Présentation

Texte : Alain Glayroux

Nous pouvons vous présenter ce Tonneinquais, très peu connu dans sa ville natale, grâce à un  internaute qui n'est autre que le petit-fils de Maurice David. 

Jacques David a accepté de rédiger une courte biographie de son grand-père que nous publions suivie d'extraits de "Souvenirs de Tonneins", textes inédits, où Maurice David raconte ses vacances à Tonneins. 

Avant de vous laisser lire le portrait de ce Tonneinquais nous vous laissons découvrir l’article de Camille Groc, journaliste au journal Sud-Ouest qui a été publié le 21 mai 2021.

Article de Camille Groc au journal Sud-Ouest publié le 21 mai 2021

Jacques David publie les « Souvenirs » de son illustre grand-père qui fut inspecteur général de l’Éducation nationale et l’un des acteurs de sa modernisation

« L’enfant [a] une individualité propre que nous devons […] aider à dégager… C’est cette chose […] qu’il faut que l’éducateur essaye de connaître. » Cette conception de la pédagogie, aussi moderne qu’elle apparaît, a été formulée par un homme d’un autre siècle, Maurice David, né en 1891 à Tonneins. La phrase est tirée d’un traité de ce pédagogue lot-et-garonnais qui fut tour à tour professeur, recteur et inspecteur général de l’Éducation nationale en 1953.

Co-créateur de la Maîtrise de Radio France

Son petit-fils, Jacques David, publie les « Souvenirs » de son aïeul entre 1871 et 1940 qui, tout au long de sa carrière, eut à cœur de démocratiser la pratique des arts et du sport à l’école et d’y placer les besoins de l’enfant au centre. Sous le Front populaire et après-guerre, on doit à Maurice David des nouveautés éducatives, telles que les premières classes de neige et les mi-temps pédagogiques.

Il co-créa en 1946 la Maîtrise de Radio France avec Henry Barraud, offrant aux élèves de l’école publique un chemin vers l’art lyrique. « Il était attentif à préserver l’enfant dans son intégrité, à ne pas le brutaliser, c’était un grand-père très affectueux, se souvient Jacques David. Il était par ailleurs un homme autoritaire, soucieux des règles morales du fait de son éducation protestante. »

« C’était un homme d’action et du présent qui avait la volonté de modifier son siècle »

La pédagogie moderne, dont il fut une des chevilles ouvrières, était bien étrangère à ce que ce Lot-et-Garonnais issu de la petite bourgeoisie de la cité des Tabacs avait connu à la fin du XIXe siècle. L’ouvrage est d’ailleurs « un témoignage rare de cette France rurale qui n’avait pas vraiment changé depuis le XVIIe siècle », estime Jacques David. Les facultés intellectuelles de Maurice David l’ont mené à de brillantes études qui lui ont donné l’envie de découvrir le monde. « C’était un homme d’action et du présent qui avait la volonté de modifier son siècle. »

Un homme de lettres et d’action

Passionné de lettres latines et grecques qu’il lisait dans le texte, intellectuel qui fréquenta entre autres Henry de Montherlant, Jules Romains et François Mauriac, Maurice David anima un cercle littéraire influent à Tunis, où il fut professeur dans les années 1920. Il fut aussi vice-recteur en Algérie française où « il prit conscience avec lucidité du fait colonial » et des contradictions de sa mission civilisatrice : « On ne voulait pas faire accéder les jeunes Algériens à une véritable éducation mais les cantonner à des tâches techniques », souligne Jacques David.

Animé par sa morale, Maurice David fut révoqué de son poste en 1940 quand il s’insurgea contre le renvoi des enseignants communistes. Renvoyé en métropole, le pédagogue profita de ses fonctions à Montpellier pour cacher des enfants juifs. Passés ces temps troublés, il poursuivit dans l’Éducation nationale, œuvrant pour la construction des écoles anticipant l’accueil des baby-boomers. Il prit sa retraite en 1964 et disparu en 1974 à Soumensac, village de son épouse, où il est enterré.

Courte biographie de Maurice David

Article signé Jacques David et Alain Glayroux

Né en 1891 à Tonneins, mort à Paris en 1974, enterré à Soumensac (Lot-et-Garonne). Agrégé des lettres, professeur de lycée de 1919 à 1929, à Constantine, Alger et Tunis. À partir de 1929, il est inspecteur d'Académie à Vesoul, Quimper et Carcassonne et nommé vice-recteur de l'Académie d'Alger en 1936. En 1940, il refuse de révoquer les instituteurs juifs et communistes et est lui-même révoqué par le Gouverneur Général. Renvoyé en métropole, il redevient inspecteur d'Académie à Montpellier. À ce poste, il participe aux mouvements de Résistance et transformera, en liaison avec les maquis, l'Inspection Académique en un îlot de résistance administrative; la préfecture fermant les yeux jusqu'en 1944. Cela lui permet, notamment, de placer des enfants juifs dans les internats du département y compris ceux des institutions privées grâce à sa bonne entente lui le parpaillot de Tonneins ! - avec le responsable de l'enseignement catholique du diocèses de Montpellier et d'empêcher le départ des instituteurs au Service du Travail obligatoire en Allemagne en ordonnant à ces fonctionnaires de rester à leur poste sous peine d'être considérés comme démissionnaires ! Il relatera ces évènements dans une communication au Comité d'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale et dans un roman qu'il publiera en 1960, "Monsieur Gaëtan instituteur". À la Libération, il est appelé à Paris pour devenir Directeur des Services d'Enseignements de la Seine. Administrateur clairvoyant, il saura en 1949 à ce poste, faire face à la poussée démographique du baby boom en procédant aux investissements immobiliers et aux recrutements nécessaires. 

Pédagogue attentif à la formation de l'enfant dans tous les domaines académiques mais aussi artistiques et sportifs, il est cofondateur, en 1946, avec Henry Barraud de la Maîtrise de Radio France, introducteur en France, avec le Docteur Max Fourestier, du mi-temps pédagogique et sportif inspiré des méthodes anglo-saxonnes, et inventeur de la première classe de neige. 

Illustration de cette pédagogie, son fils, André David, mènera une double carrière de médecin et de musicien. Auteur de nombreux manuels et ouvrages pédagogiques comme "Nous en nos enfants". Conférencier, critique litteraire, Président de la Société des Auteurs d'Afrique du Nord, il publie des essais sur Joseph Conrad, Stendhal, Charles Péguy et un roman, "Monsieur Gaëtan instituteur", qui lui a été inspiré par son action dans la Résistance. 

Maurice David était titulaire de nombreuses décorations, notamment Commandeur de la Légion d'Honneur, titulaire de la Médaille de la Résistance avec rosette, Commandeur des Palmes Académiques, Médaille de vermeil de la Ville de Paris, Commandeur du Nichan Iftikhar.

 

Œuvres :

  • Joseph Conrad l'homme et l'œuvre, Éditions de la Nouvelle Critique, Paris, 1929.
  • Stendhal sa vie son œuvre, Éditions de la Nouvelle Revue Critique, Paris, 1931.
  • Nous et nos enfants psychologie te méthode, Fernand Nathan, Paris, 1936.
  • L'instituteur et l'enfant, Sudel, Paris, 1955.
  • Autour et pédagogie, Fernand Nathan, Paris, 1945.
  • Monsieur Gaétan instituteur, roman, Éditions de Scorpion, Paris, 1960.
  • Comment enseigner la rédaction, Fernand Nathan, Paris, 1965.

"Souvenirs de Tonneins"

Par Maurice David

Mais revenons à Tonneins, et laissez moi vous parler de cette grand-mère que j’ai tant aimée…

Une enfance républicaine et la guerre de 70

Ma grand-mère était née en 1828, donc sous la Restauration. Comme elle a vécu jusqu’en 1917, elle a connu (si je puis dire) le régime finissant du dernier roi légitime, Charles X, puis le règne de Louis-Philippe, puis la seconde République, puis le second Empire, puis la troisième République. Guerre d’Italie, guerre de Crimée, guerre du Mexique, guerre de 70 et enfin la grande guerre de 1914, révolution de 1830, révolution de 1848, coup d’Etat du 2 décembre, la Commune, les deux coups d’Etat manqués de Mac-Mahon et de Boulanger, l’affaire Dreyfus ! En vrac, voilà les « grands faits » auxquels elle a assisté – mais à Tonneins !

Les évènements qui faisaient tant de bruit à Paris n’arrivaient alors en province qu’en ondes fort amorties. Mais, aussi bien pendant mon enfance que pendant ma jeunesse (quand je revenais à Tonneins pour les vacances), j’écoutais avidement les récits qu’elle me faisait, parce que ma grand-mère me rapportait des faits qu’elle avait vécus, et j’avais ainsi l’impression que je ne lisais pas l’histoire, mais que je la vivais. Les personnages sortaient du musée Grévin des manuels pour reprendre vie devant moi. Il y avait sur un guéridon, dans la chambre de ma grand-mère, une vieille photographie représentant, assis dans un fauteuil, un homme, à l’aspect austère, sanglé dans une redingote. Je devais avoir huit ans, quand je lui demandai : « Dis grand-mère, qui est ce Monsieur ? – le Monsieur, me répondit-elle, est le Pasteur Martin, qui était un bon républicain, et fut déporté à Lambèse par l’empereur Napoléon III. C’est un martyr… ». Martyr de la République, plutôt que de la religion. Mais ma grand-mère était aussi bonne républicaine, qu’elle était bonne protestante, et, qu’un pasteur eût été condamné pour son attachement à la République, cela était doublement offensant pour elle. Une autre fois, je lui avais parlé de la guerre de 70, et je lui avais posé cette question (j’étais alors élève au lycée de La Rochelle et en vacances chez elle) : « Que s’est-il passé à Tonneins pendant cette guerre ? » - « oh tu sais ! à Tonneins, nous étions tellement loin ! Vers la fin de la guerre, on avait fait appel aux « mobiles ». Quelques uns seulement ont combattu – et sans grand enthousiasme. C’étaient de braves gens, qui n’avaient jamais tenu un fusil entre les mains, sinon pour aller à la chasse. Et on raconte cette histoire : un jour, quelques mobiles du Lot et Garonne se trouvaient dans un bois, non loin des allemands. L’un d’eux entendit soudain siffler une balle. Il s’écria en patois : « Eh, ne tirez pas ici, qu’il y a du monde ! ». Les autres mobiles ne virent jamais un soldat allemand, et ils ne s’en plaignirent pas ». – « Mais grand-mère comment saviez-vous les nouvelles ! » - « par le tambour de ville… Et ces mots de tambour de ville me rappellent un coupeur que nous avons gardé pendant toute la guerre. C’était un allemand… A la déclaration de guerre, le Maire avait fait appeler ton grand-père, qui était alors tailleur et occupait plusieurs ouvriers, et lui avait demandé ce qu’il pensait de son coupeur allemand. Ton grand-père avait répondu que c’était un brave homme et un excellent ouvrier. « Alors Monsieur Rabié, avait répondu le maire, ce n’est pas utile qu’on l’arrête ? Vous répondez de lui ? » - « Mais certainement ». Alors on a gardé pendant toute la guerre ce brave homme, que j’envoyais le soir écouter les nouvelles quand j’entendais battre le tambour. Et je le voyais revenir la plupart du temps, la tête basse et l’air fort gêné. « Eh bien ! Qu’est-ce qui s’est passé ! ». Et il me répondait – j’entends encore son affreux accent teuton : « Ah Madame Rapié, comme c’est ennuyeux, fotre armée a été encore pattue ». – « Et sa peine était sincère, tant il nous était attaché. Eh oui ! C’était fort ennuyeux ces mauvaises nouvelles ! Mais, à Tonneins, la vie était restée la même. La monnaie avait gardé sa valeur. Une chose me revient à l’esprit cependant. On vous échangeait un billet de cent francs contre cinq louis, mais il fallait donner en plus un écu de cinq francs, le billet de banque avait subi une baisse de 5 % ».

Ma grand-mère avait aussi dans sa chambre un carton encadré sur lequel figuraient les portraits des membres du « gouvernement provisoire » de 48. Elle me montrait ce tableau du doigt en disant seulement : « Ah ces hommes ! » Et ces deux mots, prononcés par cette grand-mère que j’aimais et que j’admirais, constituaient la plus belle oraison funèbre qu’on pût faire de ces « hommes » ! Ces « hommes » avaient institués la République : ma grand-mère ne voulait savoir que cela ! Ledru-Rollin était un de ses favoris. Elle était encore capable de chantonner les couplets qu’on avait faits sur Ledru-Rollin pendant cette période d’agitation, qui précéda la Révolution de 48.

La classe laborieuse

Il n’y avait pas eu, à Tonneins, de mouvement de la classe ouvrière contre la classe possédante. Les vieilles traditions se conservaient, qui marquaient la distinction des classes. C’est ainsi me disait ma grand-mère, qu’on aurait considéré comme geste d’une audace inouïe le port d’un « chapeau », hors de la bourgeoisie. L’ouvrière n’avait droit qu’au « bonnet », et l’ouvrier n’avait droit qu’à la casquette. Le père de ma grand-mère était maître forgeron et son atelier était dans la rue du Temple, tout près de la maison que nous habitions. Ma grand-mère trouvait normal que la journée du « compagnon » commençât au lever du soleil et ne se terminât qu’à son coucher. Douze à treize heures de travail pendant la bonne saison : ces chiffres n’étonnaient pas ma grand-mère, qui était pourtant la meilleure des femmes. L’ouvrier devait travailler tant qu’il y voyait assez clair pour travailler. Ainsi devaient aussi faire ces braves « femmes de lessive », que je voyais descendre et remonter, une énorme corbeille de linge sur la tête, le dur escalier qui reliait la Grand’rue au quai de la Garonne. Dur et long, parce que la ville de Tonneins est bâtie sur une sorte de falaise qui domine la Garonne de la hauteur de trois ou quatre étages.

La tenue

Pendant les 26 ans que j’ai connu ma grand-mère, j’ai pu constater que les costumes qu’elle portait étaient tous de la même coupe, de même couleur – à croire qu’elle n’avait pas changé de robe, de corsage et de manteau depuis ma naissance. Veuve à 63 ans (mon grand-père était mort 8 jours après ma naissance) ma grand-mère a porté le deuil jusqu’à son dernier jour, pendant 26 ans. Et cela sans aucune affectation : je crois d’ailleurs que, si son mari avait vécu, elle se serait habillée pareillement. Pour elle, qui, protestante authentiquement protestante, ne badinait pas avec la morale et les bienséances, la femme devenue vieille (et la femme de soixante ans était considérée comme vieille), ne pouvait porter que des costumes sombres et stricts. Pas de chapeau (ma grand-mère avait d’ailleurs en horreur ces monuments enturbannés, emplumés et fleuris que les dames portaient alors), mais une sorte de coiffe, appelée capote, qu’elle faisait tenir sur son chef à l’aide d’un large ruban de soie noire. Toujours les gants et un mantelet même au plus fort de l’été : elle n’admettait pas qu’une femme honnête sortît « en taille ». Pas de canne elle marchait fort bien, d’un pas menu et rapidement mais tenait toujours à la main, soit un parapluie, soit un « en cas » sorte d’ombrelle pouvant protéger aussi bien contre le soleil que contre les averses.

La lessive

Ma grand-mère était la véritable maîtresse de maison – et elle en assumait toutes les tâches avec un esprit de décision, une activité qui ne laissait passer aucun détail. C’est elle qui réglait les menus, supervisait les travaux de cuisine et de ménage, commandait à la femme de service la brave Estelle dont je reparlerai, et surtout – ce qui me remplissait d’admiration était le commandant en chef quand s’engageaient les deux grandes manœuvres familiales de l’année : la lessive et la cuisine du cochon. On ne faisait pas la lessive à la maison, mais dans un vaste chai, attenant à une pièce de terre, que nous possédions en pleine ville (à quelques 500 m de chez nous) et qu’on appelait simplement « le jardin ». Deux servantes engagées pour ce travail, apportaient le linge dans de vastes corbeilles, on empilait tout ce linge dans une énorme cuve remplie d’eau et de cendre, et on allumait sous la cuve un grand feu de bois. Et pendant que l’eau bouillait, il fallait avec de grands bâtons remuer ce mélange de cendre, d’eau et de linge pour « que ça ne crame pas ». Le verbe « cramer » ne figure pas dans le Littré, mais dans le nouveau dictionnaire de la langue française Robert. Le mot qui signifie « brûler légèrement, roussir » est très employé dans le Sud-Ouest. « Attention aux haricots ! Ils vont cramer ! » Mais je n’osais pas m’en servir, par scrupule de professeur. Maintenant que Robert a donné le feu vert, en avant, et n’hésitons pas à dire qu’au moment de l’affaire de Cuba, ça cramait fort entre l’URSS et les USA ! » Mais revenons à la lessive : le linge bouilli, débarrassé de sa crasse par la vertu de la cendre (cendre de chêne s’il vous plait) était transporté d’abord à la maison sur des brouettes puis à la Garonne selon le rite des Choéphores. Rincé à grande eau (le courant de la Garonne est toujours fort), séché au grand soleil sur le quai, le linge était reporté à la maison et suspendu au grenier enfin enfoui dans ces grandes armoires anciennes où on entassait la toile comme pour un siége de vingt ans. Accroché à la main de ma grand-mère, je suivais avec passion toutes les opérations du lessivage, béant d’admiration devant ces femmes qui, accroupies au bord de l’eau, offraient à la Garonne comme une proie un lourd drap de lit que le courant étendait, étirait et tordait comme s’il voulait s’en saisir et il y réussissait parfois au milieu de cris et de jurons dont l’accent du pays décuplait la force. C’était d’ailleurs un rite auquel il fallait sacrifier, mais un rite de théâtre parce qu’on était sûr de récupérer le fugitif au tournant avant le pont. Les collègues qui lavaient là bas s’en chargeaient.

La cuisine du cochon

« Viens, Maurice, on va tuer le cochon ! » m’avait dit Estelle, et je l’avais suivie dans une grande cour derrière sa maison toute proche de la nôtre. Le cochon était suspendu par les pieds de derrière à une sorte de bâtis en bois et « le normand » c’était l’ami d’Estelle, ainsi baptisé parce qu’il avait l’accent « pointu » - le normand s’approchait du malheureux condamné avec un énorme couteau. L’homme coupa la gorge du cochon, et le sang gicla dans une bassine. La bête hurlait de douleur et se débattait furieusement, puis elle devint sage : elle était morte. Spectacle horrible en vérité : il n’y a pas de quoi se vanter d’être carnivore, et on comprend que certains peuples entourent ce crime, qu’est l’assassinat d’un animal, d’une sorte de « rite de politesse ». On tue, mais par l’intermédiaire d’un « sacrificateur », qui est chargé d’une mission religieuse. Ai-je eu, à cet âge tendre (je devais avoir six ou sept ans (1) ce sentiment d’horreur ? Franchement, je ne crois pas. Et pourtant, très sensible, et il me souvient qu’un jour que ma petite chatte était très malade, je poussais des cris de paon et me promettais d’aller me tuer, si ma petite chatte venait à mourir. Mais le cochon ? D’abord, je ne connaissais pas cet individu, et puis les mots de cochon, saucisse, boudin, jambon étaient si étroitement liés dans ma petite cervelle, que je considérais l’animal, au dernier moment de sa pauvre vie, comme remplissant exactement la mission qui lui avait été assignée par la Nature, et qui était justement de nous fournir des saucisses, des boudins, etc.… Et quelques jours après je mangeais avec appétit les délicieux boudins du martyr. Boudin que l’on faisait à la maison, en même temps que les saucisses, les jambons, les confits, la graisse et les « cretons ». De l’animal que j’avais vu paré pour le sacrifice il ne restait plus que des chapelets de saucisses et de boudins, des jambons dûment salés et poivrés et suspendus aux grosses poutres de la cuisine, et des pots de ventre divers, que ma grand-mère disposait avec art sur les étagères, réservait les pots de l’an dernier pour « la soupe aux choux », laquelle ne peut se faire, si l’on sait vivre, qu’avec de la graisse rance. Toute la maison était sur pied de guerre pendant la cuisine du cochon, et je ne quittais pas la grande cheminée, où trônait une énorme marmite, pleine jusqu’au bord de lard en fusion. Vous le voyez, la maison Rabié-David, était une bonne maison bourgeoise : il y avait beaucoup de linge dans les armoires, beaucoup de provisions dans la cave ou sur les étagères, et on savait autour de nous que nous avions « de quoi » : plusieurs maisons, un magnifique jardin route des platanes et une propriété « de l’autre côté de l’eau ».

« De l’autre côté de l’eau »

Ma grand-mère qui restait difficilement en place, avait deux promenades favorites : pour le matin « le jardin », pour le soir « de l’autre côté de l’eau ». Je demandais à grand-mère : « on va à « l’autre côté de l’eau » ce soir ? » sans me représenter en aucune façon le détail de cette expression pour moi, il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une expression formée de plusieurs mots, mais d’un unique mot –un peu long- qu’on employait comme Clairac, Verteuil ou le Mas d’Agenais. Quand j’ai été initié aux mystères de l’écriture et de l’orthographe, j’ai bien été obligé de distinguer « autre », « côté » et « eau ». Quoi ! Cette magnifique expression voulait dire tout simplement que notre ferme était située de l’autre côté de la Garonne ? Le mystère dissipé, la poésie s’éteignait et, quand je me crus obligé de prononcer correctement ces mots, je m’aperçus que la promenade avait un peu perdu de son charme de ce charme que lui donnait l’ignorance.

Combien de fois, pendant mon enfance, ai-je fait cette promenade « de l’autre côté de l’eau » seul avec ma bonne vieille grand-mère ! Maman et ma sœur Gabrielle restaient à la maison pour vaquer à des travaux de dedans. Nous, grand-mère et moi, nous étions faits surtout pour le dehors : et, quel que soit son zèle maîtresse de maison, ma grand-mère se réservait toujours dans la journée une ou deux heures pour la promenade et j’étais son compagnon. A la bonne saison, nous partions tout juste après le « dîner » de midi, elle, toute menue, avec sa robe n° 2 (le n°1 étant réservé pour les visites ou pour le service au Temple), son mantelet et sa « capote », et moi, tout petit, avec ma culotte serrée au dessous du genou par un élastique, une sorte de veste que je serais bien incapable de décrire et un de ces invraisemblable chapeaux que l’on faisait alors porter aux enfants. Car maudite aurait été la mère, qui aurait fait sortir son gamin sans couvre-chef ! Le soleil était autant redouté que le froid, tant la tête paraissait alors la cible favorite du Malin, armé de ses flèches plus ou moins empoisonnées, qu’on appelait rhume de cerveau, maux d’oreilles, voire méningite. De même que les dames ne seraient jamais sorties, l’Eté, sans voilettes, manches longues et gants pour protéger la blancheur de leur peau, de même l’enfant devait être protégé contre « l’air ». L’air était évidemment nécessaire mais il fallait l’absorber à doses raisonnables sous peine d’attraper un « coup d’air ».

Pour aller « de l’autre côté de l’eau », deux itinéraires possibles : ou bien nous descendions sur le quai par le long escalier des porteuses de corbeille ou bien nous passions par la Grand’rue, laquelle coupait la route qui menait au pont. Le pont, qui était alors suspendu, a été plus tard remplacé par un pont de pierre, pour les besoins de la Cie des chemins de fer du midi (ligne Tonneins-Verteuil). Le petit train est maintenant relégué au magasin des objets inutiles, mais le pont est resté, comme vous le supposez. Et ce pont, qui enjambe tout bêtement la Garonne, est pour moi une chose morte, qui ne réagit pas plus qu’un cadavre au passage des lourds camions, ou aux coups de boutoir du vent ou du courant. Tandis que le pont suspendu était vraiment un être vivant qui frémissait lorsqu’une charrette l’abordait, qui pliait en gémissant quand la charrette était à mi-chemin des deux piles, et se relevait lentement quand la charrette avait atteint la pile, comme se relève le malheureux qui souffre d’un lumbago. Le piéton qui s’était aventuré sur le pont en même temps que le camion, s’il ne gémissait pas comme le pont, avait quelque fois un petit pincement de cœur quand les craquements des planches faisaient trop de bruit. Pour ma part, serrant dans mes doigts la main de ma grand-mère, je tirais une joie tragique des minutes dangereuses que je vivais : mon imagination était assez vive et assez fraîche pour me conférer immédiatement cette puissance qu’exigeait ce grave moment, que j’étais en train de vivre. Je prenais un air sévère, je donnais mentalement des ordres, je rassurais par mon courage, et quand le danger était passé, c'est-à-dire quand la charrette était sur la pile, j’avais sur les lèvres le sourire du chef qui a gagné la partie. Quelques cinq cents mètres après le pont, et nous voilà arrivés à la ferme. Deux grandes pièces en bas séparées par un couloir et deux autres pièces au premier. Une porte fait communiquer la maison avec la grange. C’est là qu’habitaient La Tourette, son fils Edmond et son petit-fils Enoch. La Tourette était une cousine éloignée. Aussi âgée que ma grand-mère, elle n’avait jamais quitté Tonneins et, comme elle n’était jamais allée à l’école, sa connaissance du monde était vraiment limitée. Je me souviens que revoyant La Tourette pendant les vacances (nous habitions alors La Rochelle), je lui parlais d’un voyage que nous avions fait à l’Ile de Ré et notamment des excellents coquillages que nous avions mangés là bas. Elle m’interrompit :

« -vous avez déjeuné là bas ?

- Oui 

- Mais où ?

- Dans un restaurant.

- Comment, il y a des maisons dans cette île

- Mais naturellement ! »

Cette réponse la stupéfia. La brave femme n’avait jamais vue d’autre île que ces bancs de sable que laisse apparaître la Garonne, quand le courant faiblit en été.

Edmond n’était pas un de ces bons laboureur, dont parle George Sand, mais un brave homme, qui aimait le rhum et le travail fini, dont le naturel placide résistait avec la souplesse du matelas aux véhéments reproches que lui adressait ma grand-mère sur sa fainéantise. Aussi bien la terre elle-même semblait encourager cette mollesse : elle était si généreuse cette terre épaisse de 3 à 4 mètres d’humus, sur laquelle tabac et blé poussaient magnifiquement, la Garonne venant à peu près tous les ans apporter eau et engrais ! Cette sacrée Garonne venait aussi dans la maison, pourrissait d’humidité murs et planchers. Mais on y était habitué : « bah ! il n’y a eu que cinquante centimètres d’eau cette année ». La salle, où l’on mangeait, était fort sale, sans que La Tourette, Edmond et Enoch en fussent particulièrement impressionnés.

Dès mon arrivée à « l’autre côté de l’eau », je partais en expédition avec Enoch dans les près et les champs qui entouraient la maison. L’un de nous, je ne sais plus lequel, avait lancé cette idée qu’il y avait un homme qui nous cherchait pour nous faire du mal. Aussi, dès que nous étions arrivés à un gros figuier, qui était près de l’aire, nous montions sur l’arbre sans faire de bruit, et épions les environs pour savoir s’il était prudent de s’aventurer plus avant. Ces haies, ces rangs de vigne, ce petit boqueteau là bas, ne cachait-il pas l’homme, qu’il nous fallait à tout prix éviter ? Il suffisait que l’un de nous dit à voix basse : « on a bougé là bas. Filons » pour que, immédiatement, nous dégringolions tous les deux et que nous nous élancions vers la maison, asile sûr. Cette brusque retraite était suivie d’une prompte offensive de notre part. On s’armait de bâtons et on sifflait le chien. De nouveau, on traversait le pré, et on entrait dans la vigne, mais au moindre bruit qui, a priori, était suspect, on regagnait le terre-plein de la maison et on s’embusquait sous la grosse charrette à deux roues qui les deux brancards tendus vers le ciel comme des bras, semblait faire une prière muette pour les deux imbéciles tapis sous elle. Imbéciles sans doute, mais non paresses d’esprit si l’imagination fait partie de l’esprit. En me rappelant ce souvenir, je me suis souvent demandé si nous croyions vraiment à cette histoire d’homme. Je puis bien répondre que nous y croyions, puisque nous avions peur. Mais Montaigne nous aurait bien compris qui disait que les « enfants ont peur des masques qu’ils ont fabriqués ». Enoch et moi, nous savions bien que nous avions inventé cette histoire « d'Homme » mais nous avions joué cette histoire comme l’acteur joue son rôle dans un pièce, et nous étions de si bons acteurs que nous étions arrivés à nous faire croire que le Personnage était réel, et que nous étions réellement poursuivis. Les enfants qui, au Guignol, hurlent au voleur menacé d’être arrêté par le gendarme : « Attention ! sauve-toi », n’admettent pas que l’histoire qui se déroule devant eux est déjà faite, et que l’Avenir est, de ce fait, tenu en laisse par l’auteur. Nous avions fait germer une histoire dans notre tête, nous avions dûment planté en terre la jeune pousse, et elle devait pousser librement, en dehors de nos volontés. Apprentis sorciers, nous avions mis en marche un balai imaginaire, et notre fantaisie d’enfants ayant donné réalité à ce balai, nous tâchions d’éviter ses coups. Le pauvre Enoch n’est plus là pour me donner son avis sur cette aventure : il a été tué dès les premiers jours de la guerre de 14.

Gabrielle et Maurice David

Un certain après-midi, grand-mère nous avait dit, à Enoch et à moi : « je vais vous faire voir le lac ». Le mot de « lac » que j’avais appris à l’école et qui n’éveillait jusque là pour moi, qu’une tâche bleue, plus ou moins large, et plus ou moins biscornue, sur ma carte de géographie, me semblait paré de mystère. Après une demi-heure de marche, derrière une « mate » (la « mate » est une levée de terre pour protéger les champs des inondations) nous aperçûmes le « lac ». Nous descendîmes de la mate pour voir le lac de près : ce qui me confondit d’abord, c’est que ce lac n’avait pas d’eau, mais qu’il était fait d’un nombre infini de roseaux, dont les quenouilles se froissaient les unes contre les autres dans un murmure qui me parut suspect. En regardant plus attentivement avec mes gros yeux de myope, je vis quelque chose qui brillait entre les tiges des roseaux, ce devait être de l’eau. Comme cette barrière de roseaux limitait la vue à quelques mètres, rien ne pouvait m’empêcher de penser que ce lac s’étendait à l’infini. Je demandai à ma grand-mère : « est-il grand ce lac ? » - « je ne peux pas te le dire, mon petit ». – « est-il profond ? » - « on dit qu’il est très profond. Les gens d’ici disent même qu’ils n’ont jamais pu trouver le fond ». Un lac aux dimensions infinies, puisque ma grand-mère se refusait à en indiquer l’étendue et aux profondeurs infinies ! … Je revins à la maison, pénétré de l’importance de ma découverte. Enfin j’avais trouvé un cadre digne de mes rêves ! Et je bondissais de joie. Car le rêve était alors pour moi comme l’eau pour le poisson : c’était mon élément. […]

L’école communale : M. Bazin, instituteur

Je continue à redescendre le cours du temps. Je vis mourir (façon de parler) pendant mon enfance à Tonneins deux présidents de la République : le premier Carnot prénommé Sadi (pourquoi ce président, qui portait une barbe sinistre, était-il affublé du nom du chantre des roses ?) et le second Faure prénommé Félix (en quoi fut-il heureux ? pas en amour, certes si l’on songe à sa fin). Je saluai l’assassinat du premier en « conchiant » comme dit Rabelais ma première culotte : ces deux évènements, si peu comparables sont étroitement liés dans ma mémoire – ce qui doit rendre modestes les grands hommes soucieux de la postérité. Il y a dans, l’esprit de chacun, de ces associations d’idées ou d’images, appelées association par contiguïté, qui sont vraiment les chancres de la Renommée. Quant à Félix Faure, sa mort nous valut à l’école primaire de Tonneins une belle cérémonie, dont j’ai gardé le souvenir. Imaginez, dans la grande cour de l’école, tous les élèves, rangés par classe comme pour une revue, et le Directeur M. Lachoux, entouré de ses adjoints, faisant face à ses troupes, et prononçant en termes officiellement émus une brève oraison funèbre sur le président décédé. J’avais alors huit ans ; et si j’avais écouté, j’aurais pu comprendre le discours de notre Directeur, mais j’étais trop impressionné par la cérémonie pour prêter attention à ce qui se disait, mon attention étant toute entière accaparée par la beauté du spectacle.

Nous étions tous pleins de respect pour M. Lachoux, et il n’était pas nécessaire qu’il parlât pour nous en imposer. Cette attitude noble et sévère, qu’il avait prise en ce jour de deuil national pour réciter son allocution, traduisait mieux que ses paroles cette désolation d’un bon républicain, frappé à mort en la personne de son Président. A cette époque, les Instituteurs ne badinaient pas avec des Puissances et la République était pour eux une personne vivante, qu’on adorait d’un amour mystique.

Il y avait déjà plus de deux ans que j’étais à l’école. Mes débuts, en octobre 96, n’avaient pas été remarquables. L’apprentissage de la lecture était mon tourment, non que mon esprit fût particulièrement obtus, mais il manquait de lumière, si tant est que l’œil soit la lumière de l’âme. Je voyais bien l’instituteur, sa longue baguette, et le tableau noir sur lequel il écrivait quelque chose. Mais c’était ce « quelque chose » ? Mes yeux refusaient obstinément de me renseigner. Lorsque le chœur de la classe hurlait ; B. A BA, C. A. CA., je criais aussi fort que les autres. Mais quel était le signe mystérieux qui déclenchait brusquement ce tumulte ? Je n’en savais rien. Je risquais bien un regard sur le cahier de mon voisin pour connaître enfin ce signe, mais le dessin qui devait représenter un A, un B ou un C apparaissait à mes yeux couverts de brume et si l’instituteur passant dans les rangs, regardait mon cahier, j’étais pétrifié de honte et de peur : « Qu’as-tu fait là ? Tu n’es même pas capable de copier ce que tu vois ? « Hélas je ne voyais rien. Et j’aurais certainement reçu des coups de baguette sur les doigts –torture interdite mais couramment pratiquée – si je n’avais pas été « fils de bourgeois », seuls les enfants dits du peuple ayant vocation pour la baguette. Evidemment, j’aurais dû répondre que « je n’y voyais pas bien » : mais avouer une infirmité ? Jamais. On m’aurait fait porter des lunettes et je frémissais à la pensée que, en récréation, une meute déchaînée se serait ruée sur moi en criant : « Quat’zeux ! Quat’zeux ! ». L’instituteur qui, malgré sa baguette, était fort brave homme, finit d’ailleurs par comprendre. On me mit à la première table, et le mystère des lettres me fût révélé. C’est le seul souvenir qui me reste de ce cours préparatoire, d’où je sortis sachant lire, écrire et compter. L’année suivante j’entrai dans la classe de M. Bazin. Je ne sais si son enseignement était conforme à la pédagogie officielle : j’en doute car s’il avait été l’instituteur type, je l’aurais oublié. Je vois mal son visage, mais j’entends encore sa voix. Une lecture faite par M. Bazin était pour nous un enchantement. Et quand il nous disait : « Maintenant, mes enfants, je vais vous lire… » il y avait dans la classe ce murmure flatteur qui fait bomber les seins de la vedette à son entrée en scène. M. Bazin lisait admirablement et, en dehors des habitudes de travail que j’ai acquises à l’Ecole, le seul souvenir concret que je garde de mon passage dans la « Communale », c’est M. Bazin lisant « le départ de Galeswinthe » d’Augustin Thierry (2), ou l’insecte de Michelet. La mère de Galeswinthe pleurant dans le chariot qui emportait sa fille vers la sombre cour du mérovingien, ou les lucioles dansant leur ballet de feu sous un ciel d’étoiles, voila qui nous plongeait dans le ravissement. Et ce ravissement nous suivait de la classe à la maison, et nous essayions de le faire partager à nos parents. Mais quel adulte aurait pu comprendre comme nous le déchirement de la mère de Galeswinthe ou imaginer l’enchantement de cette nuit ou lucioles et étoiles étaient sœurs. Il y avait aussi Jeanne d’Arc et Roland : mais c’étaient vraiment trop triste, et, incapable d’arrêter mes larmes, j’aurais voulu me boucher les oreilles pour ne plus entendre. Comme je faisais part de mon chagrin à la grand-mère, elle me dit doucement, sans doute pour me consoler : « Tu sais, mon petit, de toute façon, ils seraient morts tous les deux maintenant… » J’en fus suffoqué !

Brave M. Bazin ! Il doit être mort, lui aussi comme Roland et comme Jeanne d’Arc. Mais il n’est pas mort tout entier, puisqu’il vit encore dans la mémoire d’un très ancien petit élève. « Sit terra leves ! ». Que la terre lui soit légère. M. Bazin ne savait pas le latin, il n’était ni agrégé, ni licencié, ni certifié en quoi que ce soit, mais il aimait et savait faire aimer les belles choses. Il m’a initié à la Poésie, telles qu’elle se dégageait des choses, des êtres et des mots. Il m’a découvert un monde, où je pus me glisser à mon tour, à la grande satisfaction de mon imagination qui put y trouver pâture nouvelle. M. Bazin n’était qu’un « petit instituteur », comme on dit, mais que de grands patrons du haut de l’échelle sociale ne le valaient pas ! Je songe mélancoliquement ou rageusement à tant de cuistres que j’ai approchés !

Les visites

Dans cette vie d’enfant choyé que j’ai vécue à Tonneins jusqu’à l’âge de 8ans et ½, il y a cependant un point noir : la corvée des visites. Ma grand-mère et ma mère n’auraient pas admis que je me dérobasse à cette corvée. La tournée comprenait les maisons suivantes : celle du pasteur Gervais, celle du pasteur Koenig, celle de Madame Chambellan, veuve de pasteur, celle de Madame Caubet et celle de Madame Bareyre. Madame Gervais me faisait un peu peur, tant elle était d’aspect sévère. Brave femme d’ailleurs, qui s’obligeait à réunir chez elle, plusieurs jeudis par an, les enfants de quelques familles protestantes. Les matinées enfantines, après des jeux qui me paraissaient assez mornes, tant la maîtresse de maison nous en imposait, avaient comme couronnement la dégustation d’un énorme gâteau, que Madame Gervais s’était donné la peine de faire elle-même. N’oubliant pas son rôle de femme de pasteur et songeant à soigner l’âme autant que le corps, elle disait solennellement, dès que nous étions installés à table : « Je vais d’abord servir celui qui a été le plus sage et je vais lui donner le plus gros morceau.». Je frémissais à ces mots, car enfant aussi bien qu’adulte, je n’ai jamais aimé les gâteaux. Elle faisait lentement des yeux le tour de la table, puis, brusquement braquait son index sur l’un de nous, en disant : « C’est toi ! » Une fois, je fus l’élu la brave dame ayant pris pour de la sagesse ce qui n’était que de l’ennui. Et mon assiette fu immédiatement couverte par un amas crémeux, que j’avais maintenant le devoir d’absorber, que dis-je ! que la politesse la plus élémentaire m’obligeait à absorber avec toutes les manifestations sérieuses du plaisir. Ai-je été jusqu’au bout de mon martyr, ou quelque nausée bienfaitrice m’a-t-elle sauvée ? Je ne m’en souviens plus. Mais de cet incident j’ai tiré cette loi, à usage strictement personnel, que la sagesse n’est pas toujours génératrice de bien, ou - ce qui est pis – que ses biens sont empoisonnés.

Chez Madame Caubet, nous étions reçus cérémonieusement dans un salon obscur, dont les meubles, tous de couleur noir, étaient rapidement débarrassés de leurs housses par la bonne, pendant les salutations d’usage. Je me tenais, assis sur une fesse, auprès de ma mère, et de temps en temps, je tirais doucement sur sa robe pour lui faire comprendre que j’en avais assez, à quoi elle répondait par un léger tapotement dans le dos. J’étais assez bon élève pour comprendre ce signe qui rendait sensible à mon âme d’enfant cette grande vérité, qu’on n’était pas dans la vie pour s’amuser. Lorsque j’avais appris que les œufs avaient encore monté, et qu’on les payait maintenant onze sous la douzaine, et que les métayers étaient de grands égoïstes qui allaient jusqu’à préférer leur intérêt à celui du patron, lorsqu’on avait épilogué sur la température qui n’était plus, hélas ! ce qu’elle était autrefois : « Quand je pense qu’autrefois disait la mère de Mme Coubet, mon pauvre mari s’habillait en calicot dès le mois de mai ! » lorsqu’on avait cinglé d’un mot dur telle demoiselle de la bourgeoisie qui, ô horreur ! s’était permis de sortir seule, sans sa bonne, sous prétexte qu’elle avait vingt cinq ans (comme si à 25 ans une demoiselle n’était pas soumise aux mêmes règles de bienséance qu’une demoiselle de 15 ans !), lorsque mon jeune esprit avait englouti toute cette nourriture provinciale, enfin on se levait, et, après des compliments qui n’en finissaient plus, on gagnait la porte et on retrouvait le ciel, que le Bon Dieu n’avait pas entouré de rideaux pour en voiler la lumière.

Les pasteurs

Le pasteur Koenig, d’origine alsacienne, avait l’humour méridional. Il était vif, quoique gros, et ne détestait pas d’orner ses sermons de plaisanteries, qui faisaient souffrir l’austère épouse de son collègue Gervais. Ses enfants avaient hérité du caractère enjoué du père et, dès que nous entrions dans la maison Koenig pour la visite, Gabrielle et moi nous étions immédiatement happés par les fils et les filles, et entraînés dans le jardin. J’aurais dû m’amuser, mais le cœur n’était pas au jeu. Je savais que « j’étais en visite » et comme les visites ne pouvaient être de vraies visites que si elles étaient ennuyeuses, j’avais l’impression –tant j’étais déjà un garçon consciencieux – que je manquais au plus élémentaire devoir en tirant plaisir de ces visites. Suzanne Koenig, qui était pleine d’entrain, me disait : « Maurice, tu n’as pas l’air de t’amuser ! ». Je ne répondais rien : pouvais-je expliquer à cette jeune personne mes tourments de conscience, et que, la visite étant ce qu’elle est, je ne pouvais m’amuser sans contrevenir de ce fait à des règles que je devais respecter et qui découlaient de la substance même de la visite. Je devais être alors Aristotélicien !

J’ai encore gardé dans ma mémoire l’image du pasteur Chambellan qui avait pris sa retraite à Tonneins, et habitait tantôt sa maison de ville, tantôt sa maison de campagne « de l’autre côté de l’eau ». Je revois cette grande salle au rez-de-chaussée que la Garonne venait visiter à peu près tous les ans, laissant par politesse sa carte de visite sur le mur. Un important rayonnage occupait tout un panneau et ce qui m’intriguait, c’est que les livres des trois derniers rayons du haut, avaient tous la même couleur, la même hauteur et la même épaisseur. Un jour que les autres enfants s’amusaient dans le jardin, je me glissai dans la grande salle, grimpai sur une chaise et regardai de près ces livres. Tous portaient le même titre : « Roland de Chambellan, pasteur ». Ignorant les mystères des éditions à compte d’auteur et des « invendus », j’admirais que M. Chambellan gardât chez lui pour les relire sans doute, 150 exemplaires du même ouvrage. Peut-être l’histoire de ce Roland – qui n’était pas mon Roland de Roncevaux, mais un Roland des Cévennes –n’était-elle pas racontée de la même façon dans ces 150 livres. J’en pris deux ou trois que je feuilletais. Aucun doute : ils étaient tous semblables, écrits en lignes inégales comme ces poésies qu’on me faisait apprendre à l’école. « Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où… ». Je lus quelques vers, auxquels je ne compris rien, parce que ce seul nom de Roland imposait à mon pauvre petit esprit des images qui ne collaient pas du tout avec le texte. Mais, comme le langage me paraissait infiniment supérieur, par son obscurité même, au langage qu’on parlait normalement, j’en conçus une grande admiration pour M. Chambellan - cette admiration qu’a le paysan pour son notaire - qui s’exprime avec des mots, que seul il connaît, comme le sorcier est seul à connaître les syllabes magiques, qui peuvent transformer une citrouille en carrosse. Quoi ! M. Chambellan, ce long, maigre et beau vieillard, à la chevelure blanche balayant doucement le col de sa robe de chambre, le père des filles, avec lesquelles jouait ma sœur, était un auteur qui avait fait imprimer des livres ? J’étais fier de connaître un poète comme La Fontaine, Sully Prudhomme, Déroulède (« Soldat, lève-toi, Soldat, lève-toi, bien vite »), Jean Aicard ou Eugène Manuel. Le soir, je fis part de ma découverte à ma grand-mère, qui me gronda un peu à cause de mon indiscrétion, mais reconnut que M. Chambellan avait bien, en effet, écrit un volume de vers. « Tu as lu ce livre, grand-mère ? » - « J’ai essayé… ». Je n’insistai pas, ayant déjà le sentiment confus que si l’auteur fait la chasse au lecteur, le lecteur est asssez finaud pour éviter les coups de fusil.

La boucherie Magniac

Notre maison était située à l’angle de la rue Saint-Jean et de la rue du Temple. A quelques mètres de chez nous, la magnifique porte en fer forgé de la « boucherie Magniac ». Notre famille avait d’excellentes relations de voisinage avec les Magniac, encore que ma grand-mère ne vît pas d’un très bon œil cette sympathie pour une famille catholique, dont les filles étaient élevées au couvent. On n’allait pas « en visite » chez les Magniac : « on se voyait » et très fréquemment. C’est ainsi que, le soir, pendant l’hiver, maman, Gabrielle et moi traversions en courant la rue pour aller jouer au Nain-Jaune, avec Mme et Mlle Magniac. On s’installait autour de la grande table de la salle à manger, pendant que le maître de maison tisonnait le feu en contemplant son chien « Crack » qui achevait son café. Car « crack » buvait le café et aboyait quand il manquait de sucre. J’étais admis au jeu, parce que j’étais alors un petit garçon sérieux et calme. Calme ? sauf quand Fanny, la plus jeune des trois filles et mon aînée de six ans, jouait avec moi. D’une nature assez plastique, je me transformai facilement et rapidement à l’imitation de mon camarade de jeu. Fanny était ce qu’on appelle un « garçon manqué ».

Et maintenant, je vais tristement pousser la porte du Paradis de mon enfance. En 1899 – j’ai donc 8 ans – mon père décide de quitter Tonneins. »

 

Bibliographie et Sources :

  • Chatelain (Yves), La vie littéraire en Tunisie de 1900 à 1937, Librairie orientaliste Paul Geuthner. Paris.

  • Austin (Roger), The Éducation and youth Police of the Vichy government in the department of Hérault, 1940-1944, Thesis for the degree of Ph. D. University of Manchester, 1981.

  • Registres d'État Civil, Mairie de Tonneins.

  • Wikipédia.

 

(1) Soit en 1897 ou 1898

(2) Récit des temps mérovingiens Jouvet et Cie éditeurs 1895 p. 216

Les couvertures des livres écrits par Maurice David

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