Barre compris l’un dans le premier lot et l’autre dans le deuxième lot, ainsi que par le passage commun dont il sera ci-après parlé. …

Passage commun aux 1er et 2e lots :

A l’extrémité nord-est du premier lot et de partie du 2e lot, il sera établi à moitié frais entre les dits premiers et le deuxième lot, un chemin ou passage commun destiné au service des deux lots … La largeur de ce passage sera sur le chemin N° 20 …

Tous les décombres provenant des démolitions de M. Salefranque et laissé par lui seront exclusivement employés par Mr Sure et Lecourt à remblayer ce passage qui devra être entièrement établi dans un délai maximum de trois ans à compter de ce jour. …

M. Lecourt aura le droit de pratiquer sur ce passage et dans la partie seulement marquée par les lettres A et B, les escaliers ou perrons nécessaires pour pénétrer dans son immeuble … ».

Pour résumer :

Lecourt se retrouve attributaire du lot 1, c’est-à-dire de toute la partie gauche des immeubles comprenant la toute première manufacture des tabacs, ancienne ferme générale et maison Catuffe. La limite à droite de sa partie coupe en deux le bâtiment central où se trouvait l’atelier des cigarières aujourd’hui démoli. Il en reste les fondations encore aujourd’hui.

Sure se retrouve attributaire de l’autre partie des immeubles, la partie droite dont la ligne séparative de gauche d’avec le lot de Lecourt, coupe en deux l’ancien atelier des cigarières démoli par Sallefranque en 1900.

Sallefranque se retrouve attributaire de tous les matériaux liés à la démolition de quelques bâtiments annexe et surtout du bâtiment central, ancien atelier des cigarières.

Je regrette que ce bâtiment ait été détruit, surtout que l’on peut se demander pourquoi il l’a été. Les fondations existant encore, il ne peut s’agir que d’une démolition « gratuite » dont les matériaux récupérés ont servi à remblayer le passage dont il est parlé dans l’acte et probablement a quelques constructions à Marmande, puisque Monsieur Sallefranque était un entrepreneur très prisé dans cette commune. C’est lui qui a notamment construit l’immeuble abritant le crédit agricole, à l’angle de la rue Charles de Gaulle et c’est en son hommage qu’une rue menant à l’administration des impôts a été baptisée.

Quelques mots sur le magasin de Pesselsis

Le 10 ventôse an IX, le notaire de l’administration des tabacs, Silvestre Ramon de Lagrèze, rédige un inventaire de toutes les pièces concernant l’origine de propriété des magasins et terre de Pesselsis. Des actes de naissances aux actes de mariages des propriétaires ou des héritiers de ceux-ci, rien n’est oublié. Nous découvrons ainsi que le 18 avril 1766 devant Gondes notaire à Tonneins, un traité portant partage des successions de la communauté de feus Joseph Niquet et Anne Legay son épouse, a été retenue. Ce partage consistait en un mobilier détaillé et deux magasins avec jardin clos et une pièce de terre, connus sous le nom de « Pescelcis » et acquis par sieur Niquet de Antoine Tomé, par contrat retenu le 24 janvier 1739 devant Patu notaire à Paris. Il était convenu que les immeubles de « Peselcis » resteraient en indivision jusqu’à ce qu’ils trouvent à le vendre ou le « liciter ». Les héritiers à la succession sont nombreux et chacun a une part plus ou moins importante sur les biens. Diverses ventes vont être engagées sur les immeubles, entre 1767 et 1783. Des quiproquos ont eu lieu sur quelques ventes, certains ayant vendus plus de parts qu’ils n’en avaient reçus. Louis Joseph Brillon s’est retrouvé acquéreur de « trois seizième » des biens et il en a revendu « un quarantième de plus qu’il n’avait acquis ». Après différents inscriptions hypothécaires et levées d’inscriptions, Louis Joseph brillon vendra à la « maison Laperche ainé, Laville, Arbanère et Cie », une partie des biens de Pesselsis. Les autres parties seront acquises par acte du 27 pluviôse an IX par les mêmes des héritiers de feue Ursule Lanoë de Dieu veuve Legay et par acte du 29 ventôse de la même année par les héritiers des sœurs Le Gay.

Par actes des 25 et 28 juillet 1812 retenu par Colin notaire à Paris, la société « Laperche aîné, Laville, Arbanère et Compie » vendra les magasins de Pesselsis en même temps que les propriétés leur appartenant sur l’ancienne manufacture des tabacs. Les immeubles de Pesselsis se composaient d’un jardin clos de trois côtés par des murs d’enceinte où se trouvent une grille en fer, un bassin, une orangerie, un logement pour le jardin et un magasin servant d’entrepôt pour le tabac. Lorsque les manufactures se sont vendues aux enchères, seul le magasin de Pesselsis est resté appartenir à l’État pour que soient entreposées diverses marchandises restant encore à l’administration des tabacs. Cet état de chose à perdurer au-delà de la translation de la manufacture vers la gare.

Conclusion

Il reste de ses anciennes manufactures en bordure de Garonne, les bâtiments qui se trouvent encore être debout.

Pour combien de temps ?

Beaucoup de petits bâtiments ont été détruits et l’ancien atelier des cigarières, qui formait une grande bâtisse au centre des cours, l’a été lui aussi. Des immeubles locatifs ont remplacé d’anciens bâtiments et des industries se sont implantées dans des locaux chargés d’histoire. Il y a notamment eu un vendeur de glaces et un pompiste dans les bâtiments de l’ancienne manufacture, en bord de route.

Concernant la datation des bâtiments, il nous faut relever deux dates. La première est l’année de construction de la toute première manufacture, celle se trouvant en bord de route « 1718 » d’après les documents de Louis de Catuffe alors propriétaire. La deuxième manufacture, celle où se trouve la plaque « 1726 » sur son fronton, semble dater de 1810. Elle est qualifiée d’immeuble « bâti à neuf », dans l’état descriptif des « manufactures de tabacs de Tonneins » en date du 1er juin 1811, établi par Monsieur Boussière alors architecte expert. C’est dans cette manufacture qu’était installée la société Arthaud, Laporte et Compagnie.

Si aucune démarche n’est prise pour que l’ancienne manufacture vive de son histoire et de son riche passé, il ne restera de cette incroyable industrie que des mots sur du papier.

(Sources consultées aux Archives départementales de Lot-et-Garonne : 1 Q 209 bis ; 2 Q 86-87, 223-224 ; 2 C 2948 ; S 308 ; 11 J fonds Lagrange-Ferrègues ; 3 E 29, 56, 57, 60 fonds des notaires de Tonneins)

Sur les pages suivantes les statues qui ornaient le fronton de la Manufacture Royale des Tabacs, et qui ont été achetées dans les années 1963-1965.

Pendant de nombreuses années ces statues étaient dans le patrimoine du journal Sud- Ouest.

Aujourd’hui ?

La Manufacture des Tabacs de Tonneins. Histoire d'une construction, de 1866 à 1960

Auteur du texte : Marine Faisandier

 

Cliquez pour agrandir les images

 

De la manufacture des Tabacs de Tonneins, certains se souviennent de leurs journées de travail entre ses hauts murs, d’autres se remémorent l’arrivée de la marchandise et le va et vient des palettes, mais beaucoup d’entre nous ont en mémoire sa fermeture.

L’article qui suit s’inscrit dans la continuité d’un travail de recherche réalisé entre 2012 et 2014 sur l’histoire de cet ancien fleuron industriel Tonneinquais (Ce travail donnera lieu à un ouvrage intitulé La Manufacture des tabacs de Tonneins, Mémoire d’une industrie en milieu rural, Ecole nationale Supérieure d’Architecture de Versailles et Université de Saint-Quentin en Yvelines, 2014).

Bien que présente au cœur de la ville, cette manufacture n’en est pas moins méconnue par une grande partie de la population et si aujourd’hui une page industrielle a bel et bien été tournée, le bâtiment reste néanmoins physiquement présent et porteur d’une histoire locale à l’échelle nationale.

La manufacture ayant été construite en trois phases, nous parlerons ici des chantiers successifs qui créeront au fil des ans la manufacture que nous connaissons aujourd’hui. Au travers de documents d’archive et de schémas, je vous parlerais dans cet article de l’histoire de la construction de cet établissement qui s’est étalé de 1866 à 1960. Vous comprendrez ainsi comment ce fragment de patrimoine industriel a vu le jour et comment il s’est affirmé dans le développement de la ville, marquant l’histoire du tabac, de l’État, mais aussi et surtout des Tonneinquais.

 

FACTEURS D’IMPLANTATION

L’architecture des manufactures des tabacs est sensiblement la même d’une ville à une autre, et les raisons de l’implantation d’un tel établissement dans une ville X ou Y le sont elles aussi. Si un facteur économique entre bien évidemment en compte dans le choix de la ville, l’administration des Tabacs fixe aussi certaines conditions que les communes doivent remplir.

Dans un premier temps, la Régie des Tabacs délimite une région éloignée des établissements existants et attend les propositions financières et foncières des municipalités. Pourtant un terrain idéalement situé et des indemnités alléchantes ne suffisent pas. En effet, la seconde condition pour les communes est de disposer d’une main d’œuvre en quantité suffisante et déjà formée dans les meilleurs cas. Une fois ces conditions remplies, la ville doit pouvoir offrir à l’administration des Tabacs un terrain de 2 hectares minimum, de forme quadrangulaire, régulière, plat afin de minimiser les travaux de terrassement, proche des grands axes de communication, mais aussi et surtout proche d’une gare ou d’une desserte de voie ferrée.

Si Tonneins réunissait tous ces critères, elle détenait en plus un avantage non négligeable grâce à la présence de la manufacture royale quai de la Barre. En effet, depuis 1726, date présumée de sa construction, l’établissement avait déjà eu maintes occasions de faire ses preuves, inscrivant ainsi la tradition tabacole dans la ville et dans le département.

Avec l’intérêt financier que présentait la construction de ces nouvelles manufactures pouvant employer jusqu’à 1200 hommes et femmes, on peut supposer que les candidatures des communes pour l’implantation d’un tel établissement sur leurs terres furent nombreuses, et c’est dès 1861 que les négociations pour le site de Tonneins commencèrent.

 

LE CHOIX DU TERRAIN

Le dessin de la voie de chemin de fer à Tonneins ayant déjà été tracé, le choix du terrain pour l’implantation de la nouvelle manufacture fut, semble-t-il, assez rapide à définir. Les échanges de courrier entre l’Ingénieur en chef du département et le Préfet du Lot-et-Garonne datant de 1861 que nous retrouvons aux archives ne font état d’aucune autre proposition de terrain de la part de la municipalité. Il semblerait alors que l’implantation proposée, qui avait l’avantage de proposer un terrain plat, à bas prix et proche d’une voie de chemin de fer, ne fit l’objet d’aucune contestation de la part de l’Administration des tabacs.

Cependant, si cette proposition de site remporta tous les suffrages de la part des autorités compétentes, avant de pouvoir céder le terrain à l’État, la municipalité de Tonneins dût racheter à des particuliers lesdites parcelles comme en témoigne l’extrait ci-dessous.

Le conseil Municipal de Tonneins a reconnu, par une délibération du 17 juin 1861, la nécessité d’acquérir divers terrains et autres immeubles pour servir à la construction d’une nouvelle manufacture des tabacs, et à l’ouverture de nouvelles rues latérales à cette manufacture. Il a cru devoir, pour donner suite à cette pensée, demander le 28 juin suivant, que la commune de Tonneins fut autorisée à emprunter, au taux de 4,5%, une somme de 80.000 francs, et à s’imposer pendant 20 ans, 10 centimes extraordinaires.

Le 18 juin 1863, Napoléon par la grâce de Dieu et la volonté nationale décrète d’utilité publique la reconstruction de la manufacture des TabacsC’est ce courrier qui lancera officiellement les expropriations nécessaires à l’acquisition du site. Cependant, si la municipalité était consciente du bénéfice pour la ville que serait une telle construction, les habitants devant être expropriés ne voyait pas ce projet sous le même angle.

 

OPPOSITION DES HABITANTS

Afin de pouvoir céder les terrains souhaités à l’Administration des Tabacs, la mairie de Tonneins eut à exproprier 5 propriétaires dont nous retrouvons la trace dans un document en date du 23 juin 1864. Les maisons à acquérir sont au nombre de six, appartenant à Mme Jeanne Marcadet, la famille Lacoste, la famille Dubreuil, la famille Joyeux ainsi que la famille Delsuc. Le tout représente 1 hectare et 2 ares et une dépense de 18 507 francs pour la ville. Si en effet ces propriétaires n’eurent pas vraiment le choix concernant cette décision, il transparait dans les échanges de courriers entre le Préfet et l’Ingénieur en charge du bornage du site, que certains Tonneinquais ne comptaient pas se laisser faire en sabotant les premières interventions des Ingénieurs comme nous le montre cet extrait tiré d’un courrier écrit par l’Ingénieur au Préfet du département:

Monsieur le Préfet,

Quelques difficultés se sont produites au sujet de mes études sur le terrain offert par la Mairie et sur les terrains avoisinants [...] en outre, les propriétaires arrachent et déplacent tous mes jalons; j’ai déjà été obligé plusieurs fois de faire reporter sur le terrain, le périmètre de la Manufacture.

Cette opération assez longue complique inutilement mes études et augmente les frais de travail, je viens donc vous prier de vouloir bien prendre un arrêté relatif à ces études et de me le faire parvenir afin que je puisse les continuer sans rencontrer d’entrave.

Je suis avec respect,

Votre très humble et très obéissant serviteur, L’ingénieur, Directeur par intérim.

Ce sabotage par les propriétaires intervient donc en 1862, plus d’un an avant que Napoléon n’accorde officiellement à la ville le droit de faire reconstruire la Manufacture.

Mais ce n’est pas le seul témoignage de protestation de certains Tonneinquais que l’on peut trouver dans les archives. En effet, un second témoignage en date du 26 octobre 1871 fait acte du mécontentement de Monsieur Arpheil, quincailler de Tonneins. Cette lettre intervient à la fin de la première phase de reconstruction de la Manufacture alors que l’Administration des Tabacs souhaite qu’un nouveau terrain leur soit cédé pour un éventuel premier agrandissement.

Protestation,

Je soussigné Antoine Arpheil, négociant quincailler demeurant à Tonneins viens faire une opposition énergique contre l’acte injuste que commet l’administration municipale en voulant céder gratuitement et par pure complaisance à Monsieur Darguier, Directeur de la Manufacture, un terrain appartenant à la commune et situé au Nord de la nouvelle Manufacture.

Je proteste énergiquement parce que nos administrateurs n’ont pas le droit, pour plaire à un seul, le Directeur de la manufacture, de fouler aux pieds les intérêts de tous : je proteste énergiquement parce qu’ils n’ont pas le droit de céder gratuitement un terrain que la commune a très chèrement payé; je proteste énergiquement parce qu’une pareille décision du nouveau conseil municipal si éminemment doté des vertus administratives, constitue une faute inqualifiable et une injustice flagrante dont seraient victimes non seulement tous les habitants du quartier, mais encore tous ceux d’une partie de la commune et de plusieurs communes voisines qui ne peuvent arriver à la gare que par cette voie.

Mais ces quelques actes de protestation n’arriveront pas à remettre en question le projet du nouvel établissement, et après un long processus administratif qui aura duré plus de 3 années, la ville cède définitivement le terrain à l’Administration des Tabacs, et Monsieur Baron en devient le premier directeur.

 

LA MANUFACTURE DE 1866

Lorsque la première pierre fut posée le 14 septembre 1867, la partie de la ville dans laquelle la nouvelle manufacture s’implante n’est pas encore vraiment urbanisée, même si certaines expropriations ont été nécessaires.

L’établissement se situe au Nord-est, à quelques rues du centre, et il se distingue par sa masse imposante peu commune à cette époque dans une petite agglomération.

Avec la construction de cette nouvelle manufacture Impériale naîtra aussi la place de la République ou place de la Manufacture. Située au Sud-ouest du bâtiment (voir photo ci-après). Cette place fait face à l’entrée réservée aux ouvriers, et offre une vue dégagée sur l’horloge et le clocher de l’établissement. Au fil des ans, elle devient un espace annexe du bâtiment, lieu de rencontre à l’entrée comme à la sortie des ouvriers, et offre un lieu ombragé propice aux échanges une fois planté.

L’établissement comporte deux façades principales à cette date. La première tournée vers la voie ferrée qui est celle de la Direction, et la seconde tournée vers la ville qui correspond à l’entrée des ouvriers.

Les façades se veulent minimalistes et sont rythmées par le jeu de fenêtres simples, doubles ou triples selon les endroits. Ces fenêtres dépendent en fait de la disposition des piliers structurels à l’intérieur du bâtiment. Cette concordance entre fenêtres et piliers permet l’installation des postes de travail des ouvrières de manière à avoir un espace de travail bien éclairé par la lumière naturelle. Ce geste architectural montre la volonté de l’Administration des Tabacs de proposer à leurs ouvriers et ouvrières un lieu de travail le plus agréable possible afin d’avoir un personnel efficace, et augmenter ainsi la productivité.

La superposition des étages est visible en façade grâce à des bandeaux de couleur légèrement plus foncés que le reste, et la position des piliers structurels sont évoquée par une ancre se trouvant juste en dessous du bandeau et entre chaque double fenêtre. Ces façades se retrouveront dans la manufacture de 1866 ainsi que dans le premier agrandissement de 1913.

Ce que l’on appellera le bâtiment initial construit entre 1866 et 1872, est constitué de huit bâtiments: X, A, Y pour les bâtiments de la direction, puis B, C, D, E et F pour les ateliers. A cette époque le travail se fait principalement à la main et le mobilier est constitué de tables et de chaises disposées entre les poteaux structurels de la Manu.

La construction se fait selon un plan en grille que l’on retrouvera dans tout le parc manufacturier. Chaque étage est divisé en trois galeries longitudinales grâce aux poteaux structurels en chêne. Cette compartimentation permet ainsi de délimiter l’espace de circulation (au milieu) des espaces de travail (de part et d’autre). Dans les bâtiments de 1866 les poteaux en bois sont de sections carrées et sont fixés à une sous-poutre grâce à deux consoles en fonte. Ce système structurel n’est pas une innovation dans l’architecture industrielle de l’époque et a déjà fait ses preuves car permettant de réduire l’emprise au sol afin de pouvoir installer les machines, sans pour autant entraver la surveillance du travail.

La première pierre de l’édifice fut posée par S.E. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux et sénateur. Ce jour fut un jour de fête pour la ville qui invita pour l’occasion de nombreuses personnalités représentants les autorités de la ville et du département. Parmi eux nous pouvons citer M. Baciocchi, secrétaire général de la préfecture, M. Crazanner, sous-préfet de Marmande, M. Delestre, directeur du service des Tabacs, M. Desclaux, maire de Tonneins, MM. Dolfont et de Richemont, tous deux députés du département, M. de la Bruyère, conseiller général et M. Lagarde, juge de paix et historien local reconnu.

Ce jour de festivités marqua le début des travaux de la nouvelle manufacture qui se verra agrandir à deux reprises (cf schémas première page). En effet, si les problèmes majeurs de l’ancienne manufacture royale située Quai de la Barre furent le manque de place et l’incapacité à s’adapter aux évolutions techniques, l’emplacement du nouvel établissement présente, lui, des possibilités d’évolution dans le temps, et donc des possibilités d’extension.

 

UN PLAN EXTENSIBLE

A Tonneins, le terrain cédé à l’Etat pour la construction de la nouvelle manufacture ne se trouve plus en bord de Garonne, comme c’était le cas pour l’ancien établissement royal. L’implantation se fait au nord-est du centre-ville.

Cependant, même si on ne construit plus en plein centre-ville, on ne peut pas non plus s’excentrer complètement. En effet le tracé de la voie ferrée étant déjà fixé, une certaine zone géographique se dessine. Ce terrain est déjà construit par endroits, libre à d’autres, appartenant autant à des particuliers qu’à la ville et fait 11 152m² en tout.

Vue en plan masse, cette première construction manufacturière est entourée de vide. En réalité celui-ci correspond à différents lieux, tels que le jardin qui entoure la maison de la Direction au Nord-est, la place de la Manufacture au Sud-ouest, et un terrain qui deviendra le stade municipal au Nord-Ouest (voir plan page suivante).

Au fur et à mesure du développement de son urbanisation, la ville donne l’impression de vouloir conserver ces grands espaces non bâtis autour de la manufacture.

En effet, il est fort probable qu’un nouveau manque de place dans la manufacture Impériale aurait causé la disparition de l’industrie du Tabac dans la commune, et non seulement cette situation n’était pas envisageable pour les tonneinquais, mais en plus l’Etat n’aurait jamais investi dans un bâtiment prédestiné à une durée de vie très limitée.

La question de la flexibilité de la manufacture apparaissait donc comme une évidence, et pour que cela soit possible, la ville devait se réserver des terrains en jachère tout autour dudit bâtiment.

En cas de demande de l’Administration des Tabacs, les élus devaient pouvoir être réactifs en un temps très limité.

C’est certainement ce qui a poussé la ville à acheter les terrains attenants à la manufacture de 1866. Grâce à cette anticipation les élus n’ont plus besoin d’exproprier d’habitants ou de racheter de terrain en cas d’agrandissement.

 

PREMIER AGRANDISSEMENT DE 1913

Une nouvelle convention est signée entre la ville de Tonneins et l’Administration des Manufactures de l’Etat le 20 août 1913.

Monsieur Ricaud, alors Directeur Général des Manufactures de l’Etat, établit 9 articles dans cette convention qui régissent les clauses liées à cet agrandissement. Il apparaîtra dans ce document que non seulement la ville doit céder gratuitement le terrain correspondant à la place de la République, mais qu’en plus les travaux de voiries, l’entretien des voies et les frais postaux seront à la charge de la ville.

Cette dernière devra aussi verser une subvention à l’Etat, s’engager à la réalisation d’une adduction à l’eau potable, installer des canalisations alimentant six bouches d’incendie, et accepter que la manufacture déverse les matières diluées provenant des cabinets d’aisance dans la Garonne.

Le chantier sera lancé la même année et la place de la République sera désaffectée fin novembre 1913 suite à un arrêté Préfectoral. Cependant l’agrandissement sera interrompu pendant une partie de la guerre, et les travaux ne reprendront qu’en 1920 pour finir en 1923.

Cet agrandissement fait passer la manufacture de huit à douze bâtiments, pour une superficie totale de 16.800 m² (voir photo ci-dessous). Cette extension suit le plan en grille de la manufacture initiale.

On construit donc 4 nouveaux bâtiments qui formeront une nouvelle cour: les bâtiments K, H, L et M.

Dans le bâtiment K on trouvera un atelier de scelleuses et un centre expéditeur. Le bâtiment H renfermera une salle de réunion, un local de dégustation ainsi que des cuisines, une laverie et un centre médical en rez-de-chaussée, puis au R+1 une bibliothèque ainsi que les bureaux du C.E. Le bâtiment L accueillera lui, le bureau des veilleurs et un magasin des Tabacs au Rez-de-chaussée, puis les vestiaires hommes et femmes munis de douches au premier étage. Le bâtiment M, situé au milieu de la cour, sera quant à lui dédié à la conciergerie et à un petit espace de garage et dépôt.

Cet agrandissement, construit sur l’ancienne place de la République, repousse donc l’entrée des ouvriers à la rue Nouvelle, qui prendra le nom plus tard de rue de la Place de la Manufacture.

Les façades, la distribution et l’organisation ont été calqués sur les bâtiments antérieurs. Ce nouvel édifice apparaît comme une suite logique aussi bien en plan qu’en élévation.

Le rythme intérieur dicté par les poteaux structurels est toujours le même, malgré certains changements dans l’outillage manufacturier qui devient un peu plus imposant.

De plus, la nouvelle cours créée accueille un système de défense contre l’incendie très complet pour l’époque avec un pylône de réservoir de 150 m3 et de 30 mètres de haut dont la contenance atteint 1.000 m3.

L’agrandissement va aussi dissimuler l’horloge et le campanile situés sur le bâtiment C. Or ce sont les symboles du rythme cadencé qui s’effectue entre les murs de la manufacture, mais aussi la garantie pour le Directeur que tous ses ouvriers soient réglés sur la même heure. Ce détail n’est donc pas oublié, et une nouvelle horloge construite sur le bâtiment H se substitue à l’ancienne.

Si ce premier agrandissement reste d’une facture néo-classique, la dernière phase de travaux que connut la Manu de Tonneins en 1955 se veut plus moderne.

 

SECOND AGRANDISSEMENT DE 1955

Dans les années 1950, Tonneins produisait le cinquième de la totalité des Gauloises fabriquées par le Monopole, soit plus de cinq milliards par an, et le Directeur de la manufacture ne comptait pas rester sur ces chiffres.

C’est pourquoi en 1953-54, l’administration du SEITA acquiert le Stade municipal ainsi que certaines propriétés avoisinantes. Ce nouveau chantier confié à la société T.H.E.G. de Paris, doit porter la superficie totale de la Manufacture à 26.500 mètres carrés, soit quasiment 10.000 mètres carrés supplémentaires, et occupera 90 ouvriers durant deux années complètes.

Selon G. Pautis, la fabrique de Tonneins devient à l’époque «une des plus importantes de France».

La vue aérienne de l’ensemble ci-après, montre bien l’importance de ce deuxième agrandissement au vue de l’ensemble.

Quatre nouveaux bâtiments voient le jour: S, O, N et T.

Le but premier de ces nouvelles constructions est de pouvoir accueillir les nouvelles machines de type LOF conçue par la Société Anonyme des Usines A.-E. Découflé, mais aussi la nouvelle chaîne MMH (mouillade, mélange, hachage).

Ce nouveau chantier est donc placé sous le signe du progrès technique et s’inscrit dans la lignée des grandes industries du XXsiècle.

Ces nouveaux édifices étant destinés à des méthodes modernes de préparation des tabacs, il fallut créer une nouvelle chaufferie qui puisse pourvoir à ces besoins.

C’est pourquoi nous pouvons observer un changement dans la disposition des bâtiments construits dans la cour des machines (se référer aux schémas p.1).

En effet les bâtiments F et G qui accueillaient les chaudières ainsi que les machines motrices de la manufacture furent démolis au profit d’un nouveau bâtiment F, plus moderne et plus spacieux, construit dans cette même cour mais plus proche du bâtiment B.

Cette nouvelle chaufferie construite au beau milieu des bâtiments de 1866, est à mi-chemin entre l’esthétique de ces anciens ateliers, et le parti-pris plus moderne du nouvel agrandissement. En effet la chaufferie est construite en béton et ses ouvertures rectangulaires n’ont plus rien à voir avec les fenêtres géminées à arcs surbaissés, cependant la façade a été peinte dans les mêmes tons que l’ancienne manufacture.

Effectivement la structure visible en façade, le soubassement et la corniche ont été peints en beige afin de rappeler la couleur de la pierre de taille utilisée pour les bandeaux et les encadrements de fenêtres, et le reste du mur est en blanc.

Dans cette deuxième phase d’extension, les qualités techniques du béton armé et de l’acier n’en sont pas moins utilisées pour leurs qualités techniques que pour leur potentiel de création plastique.

Les bâtiments sont entièrement construits en béton armé et tendent vers un minimalisme architectural.

Ces nouvelles techniques de construction permettent d’augmenter la portée entre les poteaux afin de pouvoir insérer les machines qui se sont considérablement élargies.

L’agrandissement de 1955 conserve une façade ordonnancée, qui se lit davantage à l’horizontal de par ses bandeaux épais qui distinguent chaque étage.

Les nouvelles façades sont blanches et grises, deux couleurs froides qui rappellent la dureté du monde industriel et le côté brut de la matière première contrastant avec la pierre de taille ocre des anciens bâtiments. 

En plan le nouvel agrandissement s’organise de la même manière que ses prédécesseurs, à cela près que l’espace de la cour sera couvert.

Cet espace désigné de la lettre O, bénéficiera d’une hauteur sous plafond correspondant au rez-de-chaussée et au premier étage, sous lequel sera installée la chaîne de préparation générale Mouillade, Mélange, Hachage.

La toiture à redents ou shed, élément caractéristique de l’architecture industrielle, est utilisée pour la couverture de ce bâtiment. Ce système permet d’avoir un espace très bien éclairé tout en transformant l’ancien espace de la cour en un lieu de production.

Durant cette troisième phase de travaux, une rupture s’opère donc entre les bâtiments existants et les nouveaux ateliers. En effet, durant ce chantier nous observerons la mise en place de procédés de construction innovants pour l’époque comme l’utilisation du béton armé et la mise en place de nombreux éléments préfabriqués. Cette rupture est entre autre flagrante sur les photos de chantier de l’époque entre les bâtiments C et S ainsi que les bâtiments B et N.

Ces deux manières très différentes de construire ont pourtant les mêmes objectifs. Chaque agrandissement est pensé dans un souci d’augmenter la rentabilité et de rationaliser la production de manière la plus évidente possible, et si les premiers élèves de Rolland s’inscrivent dans la continuité de son œuvre, les ingénieurs de cette seconde extension vont s’inscrire dans leur temps en invoquant des principes constructifs et une esthétique ancrés dans leur siècle.

Architecturalement, la manufacture devient un marqueur urbain grâce à différents éléments qui la composent et qui font office de points de repère visuels et sonores. La cheminée en briques rouges, d’une hauteur de 36 mètres, surplombe la ville. La citerne d’eau un peu moins haute, reste néanmoins imposante face aux maisons qui l’entourent. La cloche, quant à elle, résonne dans tout Tonneins lorsqu’elle annonce l’entrée et la sortie des ouvriers.

Cette dernière sonnera jusqu’au milieu du XXe les journées de travailavant de perdre son utilité suite aux embauches continues tout au long de la journée.

Étant l’employeur principal de la région, l’établissement va favoriser l’installation d’ouvriers avec leurs familles, ce qui va permettre à la ville de croître au fil des ans et des agrandissements de l’usine.

L’urbanisation va dans un premier temps, s’étendre jusqu’à la ligne de chemin de fer, puis franchira cette limite dans les années 1950.

La stabilité de l’emploi et le pouvoir d’achat grandissant des ouvrier(e)s permettaient, après quelques années au service de l’administration des tabacs, d’avoir assez d’économies pour prétendre à la construction de son pavillon. De plus, le développement incessant des moyens de transport et la création de certains nouveaux services (cantine, crèche...) vont permettre de ne plus habiter à proximité directe de son lieu de travail.

Mais cette industrie n’est pas le seul facteur d’expansion de la ville de part et d’autre de la voie ferrée.

En effet si d’un point de vue architectural c’est bel et bien la manufacture qui va marquer la ville, on ne peut dissocier la gare de cette dernière lorsque l’on parle de développement urbain.

Les constructions postérieures à 1954 se sont inscrites dans le prolongement du chemin de fer, et le visage de la vieille ville donnant sur les quais n’a que très peu changé. Cela s’explique entre autre par l’abandon progressif du transport fluvial au profit du transport ferroviaire qui entraîna la cessation de toute activité dans le port.

Si auparavant la construction des villes et villages se faisaient par rapport à un cour d’eau ou à un fleuve, l’avènement du chemin de fer va inverser la tendance. Dès la construction de la Manu, la ville va stopper son évolution sur la rive de la Garonne, pour opérer un virage Nord-Est en direction de la voie ferrée.

Plus qu’un marqueur physique de par la place qu’elle occupe dans la ville, la manufacture devient un nouveau point de départ du développement urbain de Tonneins. Mais si ce phénomène n’est pas forcément propre à Tonneins, il en reste néanmoins important. En effet, on peut aisément imaginer ce qu’aurait été la ville sans cet établissement. Probablement serait-elle restée beaucoup plus rurale avec une urbanisation longeant la rive du fleuve car la gare n’aurait été construite que bien plus tard, voire jamais, comme dans beaucoup de villes moyennes du département.

La manufacture, née d’une volonté nationale, va donc permettre à la ville de se faire connaître au travers de son industrie principale, alors que le département reste peu industrialisé.

Avec la gare, cette dernière va jouer un rôle économique, urbanistique et social tout en permettant de hisser Tonneins au rang des quelques villes dotées d’une industrie de l’Etat, et c’est sans aucun doute ce qui lui aura permis de se développer.

L’établissement a créé, au fil des agrandissements, l’environnement que la ville connaît de nos jours. Noyau du territoire jusque dans les années 2000, aujourd’hui Tonneins s’étend, le centre-ville se vide, les alentours de la manufacture ont perdu leur dynamisme et le visage en bord de Garonne qui fût pendant un temps synonyme de vitalité et de prospérité, se dégrade chaque jour davantage.

Un projet pour sauver et redonner ses lettres de noblesse à la Manu pourrait-il alors être le vecteur d’une redynamisation plus large du centre-ville de Tonneins…

 

L’auteure, Marine FAISANDIER est architecte D.E.

Diplômée en Histoire culturelle et sociale de l’architecture et des formes urbaines.

Architecte associée chez Atelier Maziné, agence d’architecture et d’urbanisme à Marmande

Images de l'agrandissement de la Manufacture des Tabacs (1957 - 1959)

Photos sélectionnées par Alain Glayroux

 

Cliquez pour agrandir les images

 

La partie la plus récente de la Manufacture des Tabacs de Tonneins a été construite entre 1957 et 1959. Alain Glayroux a sélectionné dix-sept photographies de la construction de cet agrandissement. 

Les planteurs de tabac et la Manufacture

Photos sélectionnées par Alain Glayroux

 

Cliquez pour agrandir les images

 

Les quatre photos qu'Alain Glayroux a sélectionnées nous montrent l'une de visites de la Manufacture de Tabac effectuée par les planteurs de tabac. À l'occasion de leur congrès, ils étaient invités par la direction de la Manu pour une visite de l'usine Tonneinquaise. Ces quatre photos correspondent à une visite réalisée fin des années 60.

Images de l'atelier de la Manufacture

Photographies sélectionnées par Alain Glayroux

 
Cliquez pour agrandir les images

 

Le président de La Mémoire du Fleuve Alain Glayroux a sélectionné plusieurs photos de fonctionnement de la Manu durant les années 60. L'atelier depuis toutes ses optiques.

Le travail dans les magasins de tabacs

Texte: Christian Mainvielle, ancien cadre de la Seita. Photographies: Gérard-André Trémon.

Au début du XXème siècle le département compte cinq magasins de tabacs ou de la feuille, dans différentes villes du département et notamment à : Aiguillon (1), Damazan, Marmande, Tonneins et Villeneuve-sur-Lot. Un ancien cadre de la Seita, M. Christian Mainvielle nous renseigne sur le travail qu’effectuait le personnel dans ces différents établissements. Les photos qui illustrent l’article sont inédites, elles sont la propriété de Monsieur Gérard-André Trémon (2), érudit Damazanais.

Les magasins de tabacs ont trois fonctions essentielles :

  • Achat des tabacs français,
  • Fermentation naturelle des tabacs bruns français,
  • Emballage et stockage des tabacs avant les préparations générales dans les centres de battage ou dans les usines.

 

L’Achat :

Les tabacs sont livrés par les planteurs du mois de décembre au mois de mars. Les experts (acheteurs) exigent de la part des planteurs un triage de façon à constituer des lots homogènes en ce qui concerne l’étage de foliation, la nature du tissu (maigre, léger, nourri) et l’état de conservation.

 

La Fermentation naturelle :

Elle a pour but :

  • De faire disparaître le goût de vert et l’amertume des tabacs verts
  • D’homogénéiser la couleur (suppression des verts, moins foncé et plus terne)
  • De faire baisser l’humidité de 27% à 22% pour pouvoir les conserver,
  • De faire baisser, notamment, la nicotine, les acides organiques, les poly phénols (3) par transformations chimiques et organiques complexes.

 

Mise en œuvre de la fermentation :

Jusque vers les années 1970 les tabacs étaient livrés en manoque (unité de manutention manuelle et de comptage, 25 feuilles dont le lien). Les lots homogènes sont montés en masses manuellement sur un plancher sous forme de bancs parallélépipédiques de 2m de haut sur 2m de large. Les bancs sont construits par assises successives de manoques rangées caboches (4) à l’extérieur, puis géométriquement suivant des sophistiqués propres à chaque magasin ou région de culture.

Un thermomètre est introduit au milieu de la masse. La fermentation produit une élévation de la température. En moyenne au bout de 30 à 40 jours la masse est démontée si la température ne dépasse pas 40 à 50° Celsius. La masse est remontée en secouant pour refroidir et en permutant les manoques extérieures et intérieures. La température va un peu moins remonter.

La fermentation qui dure 3 à 4 mois sera terminée dès que la température intérieure sera à peu près égale à celle de l’ambiance, soit 2 à 4 retournements.

Les magasins durant ces périodes emploient suivant leur importance 50 à 120 saisonniers. Après 1970, pour faciliter le « démanoquage » au battage et pour réduire la main d’œuvre le tabac est livré en vrac. Le procédé de fermentation reste le même mais les masses sont constituées par projection mécanique.

 

Emballage et Stockage :

La fermentation terminée, les tabacs sont pressés et emballés sous toile de chanvre en balles de 300 à 400 kg (1m3 environ). Les balles sont empilées sur plusieurs hauteurs pour former une carrasse. Le tabac comprimé subit un complément de maturation. Les tabacs sont expédiés sur demande dans les centres de battage ou dans les usines de fabrication par wagons ou camions.

 

Évolution des Magasins :

Dans les années 1970 la fermentation dirigée dans des chambres, se développe et se généralise dans les années 1980. Les magasins progressivement ne servent plus de centre d’achat. Les tabacs sont stockés dans des caisses palettes et livrés au centre de battage de Tonneins.

 

Note de la rédaction :

Le 30 juin 1956 le magasin des tabacs de Tonneins, dit de Chabrier, prend feu et est réduit en cendre (5). La municipalité d’alors donne à la Seita le terrain pour construire le Centre de Battage de Tonneins, ou pour certains tonneinquais, magasin de la feuille, qui ferme ses portes le 31 décembre 2004. Au paravent le 31 décembre 1999, la Manufacture des Tabacs de Tonneins et la Direction Départementale de Distribution, ferment eux aussi leur porte.

Tous ces établissements ont été sacrifiés sur l’autel de la finance. Le magasin des tabacs de Damazan est lui aussi la proie des flammes le 21 janvier 1990.

 

(1) Ce magasin de tabac ou de fermentation est peut-être le plus ancien, 1813, il se situait dans le quartier du Lot à Aiguillon.

(2) Nous devons le tirage de ces photos, qui sont sur des plaques de verre, à M Michel Bazas.

(3) Les poly phénols constituent une famille de molécules organiques largement présente dans le règne végétal.

(4) Tête.

(5) Article paru dans le numéro 22 de La Mémoire du Fleuve.

Les débitants de tabac

Texte et sélection des photos : Alain Glayroux.

De nos jours les 25 000 débitants (1) de tabac sont souvent associés à un magasin de journaux, un bar… Dans certains lieux reculés, le tabac est aussi vendu dans les épiceries. Ces commerces sont souvent le seul endroit du village où se retrouvent les habitants.

Autrefois, l’enseigne emblématique qui trônait à l’extérieur du bureau de tabac était la « carotte (2) » de couleur rouge. La carotte renvoie aux longues feuilles séchées ficelées, que le débitant coupait et pesait pour en donner un morceau aux clients. Certains le râpaient pour le mettre dans le fourreau d’une pipe ou bien le chiquaient, les plus riches quant à eux, le prisaient. Cette plante était très appréciée par Catherine de Médicis (XVIème siècle), épouse d’Henri II, qui paraît-il l’utilisait comme médicament, sous forme de poudre, pour les maux de tête.

Ce sont tout d’abord les apothicaires qui vendent le tabac, mais le débat durera deux siècles avant que des règles, régentant l’herbe à Jean Nicot ou à André Thévet, soient bien définies. Au fil des siècles nous pouvons suivre l’histoire du tabac soit par l’art (tableaux, des gravures, pots en faïence, tabatières, râpes, pipes etc.), mais aussi par des édits, des lois, car les différents dirigeants français, rois ou présidents, se sont vite rendu compte que le tabac pouvait être une très belle manne financière notamment sous la forme d’impôt, comme le préconisait le Cardinal Richelieu…

Au dessus de l’entré de nombreuses boutiques (durant plusieurs siècles) on trouve l’enseigne « A la civette », la dernière qui existait à Tonneins se trouvait en lieu et place de la pharmacie d’Aquitaine, rue Joffre. Nous devons la renommée de « La civette » à la duchesse de Chartres, épouse de Louis-Philippe d’Orléans, qui se servait dans ce magasin, près du Palais Royal à Paris.

Pourquoi une telle enseigne ? Son origine vient du fait que les « priseurs » mettaient quelques particules de civette dans un vase destiné à renfermer le tabac à priser, ce qui lui donnait un agréable parfum.

Les habitudes des consommateurs vont changer vers le début du XXème siècle (3) et notamment avec la guerre de 1914-1918. La cigarette roulée fait son apparition dans les tranchées pour se répandre par la suite dans nos campagnes.

En 1910 la cigarette hongroise devient « Gauloise ». Puis, en 1936 le paquet est revisité par le célèbre graphiste Marcel Jacno, avec le fameux casque à ailettes. La gauloise sera fabriquée jusqu’en 1999 à la Manufacture des Tabacs de Tonneins.

Le Service d’Exploitation Industrielle des Tabacs est créé en 1926. Quelques années tard une section « allumettes » lui sera annexée. Aujourd’hui la Seita, où ce qu’il en reste, assure la distribution du tabac, tant en France qu’à l’étranger.

 

 

(1) Nous nous sommes aidés pour ce texte du travail de Mireille Thibault, « Débitants de tabac, quatre siècles d’histoire », aux éditions Flammes et Fumées de la Seita. Malgré nos recherches nous n’avons pas réussi à retrouver l’auteure.

(2) Cette signalétique est obligatoire à partir de 1906.

(3) Même si la cigarette est fabriquée depuis le début du XIXème siècle.

Incendie du magasin des tabacs en feuilles à Tonneins, le 30 juin 1956

Texte et sélection des photographies : Alain Glayroux.

C'est dans l'après-midi du samedi 30 juin 1956 qu'un violent orage s'abat sur la ville de Tonneins. A 13 h 15, la foudre tombe sur le Magasin des Tabacs en Feuilles, rue Armand Chabrier, en quelques minutes toutes les toitures sont la proie des flammes. Seul le  bâtiment qui accueillent les bureaux et les logements de la Direction, seront épargnés.

D'après le rapport du chef d'atelier "... L'incendie atteint son maximum vers 15 h 30, menaçant de se propager dans tout le quartier...". Sur les photos ci-jointes nous pouvons constater la véracité des écrits, certains riverains dont M. Dureau qui possède un établissement de bois et charbons, rue André Ségala, évacue son stock. Il faut attendre le 18 août, pour que les dernières braises s'éteignent, soit 40 jours après.

En feuilletant le registre des Conférences (1) de l'année 1956, nous allons suivre les diverses opérations et le déroulement des faits (nous nous réservons le droit de ne pas tout mentionner, pour éviter les longueurs). Dans le résumé de juin on signale "... Tous les moyens de défense du Département avaient été mis en action. Les archives avaient été évacuées pour l'essentiel ainsi que le mobilier léger. Il n'y a pas eu d'accidents de personnes, ni de logements sinistrés. M. Pouliquen, ingénieur en chef, était sur les lieux dès l'alerte, ainsi que plus tard le Directeur Murat prévenu par nos soins..."    

1er Juillet: "... Le commandant Sarraute, chef de la défense civile, avait dirigé les opérations, le 30 juin jusqu'à minuit. C'est le corps des pompiers de Tonneins qui assume la défense depuis le 1er juillet 0 heures. De puissants moyens sont restés en action toute la nuit. Les travaux de réinstallation déjà entrepris dans la soirée du 30 juin ont été poursuivis grâce au dévouement du contrôleur principal et des agents de la culture. Dans le courant de la matinée, l'alimentation en gaz de la ville et en courant lumière a été rétablie. Le téléphone n'a été rétabli que le lundi 2 : seuls les plombs avaient sauté et cette petite avarie due à la foudre avait retardé l'alerte de quelques précieuses minutes, la veille vers 13 h 15, quand le feu fut remarqué..."

2 juillet: "... Bourrasques de vent dans la matinée, d'où dégringolade de tuiles, de morceaux de volets calcinés etc... L'entreposeur a commandé à ses hommes dûment casqués, d'abattre tous les volets suspects. Après avoir pris contact avec la mairie, il a commandé un charpentier pour faire tomber les tuiles branlantes restées sur les murs et déposer les chéneaux. Les cinq hommes du magasin ont été occupés en outre à la centralisation, à l'annexe de Pesselsis, de matériel confié à la garde des voisins. Cinq balles de tabac soustraites aux flammes grâce au dévouement de M. Camus, avaient été confiées à l'entrepôt des tabacs fabriqués. Il en est de même de quelques ballotins et caisses contenant des manoques..."

3 juillet: "... M.M. Israël (Inspecteur Général), Pouliquen (Ingénieur en Chef), Delorme (Directeur Supérieur Technique), Murat (Directeur de Culture), Bouffard (Ingénieur de la Manufacture), Camus (Contrôleur Principal du Magasin), enquêtent et visitent les ruines. Les travaux de récupération de matières ont été entrepris dès la matinée grâce au concours de la Manufacture. Ils ont été intensifiés par la suite. Des possibilités de récupération existent aux deux extrémités des bâtiments d'exploitation donnant rue Armand Chabrier où a été porté l'effort principal de la défense".

Piquet de garde: "... A partir du 2 juillet, la responsabilité de la défense incombe au chef d'établissement. Le matériel de la ville a été remplacé par celui de la Manufacture. Il a été institué un tour de ronde nocturne composé d'ouvriers du magasin, soit 6 hommes en tout, prenant factions deux à deux, relevés toutes les trois heures. Le jour nous disposons de deux hommes de la Manufacture et nous décalons l'horaire des ouvriers présents le jour, pour assurer la surveillance de midi à 14 heures. Ces précautions ne sont pas excessives : la nuit du 2 au 3 juillet fut quelque peu mouvementée du fait que la pluie avait cessé et que les hommes du Magasin manquent totalement d'adresse et de sang-froid, sauf deux d'entre eux. Mais à vrai dire c'est l'inquiétude nocturne des voisins qui est la source principale de nos ennuis et notamment cette ridicule psychose d'écroulement des murs. Après avoir pris les informations nécessaires auprès de gens compétents, l'entreposeur a fait remarquer aux voisins que de tout le quartier les murs du magasin sont précisément les seuls à n'être pas lézardés..."    

4 juillet : Récupération : "... Les effectifs sont de 8 femmes et 9 hommes le matin, puis de 28 femmes et 9 hommes l'après-midi. Après les tâtonnements du début, l'opération commence à tourner rond. Elle est facilitée par de vieilles panières prêtées par la Manufacture, engins montés chacun sur 4 roulettes et dont il existe quelque 200 unités. Leur contenance est de l'ordre de 50 kg. Le soussigné a convaincu les commissaires de Paris sur les principes de travail ci-après :

  1. Un seul chantier de récupération à la fois, c'est-à-dire, présentement, salle 1 du rez-de-chaussée où la masse a relativement peu souffert.
  2. Démontage et lotissement dans les panières, sans triage, afin de ne pas perdre de temps à l'extérieur.
  3. Transport à Pesselsis où nous avons le clos et le couvert ainsi qu'une place de manœuvre suffisante pour le triage.
  4. Le triage donne : a) des tabacs inservables; b) des tabacs humides à mettre en œuvre en Manufacture sans tarder; c) des manoques presque intactes. 
  5. Le camion de la Manufacture descend à l'annexe avec a+b+c. Il remonte avec des panières vides et avec les tabacs inservables qui sont jetés au fumier. La camionnette fait la navette entre l'annexe et la Manufacture. Elle transporte les tabacs (b) vers celle-ci et ramène des panières vides qu'elle dépose, au passage, au magasin sinistré. La journée du 4, malgré la mise en train, a été d'un bon rendement.              

Imprévu: Il a fallu saper le plafond situé au-dessus de la salle 9. Il a d'ailleurs cédé, dès les premiers coups de hache. De plus, au-dessus de la salle 10 il a fallu éteindre un foyer..."

5 juillet : Récupération 38 femmes et 9 hommes: "... Ces effectifs auraient été bien proportionnés à la tâche mais dans l'ensemble le rendement a été moindre que celui escompté. Il avait fallu la nuit, éteindre un petit foyer salle 1 au 1er étage juste au-dessus du chantier de récupération d'où un plafond dégouttant sur lequel les démonteuses pataugeant dans l'eau, étaient fort mal à l'aise. Dans la soirée un vent imperceptible ramenait la fumée au chantier de récupération comme dans la cour. Un soleil implacable toute la journée. Enfin dans l'après-midi la rotation des arrières se fit mal. Les sapeurs recrutés à la Manufacture ont eu à se démener tout le jour pour laisser à nos pompiers occasionnels, une situation à peu près tenable. La paye : Tout le cadre mit un point d'honneur à observer la date habituelle de la paye, il y réussit. Le tabac trimestriel a été distribué. Comme lors de l'enquête de M. Israël, les conférences se sont tenues dans le bureau du Contrôleur Principal, local situé au rez-de-chaussée, plus commode que le bureau de l'Entreposeur. Etaient présents outre les Employés Supérieurs de la Manufacture et du Magasin, M.M. Delorne et Murat Directeurs, ainsi que M. Le Dantec, Conducteur des Travaux. En outre l'après-midi, furent convoqués successivement :

  • M. Buffangeix, entrepreneur qui a promis de faire une offre en vue du déblaiement et de la démolition partielle.
  • M. Belloc, de la société "La Saintquentinoise" qui sera consulté en vue de couvrir et de remettre en état le rez-de-chaussée des bâtiments sinistrés.

Évacuations des décombres. L'enlèvement des décombres sera effectué sur crédits spéciaux. Cependant à titre exceptionnel, dès le 4 juillet, l'Entreposeur avait pris contact avec l'Ingénieur des Ponts et chaussées aux fins de déblayer le passage central des bâtiments d'exploitation dit "sous la cloche". Le but visé était de pouvoir accéder au chemin de ronde, donc aux fumiers, sans passer par la voie publique, pour des motifs aisés à deviner, notamment la curiosité des badauds..."

11 juillet.  Récupération de tabacs: "... Toute possibilité de récupération est épuisée dans le rez-de-chaussée. Il n'y a que 5 personnes affectées à l'extraction, salle 1 au 1er étage. Le restant de l'effectif féminin est affecté à l'annexe où le rez-de-chaussée est entièrement occupé par de petits bancs..."

14 juillet : "... Fête nationale. Permanence assurée par deux hommes. La veille les abords avaient été nettoyés et les caniveaux lavés. Presque tous les foyers sont éteints depuis l'intervention en profondeur du 13 juillet, complétée par les hommes de permanence la nuit et ceux de la matinée du 14..."

18 juillet :"... Suite des travaux de la veille à l'annexe. Extension des foyers. Il s'avère que l'on n'aurait pu obtenir l'extinction totale qu'en retournant à tranchée ouverte et en arrosant au fur et à mesure les quelques 500 tonnes de décombre, opération trop onéreuse. Cependant les foyers qui reprennent de temps en temps sont facilement contenus au moyen d'eau additionnée de "teepol". Ce mouillant, expérimenté depuis le 16 juillet, s'est révélé très efficace. Les tuyaux d'incendie appartenant à la Manufacture ont été débranchés le 18 au matin afin de restituer à la circulation normale la rue devant Chabrier".

21 juillet : "... L'Entrepreneur soussigné a consacré sa journée à la prospection afin de nous procurer un terrain pour l'évacuation des matières provenant de tabacs incendiés. Il s'avère que la cour du magasin ne peut être utilisée qu'à titre exceptionnel afin de ne pas gêner l'ensemble des travaux de démolition et de déblaiement. Ces investigations ont abouti, accessoirement à la découverte d'un emplacement pour gravats, mais essentiellement à celle d'un emplacement bien accessible, situé non loin de la ville, et de superficie suffisante puisque non limitée en principe. Aucun amateur ferme ne s'est dévoilé du fait que les "tabacs inutilisables" contiennent des tuiles cassées et autres gravats ; autrement dit, les matières en cause nécessitent un tri. Quelques foyers d'incendie sont encore à combattre..."

23 juillet : "... Suite de la prospection entamée le 21 juillet (concernant les décombres). Un amateur sérieux s'est manifesté. Malheureusement il habite à 18 km de Tonneins de sorte que le transport occasionnera de grand frais et risque de ne pouvoir être assuré à la cadence souhaitable. Accord de principe sous réserve d'acquiescement de la Direction. Monsieur le Directeur de Marmande a séjourné au Magasin dans l'après-midi. La somme de 10 000 F offerte par M. Dubreuil André, acquéreur a semblé possible. Démolition. Une pelle mécanique est en action de sorte que la démolition et l'évacuation des décombres ont pris la cadence souhaitée..."

24 juillet : "... Extension des feux. Le veilleur de nuit, en l'absence de pompier s'est trouvé débordé, ce qui a nécessité l'intervention personnelle de l'Entreposeur, les nuits des 22 et 23 juillet. Cependant les foyers encore nombreux, sont peu étendus et grâce à l'activité du pompier de garde, la nuit du 23 au 24 a été tout à fait calme. Pour les décombres l'acquéreur d'Unet, après vif débat, de verser 14 000 F aux Domaines, frais en sus, a consenti d'être acquéreur de tout le lot, cendres comprises. L'entreposeur est intervenu pour faciliter à l'intéressé les démarches en vue d'assurer le camionnage. Un terrain de secours a été trouvé à 5 km de la ville, sur le trajet entre Tonneins et Buzet, résidence de l'acquéreur. Ceci permettrait le cas échéant d'accélérer la rotation des bennes, point primordial, en raison de la célérité de la pelle mécanique. Comme de plus, il est convenu qu'en cas d'impossibilité d'évacuer, à la cadence souhaitée par l'entreprise de démolition, l'acquéreur admet que les matières incendiées pourront être évacuées à ses frais, nous sommes entièrement pour. Personnel ayant participé à la lutte contre l'incendie du magasin de Tonneins. Les employés supérieurs du magasin de Tonneins, après en avoir longuement délibéré et pris l'attache de la Direction, ont l'honneur de formuler des propositions concernant la rémunération du personnel ayant participé à la lutte contre l'incendie allumé par la foudre le 30 juin et qui n'est pas encore complètement éteint à la date d'aujourd'hui. Il est signalé qu'à partir de 2 juillet à midi l'Entreposeur a été rendu responsable de la lutte et qu'il n'a disposé de deux pompiers de la Manufacture que de jour et pendant une durée limitée. Pour le reste la défense a été assurée par des ouvriers du Magasin qui prenaient faction deux par deux. La durée de ses factions a été augmentée par la suite, et les effectifs peu à peu réduits. Enfin, depuis le dimanche 22, il n'est fait appel qu'a un homme de jour...".

2 août : "... Démolition. Grâce à des précautions particulières, la presse hydraulique a été épargnée. Les ouvriers de la Manufacture ont récupéré la cuve de la pompe qui, restée pleine d'eau, n'avait pas souffert de l'incendie. Un homme pour l'arrosage des décombres".

20 août :"... Démolition des murs du long-pan de la façade sud-ouest. Les habitants de la rue des Petits-Prés ont été invités à quitter leurs logements pendant les travaux. Un service d'ordre a été organisé afin de prévenir tout accident de personne. Grâce aux moyens mécaniques puissants mis en oeuvre, la démolition de la façade en question a été terminée dans la journée de sorte que ces voisins proches ne seront plus inquiétés à l'avenir..."

25 août :"... Les employés supérieurs du Magasin de Tonneins ont l'honneur de rendre compte à l'Administration d'une difficulté comptable née de l'incendie du 30 juin 1956. En ce qui concerne les matières, le matériel et les fournitures, les pertes ont été passées au crédit des comptes correspondants par le débit de "à justifier". Il n'a pas été opéré de façon analogue pour le bâtiment incendié en raison de la difficulté d'apprécier la perte. Pour plus de clarté, les valeurs ayant trait à l'immeuble sinistré, sont reproduites sur un état ci-joint. Il n'y a pas de problème pour les investissements récents qui représentent, en fait, du gros entretien et qui sont à considérer comme totalement perdus. Le doute est circonscrit, en définitive, aux seuls investissements antérieurs au 30 septembre 1926 (valeur d'achat 19 799 213 F.). Ledit bâtiment de trois ailes, comprenait rez-de-chaussée, deux étages et combles, ces derniers impropres à la manutention. Il en reste, après démolition, les fondations ainsi que les murs du rez-de-chaussée, d'une solidité à toute épreuve. Les enduits intérieurs, le dallage ainsi que portes, fenêtres et volets sont à remplacer".

La question est de savoir quel est le reliquat devant être conservé en écritures, fraction à laquelle viendront s'ajouter, par la suite, les travaux de reconstruction. S'il s'agissait d'un bâtiment récent la perte pourrait être évaluée "grosse modo" aux 2/3 de l'ensemble. Mais l'âge de l'immeuble est de plus de 110 ans de sorte que la valeur d'achat figurant à l'inventaire est assez factice.

D'après la Direction l'évaluation de la perte est de 538 822 470 F (Bâtiments, matériel, fournitures, matières). Ce bâtiment stockait 1200 Tonnes et seulement 73 tonnes ont pu être sauvées.

La Direction décide de remettre en état le Magasin des Tabacs, et après diverses études, les travaux de réaménagement sont presque terminés le 31 décembre 1956. Mais cette fois ci, les bâtiments ne comportent pas d'étages..."

La récolte 1956, étant importante et après plusieurs démarches, la commune accepte de louer [120 000 frs par an, payable au comptant. Le bail sera résilié le 1er février 1963, date concordant avec la fin des travaux du nouveau Magasin des Tabacs (2)] l’Athénée Municipal pour y stoker du tabac. Mais pour cela, il faut déplacer le lavoir qui si trouve et qu'utilise l'Hôpital.

Nous trouvons trace de la préoccupation des élus sur cet incendie le 7 juillet 1956 où dans sa séance nous pouvons lire "...M. le Maire rend compte au Conseil de l'entretien qu'il a eu avec M. l'Inspecteur Général de l'Administration du SEITA. Le SEITA demande si la commune est disposée à céder gratuitement un terrain sur lequel l'entrepôt sera reconstruit...Considérant que la destruction de l'entrepôt des Tabacs va réduire au chômage le personnel (110 ouvriers environ) décide de répondre favorablement au désir exprimé par l'Administration du SEITA...La commune demande qu'en contrepartie l'Administration de la SEITA lui cède l'emplacement de l'entrepôt détruit..."

 

Avant de terminer cet article nous avons trouvé quelques témoins, de cet incident, qui nous confie leur souvenir :

Madame Bourdi Pierrette, vient juste d’aménager avec sa famille dans la maison de sa grand-mère, 8 rue des Petits Prés : " ... Pour éteindre l'incendie les pompiers sont montés sur les toitures des maisons. Le fait de se déplacer sur les tuiles, a provoqué quelques dégâts. Mais dans la confusion et par manque de renseignements nous omettons de faire un "constat des dégâts", et c'est avec nos deniers que nous effectuerons les réparations. Pendant la démolition tous les habitants du quartier rédigent une pétition, car le bruit qu'occasionne le marteau pylon est insupportable, sans parler de la poussière..."

Madame Lafaix Suzanne, habite à l'angle de la rue du Colombier et de la rue Chabrier: "... C'est M. Galèsio, qui a averti M. Busser (Entreposeur du Magasin). Le feu a pris au milieu des bâtiments et tout s'est embrasé à la fois. M. Carade avait du mal à arroser, car certains tuyaux étaient défectueux et l'eau n'arrivait pas. Le soir on ne se voyait plus dans la rue, à cause de la fumée, sans parler de l'odeur. Les pompiers (il y avait 15 pompes pour combattre l'incendie) passaient de maison en maison pour conseiller les riverains d'évacuer leurs objets ou mobilier de valeur, car ils redoutaient que le feu se propage plus loin. Le comique s'il y a, c'est quand les décombres furent évacués, car il arrivait souvent que le feu qui couvait, enflammait les ridelles et le plancher du camion qui effectuait ce travail..."

Madame Turpin Ginette loge à quelques pas de Madame Bourdi: "... Avec mon mari nous sommes montés au grenier car avec le vent les flammes léchaient le toit de notre maison, mais fort heureusement, nous n'en serons que pour une grande peur..."

Monsieur Glayroux Jacqui qui vient travailler à Tonneins, aperçoit la fumée depuis Gontaud. Mais nous laisserons le mot de la fin à Roger Dupré qui travaille pour les transports Demont : "... Nous avons tout d'abord sorti le pont, qui nous servait, pour monter sur les plateaux des camions. Puis nous avons participé à déblayer les balles et tout ce que nous pouvions sauver. Le travail était assez pénible car à cette époque nous ne disposions pas d'élévateurs et tout se faisait à la force des bras..." (Roger Dupré est connu par les tonneinquais plus ou moins jeunes, pour sa force physique. Ce qui explique que ses longues journées de travail sont employées à soulever ou à manipuler du poids).

 

Notes: 

(1) Registre des Conférences du Magasin des Tabacs en Feuilles de Tonneins 1956. Archives de la D.T.B, Rue André Thévet 47400 TONNEINS.

(2) Registres des Délibérations du Conseil Municipal de Tonneins, du 2 juin 1956 au 1er juillet 1963. Archives de la Mairie de Tonneins.

(3) Photos illustrant l'article, collection personnelleAlain Glayroux.

 

Nos sincères remerciements à Mesdames Bourdi Pierrette, Lafaix Suzanne, Turpin Ginette et M Mme Roger Dupré pour leur charmant accueil et pour les informations qu'ils nous ont données pour compléter cet article.

Centre de fermentation La Feuille, zone André Thevet

Photographies sélectionnées par Alain Glayroux

Le collectionneur Michel Bazas

Texte : Alain Glayroux

Nous avons le plaisir de vous présenter notre collectionneur invétéré Michel Bazas qui a mis à notre disposition toutes les cartes postales anciennes et les documents concernant le tabac, pour terminer momentanément cette série sur cette plante. 

Le jour de la naissance de Michel, dans les années "50", il neigeait sur Tonneins et, en même temps qu'il a poussé son premier cri, la sirène de la Manufacture des Tabacs a sonné. Devons-nous y voir un signe prémonitoire car Michel travaillera plus de 37 ans pour la Seita. 

Comme il se plaît à le raconter, ce sont ses grands-parents qui lui ont tout appris et qui lui ont donné le goût de la lecture qui éveillera sa curiosité. 

Il préfère la compagnie des livres à celle de ses petits camarades de jeu. Il a tout juste 7 ans quand il commence sa première collection de timbres. C'est son ami et collègue de travail Christian Saubié (trop tôt disparu) qui lui donne le virus de la carte postale. Comme de véritables chercheurs ces deux passionnés écument les salons, les brocantes, les vide-grenies à la recherche de la perle rare. 

Michel commence par les cartes fantaises concernant le "Langage du timbre" en parfaite adéquation avec sa collection philatélique. Puis il s'intéresse aux cartes de "Franchise Militaire", des monuments aux morts, des photos de "Poilus", des insignes militaires et enfin aux cartes postales anciennes et modernes de la ville de Tonneins. 

Voilà plus de 40 ans que Michel s'adonne à cette passion et à la différence d'un grand nombre de collectionneurs, il met à la disposition de tout un chacun ses différentes trouvailles. 

Michel accompagne la Mémoire du Fleuve depuis 2009, date de la sortie du livre "Tonneins, mon Album 1900", cet ouvrage qui nous propose une promenade dans Tonneins au début du XXème siècle, au travers de cartes postales anciennes, et que nous avons eu le plaisir de vous présenter. 

Après plus de 400 jours de confinement et très régulièrement vous pouvez admirer sa collection qu'il met à notre disposition sur le site du Musée numérique de l'Histoire de Tonneins, et pour remercier tous les auteurs de ce "Spécial Tabac" et pour vous êtes agréable, Michel a rassemblé tous les documents liés au Tabac en sa possession que nous vous laissons découvrir. 

Pour terminer ce portrait, nous vous disons tout simplement Merci Monsieur Michel Bazas. 

Documents du XIXème siècle

Cédés par le collectionneur Michel Bazas

La polémique de la construction de la manufacture actuelle des tabacs

Document cédé par Michel Bazas. Texte d'interprétation signé Alain Glayroux.

Nous partageons ici avec vous un document très intéressant écrit en 1864 par un ancien maire de notre ville. Le document appartient au collectionneur Michel Bazas et l'interprétation de son contenu nous est proposée ci-dessous par Alain Glayroux, président de La Mémoire du Fleuve :

Pour appréhender la lecture de ce document rédigé par l’ancien Maire Émile Couach, il n’est pas inintéressant de savoir que la construction de la Manufacture actuelle des Tabacs a fait couler beaucoup d’encre. Un rapport des ingénieurs vers 1860 mentionne la vétusté de la Manufacture Royale des Tabacs mais aussi les crues à répétitions de la Garonne, qui ne plaident pas au maintien de cet établissement en bordure du fleuve situé quai de la Barre. Ce qui est sous-entendu aussi c’est que depuis quelques années le commerce et les marchandises arrivent par le train délaissant le transport par voie d’eau.

Néanmoins les salariés vont demander à la Direction générale des Tabacs de transformer cet établissement en manufacture d’allumettes. Demande qui ne sera pas suivie. Comme nous le précise Marine Faisandier dans son mémoire « La Manufacture des Tabacs de Tonneins » certains riverains (qui vont être expropriés) sont très mécontents et bien souvent l’ingénieur qui effectue les relevés de terrain ne retrouve pas les jalons qui sont déplacés ou arrachés.

De plus, le texte que nous vous présentons est aussi un règlement de comptes entre l’ancien Maire (1848 à 1869) Émile Couach, conservateur, et le nouveau, Théodore Desclaux, qui est républicain. De 1869 à 1888 la vie municipale est assez agitée à Tonneins, certains maires n’exerceront que deux mois ou un an, Théodore Desclaux quant à lui sera élu de 1858 à 1869 et de 1874 à 1876, d’où la difficulté de suivre les différents dossiers municipaux et notamment celui de la Manufacture des Tabacs…

L'Association Sportive SEITA (ASTTA)

Photos issues de la collection de Michel Bazas.

La page dédiée à l'histoire du tabac à Tonneins finit ici avec l'ASTTA. Saviez-vous qu'il y avait une association sportive de la SEITA, l'ASTTA ? Comme d'habitude, le collectionneur Michel Bazas a tout ce qu'il faut, des images d'époque qui nous montrent la vie de cette association sportive et de ses adhérents et sportifs, salariés eux tous de la SEITA.