Texte : Arnaud LALANNE.
Dans le numéro 20 de la Mémoire du Fleuve (1997), nous vous présentions trop succinctement ce Tonneinquais. L’auteur M. Arnaud Lalanne, professeur de Philosophie au collège de Bazas, après plusieurs échanges avec les responsables de la Mémoire du Fleuve, a mis à notre disposition ce portrait qui nous permet de mettre en exergue les travaux et la vie trop courte de notre archéologue. Nous laissons Arnaud Lalanne vous le présenter.
Mon but, à travers ces lignes, est de recueillir le plus d’informations possible sur Alphonse Veyries (1858-1882) et de faire ainsi revivre une figure en partie « oubliée »1, parce que disparue trop tôt, sans avoir pu donner toute la mesure de son talent.
I. Origines familiales et enfance à Tonneins
Jean « Alphonse » Veyries est né à Tonneins le 12 juin 1858. Il est le fils de Jean « Alexis » Veyries, propriétaire rue saint-Pierre et négociant à Tonneins et de Françoise « Aimée » Baudichon, qu’Alexis a épousée à Sainte-Bazeille le 6 juillet 1857.
Dans ses souvenirs d’enfance, Alphonse Veyries parle des bords de la Garonne qu’il aime arpenter ainsi que d’une maison de campagne (que nous n’avons pas su localiser). C’est là qu’il s’imprègne des beautés de la nature et qu’il mûrit ses premières leçons. Le cardinal Alfred Baudrillart (1859-1942), grand ami d’Alphonse Veyries à l’ENS, fils du célèbre économiste Henri Baudrillart (1821-1891) et petit-fils de M. de Sacy, de l'Académie française, insiste sur l’attachement de Veyries pour son pays natal :
« Ses années d'enfance avaient gardé pour lui un charme ineffable ; il nous en parlait avec délices. C'était surtout quand, par une belle journée, nous avions le malheur de vanter le bleu de notre ciel parisien : il y voyait toujours des nuages, lui, et prétendait que le ciel n'était bleu que sur les bords de la Garonne; il nous racontait alors comment tout petit il contemplait déjà ce beau ciel et cette belle rivière qui coulait à pleins bords au pied des coteaux ; il les regrettait, et se prenait à dire, comme s'il eût prévu sa destinée, qu’il eût mieux fait de ne jamais quitter son pays et d'y vivre tout simplement en bon cultivateur. Le ciel, la rivière, la campagne avaient, pour ainsi dire, pris part à son éducation ; ils lui avaient appris à réfléchir, à chercher les choses au-delà des mots, à aimer par-dessus tout ce qui est beau. »
C’est cette même beauté qui lui a inspiré les poèmes que nous avons transcrits en annexe, mais également cette lettre nostalgique sur « l’Agenais » écrite de Grèce à un de ses amis en 1882 :
« Je le vois encore ce beau pays avec ses collines plantées de vignobles, de pruniers, d'abricotiers, sa plaine immense, océan d'épis, mer tour à tour verdoyante ou dorée, où les vents du midi font courir de larges houles, son fleuve indolent et magnifique, ses longs rideaux de peupliers d'Italie, ses saulaies ombreuses, toutes pleines aux heures les plus chaudes, de senteurs de menthe et d'herbe mouillée, son ciel enfin, si largement arqué, son beau soleil et ses clairs horizons... »
Baudrillart nous apprend que cette vocation littéraire ou du moins la construction du goût littéraire de Veyries s’enracine dans les premières leçons reçues de son père :
« Homère et Virgile passionnaient [Alphonse] au point qu'il se plaisait à représenter les principales scènes de leurs poèmes, et qu'il était lui-même, tantôt Achille, tantôt Ulysse, tantôt Énée. Il était guidé dans ses premiers pas par un homme qui, s'il n'avait pu pousser très loin ses études littéraires, était du moins capable d'en inspirer l'amour : c'est à son père, nous a-t-il dit souvent, qu'il était redevable de la justesse et de la sûreté de goût que l'on vantait en lui ; il aimait, au sortir du cours des plus illustres professeurs, à rappeler ces premières leçons de son premier maître, qui l'avaient mis à même d'entendre et d'apprécier les autres. »
Mais comme un talent ne naît jamais seul, le jeune Alphonse, au contact de la campagne Lot-et-Garonnaise, développe un autre talent, celui de botaniste et de naturaliste. Baudrillart, témoin précieux pour nous, rapporte une anecdote à ce propos :
« La littérature n'était pas sa seule passion quand il était enfant : les sciences naturelles l'attiraient aussi, surtout la botanique ; ses longues promenades l’avaient rendu très fort, et il l'était resté ; à l'École, nous prenions plaisir à nous faire détailler par notre camarade les noms propres et les noms de famille de toutes les fleurettes que nous voyions éclore dans le fossé qui longe la cour ; il était très fier de ses petits succès de botaniste, et je crois que nulle aventure ne lui avait causé une joie aussi vive que celle-ci : à douze ans, il avait entrepris de critiquer les Clefs analytiques d'une Botanique en renom. L'auteur trouva ses critiques si justes qu'il le pria de lui prêter son concours pour refondre l'ouvrage ; l'enfant consentit, se gardant bien de divulguer son âge, et pendant une année fut en correspondance avec l'auteur. Enfin la nouvelle édition parut, corrigée et complétée ; en tête des trois volumes qui furent envoyés à Veyries, on lit ces mots : « Hommage respectueux de l'auteur. A M. Veyries, naturaliste. » L'auteur avait pris son jeune correspondant pour un homme vieilli dans la science".
La formation du jeune Veyries est donc complète avant son entrée dans le secondaire au Collège de Bazas.
Du Collège Stanislas (1875-1878) à la rue d’Ulm (1878-1881)
Après ses succès Bazadais, Alphonse est accepté au Collège Stanislas à Paris pour préparer le concours de l’Ecole Normale Supérieure (rue d’Ulm).
En 1875-1876, alors qu’il est élève en classe de « rhétorique-vétérans », il obtient le 2ème prix en « discours français » au concours général. La même année, il décroche le 3ème prix en version latine, et le 7ème accessit en version grecque.1 Sous la direction du marianiste Louis de Lagarde (1833-1884), il passe en classe de « philosophie-vétérans » (1877-1878) et intègre l’Ecole Normale Supérieure (ENS).
La promotion littéraire de cette année (1878 l) est l’une des plus remarquables. Veyries y côtoie Jean Jaurès (1859-1914), Henri Bergson (1859-1941), Emile Durkheim (1858-1917) ou Paul Desjardins (1859-1940), comme on l’aperçoit sur la photographie de groupe ci-contre (promotion 1878).
Veyries trouve immédiatement sa place dans ce nouveau cénacle dont il devient même « l’oracle » selon Baudrillart :
« A l'École normale, au bout de deux mois, la réputation de Veyries était faite ; on se répétait certaines paroles de Bersot, ce juge dont nul de nous n'eût appelé ; ces deux esprits s'étaient plu ; chez tous deux, même amour des lettres et de toutes les élégances de l'esprit, même horreur de la vulgarité et du convenu. Veyries devint l'oracle de beaucoup d'entre nous. « Nous avons perdu ce que nous avions de meilleur », m'écrivait il y a quelque temps un de ses anciens camarades. « Je sens à chaque instant combien ma vie relève de lui » écrit un autre. Sa conversation avait un charme auquel on ne résistait pas ; il imposait son opinion ; il excellait à trouver de ces formules vives et précises qui nous ramenaient à nous-mêmes notre pensée et la rendaient plus nette ; quand il parlait, on courait l'écouter. »
Au contact de tous ces esprits d’élite, Veyries s’épanouit dans sa vocation littéraire. Il prépare l’agrégation de lettres et l’obtient en 1881. La bibliographie d’Andrieu indique qu’il avait achevé sa thèse sur les Femmes écrivains du XVIIe s. avant de mourir, comme le confirment d’ailleurs les titres des livres empruntés à la bibliothèque de l’Ecole qui portaient sur ce sujet, notamment dans le milieu de Port-Royal.
Mais, alors qu’il s’attendait à enseigner les lettres au lycée, il apprend son entrée à l’Ecole Française d’Athènes. Il peut alors assouvir son autre passion : la culture antique et l’histoire de l’art, dont les musées n’ont plus de secret pour lui qui y passe tout son temps libre.
L’Ecole Française d’Athènes et les fouilles de Myrina (1881-1882)
On comprend le plaisir qu’a dû ressentir Veyries en intégrant l’École Française d’Athènes. Il en profite pour voyager et, en passant à Florence, il écrit à Baudrillart le 29 novembre 1881 :
« En peu de temps, que d’émotions variées et profondes, que de souvenirs, que d’images qui ne s’effaceront jamais ! Véritablement, mon âme s’est agrandie depuis mon départ : il a bien fallu qu’elle se dilate pour contenir cet amas d’impressions et de souvenirs qui s’y est englouti en quelques jours. Me voici devenu un grand réceptacle de beaux et grands souvenirs. Est-ce que ce n’est pas là un grand accroissement de notre être ? »
À Rome, où il est accueilli à la Villa Médicis, il médite sur les premiers Chrétiens et dit à Baudrillart en décembre 1881 à propos des Catacombes :
« C’est bien là ce que le monde a vu et verra de plus saint, de pus admirable, de plus aimable et de plus beau » !
Le 11 janvier 1882, il est à Naples et admire le mélange de « grandeur et de grâce » de la baie de Capri ; et le 31 janvier, il est enfin à Athènes et annonce à son ami qu’il prend « goût à l’archéologie figurée » et qu’il a même choisi son sujet de mémoire :
« Je médite un travail qui, sans m’écarter un instant de l’étude d’un objet précis, me conduirait des commencements de l’art grec aux origines de l’art chrétien »
Mais, dans la même lettre, Veyries se confie à son ami et se définit par sa passion des idées et des vérités morales plutôt que des antiquités :
« Il y a en moi très peu de l’archéologue, et beaucoup de l’artiste, mais surtout du lettré et du moraliste ».
Pourtant en juin, Veyries a achevé son « premier-né archéologique », et après la remise de son mémoire, Paul Foucart (1836-1926), directeur de l’Ecole Française, annonce à Veyries une « tournée » dans les Cyclades avec son départ pour les fouilles d’Ali-Aga, l’ancienne nécropole de Myrina, près de Smyrne.
Le 14 juillet, il arrive à Zéa où il est magnifiquement accueilli. Son ami, Salomon Reinach (1858-1932)4, a même fait prendre un abonnement à la Revue des deux Mondes qu’il peut y consulter à loisir ! Sur l’île, il trouve « quelques inscriptions intéressantes » dont il doit donner la transcription dans le Bulletin de l’EFA. Il part à Myconos et rejoint les fouilles de Reinach à Délos (voir dessin ci-dessous). Fin juillet, il passe par Andros et Tinos pour regagner l’Ecole d’Athènes d’où il prépare la fouille de Myrina qu’il doit diriger à Ali-Aga à la suite de Salomon Reinach et d’Edmond Pottier.
III. L’Ecole Française d’Athènes et les fouilles de Myrina (1881-1882)
On comprend le plaisir qu’a dû ressentir Veyries en intégrant l’École Française d’Athènes. Il en profite pour voyager et, en passant à Florence, il écrit à Baudrillart le 29 novembre 1881 :
« En peu de temps, que d’émotions variées et profondes, que de souvenirs, que d’images qui ne s’effaceront jamais ! Véritablement, mon âme s’est agrandie depuis mon départ : il a bien fallu qu’elle se dilate pour contenir cet amas d’impressions et de souvenirs qui s’y est englouti en quelques jours. Me voici devenu un grand réceptacle de beaux et grands souvenirs. Est-ce que ce n’est pas là un grand accroissement de notre être ? »
À Rome, où il est accueilli à la Villa Médicis, il médite sur les premiers Chrétiens et dit à Baudrillart en décembre 1881 à propos des Catacombes :
« C’est bien là ce que le monde a vu et verra de plus saint, de pus admirable, de plus aimable et de plus beau » !
Le 11 janvier 1882, il est à Naples et admire le mélange de « grandeur et de grâce » de la baie de Capri ; et le 31 janvier, il est enfin à Athènes et annonce à son ami qu’il prend « goût à l’archéologie figurée » et qu’il a même choisi son sujet de mémoire :
« Je médite un travail qui, sans m’écarter un instant de l’étude d’un objet précis, me conduirait des commencements de l’art grec aux origines de l’art chrétien »
Mais, dans la même lettre, Veyries se confie à son ami et se définit par sa passion des idées et des vérités morales plutôt que des antiquités :
« Il y a en moi très peu de l’archéologue, et beaucoup de l’artiste, mais surtout du lettré et du moraliste ».
Pourtant en juin, Veyries a achevé son « premier-né archéologique », et après la remise de son mémoire, Paul Foucart (1836-1926), directeur de l’Ecole Française, annonce à Veyries une « tournée » dans les Cyclades avec son départ pour les fouilles d’Ali-Aga, l’ancienne nécropole de Myrina, près de Smyrne.
Le 14 juillet, il arrive à Zéa où il est magnifiquement accueilli. Son ami, Salomon Reinach (1858-1932), a même fait prendre un abonnement à la Revue des deux Mondes qu’il peut y consulter à loisir ! Sur l’île, il trouve « quelques inscriptions intéressantes » dont il doit donner la transcription dans le Bulletin de l’EFA. Il part à Myconos et rejoint les fouilles de Reinach à Délos. Fin juillet, il passe par Andros et Tinos pour regagner l’Ecole d’Athènes d’où il prépare la fouille de Myrina qu’il doit diriger à Ali-Aga à la suite de Salomon Reinach et d’Edmond Pottier.
Dans sa dernière lettre du 16 octobre 1882, écrite d’Ali Aga, les fouilles ont déjà porté leur fruit, puisqu’il écrit à Baudrillart : « J’ai trouvé de jolies choses. Tôt ou tard, tu verras sans doute au Louvre la fleur du panier ! »
Formule prémonitoire, puisqu’en 1883, l’EFA fait don de la collection de terres cuites de Myrina au Musée du Louvre et qu’une vitrine (aile Sully, salle 646) recueille toujours les plus belles découvertes de Veyries, Pottier et Reinach, en hommage.
Veyries n’imaginait sûrement pas écrire ses dernières lettres quand il confiait encore à Baudrillart ses espérances et ses projets d’articles :
« Je prépare une étude sur la Renaissance artistique que tu liras quelque jour dans le Temps – et aussi une étude sur Schérer. […] Michel m’a offert de m’ouvrir les colonnes de son journal : j’en profiterai ».
Malheureusement, il contracte une fièvre typhoïde sur le terrain de fouille. Il entre le 20 octobre dans l’hôpital français de Smyrne tenu par des Filles de la Charité dévouées. Il est suivi par le Docteur Beaussier et la Sœur Stéphanie l’assiste dans tous les soins. Mais le mal fait son œuvre inexorablement, malgré une accalmie qui laisse espérer une guérison, avant une reprise des fièvres le 2 décembre vers l’issue fatale le 5 décembre 1882. C’est la stupéfaction à l’annonce de cette nouvelle tragédie.
Le sort s’acharne sur l’École Française d’Athènes qui avait perdu le jeune Joseph Bilco (1858-1882) décédé tragiquement du typhus lors de fouilles en Macédoine, et Reinach, qui avait lui-même contracté des fièvres à Smyrne, décrit des conditions de fouilles éprouvantes.
On ne mesure pas tous les sacrifices qui furent ainsi réalisés « pour la science » ; mais on est saisi par le courage et la foi de celui qui disait à son père en le quittant :
« Le corps est peu de chose ; c'est l'esprit, c'est l’âme qui est tout. La mort n'est qu'un simple accident qui nous arrive sur la route de l'éternité. »
Annexe :
Les cigarières de Tonneins
____
Vous souvient-il de ces petites cigarières ?
De ces longs défilés, aimés de nos vingt ans,
Quand, au coup de midi, les jeunes ouvrières,
Par la porte sonore, ouverte à deux battants,
Sortaient, et, de leur folle et rieuse avalanche,
En un clin d’œil, couvraient la longue route blanche ?
Nous étions là, debout, silencieusement,
À voir se dérouler le noble régiment.
Elles passaient avec leur fine collerette,
Leurs bas clairs, leurs jupons voyants, et leur foulard
Bien noué sur l’oreille, où rit une fleurette
Bleue ou rose, et tressé sur le front avec art :
Vrai diadème grec, qu’eût envié Diane !
Et leurs gorges luisaient sous le lin diaphane,
Et leurs mantes flottaient autour de leurs seins bruns !
Elles passaient gaiement, les brunes cigarières,
Pressant le pas, narguant les regards importuns,
En ordre et le front haut, ainsi que des guerrières,
Les plus jeunes riant entre elles, ou lançant
Quelque œillade sournoise au pâle adolescent
Dont la tête, à les voir, s’égare en projets sombres
Et rêve du Jardin public, le soir, plein d’ombres…
O femmes de travail et d’amour, qui pourrait,
Toutes, vous faire vivre en un digne portrait :
L’une, aujourd’hui rêveuse et douce jeune femme,
Qu’un souffle italien au berceau caressa,
Levait ses yeux pensifs, où transparaissait l’âme
Deux grands yeux, plein de vague et de morbidezza,
L’autre, type espagnol, corps flexible et robuste,
Œil brûlant, seins gonflés, faite pour le plaisir,
Sur ses hanches dressant superbement son buste,
Derrière elle en passant secouait le désir.
Mais nulle n’égalait cette petite fée,
D’un foulard blanc toujours coquettement coiffée,
À la démarche grave, au sourire discret,
Dont la grâce tranquille à la fois attirait
Et désarmait l’espoir : tant sa fine paupière
Retombait chastement sur ses grands yeux baissés,
Tant sur son front large et clair, à ses traits apaisés,
Versait de transparente et limpide lumière,
Tant son air, son allure et toute sa beauté,
Avaient de pudeur sainte et de sérénité !
Elle aurait fait rougir d’une basse pensée,
Et son image, ainsi qu’une source au flot clair,
Que fait rider l’haleine insensible de l’air,
Ce fut d’un souffle impur, même en rêve, offensée.
Mais toutes, Dieu merci ! Ne lui ressemblaient pas.
Cette jeune fille, après la mort de Veyries, n’a pas manqué un seul jour, tant que sur sa tombe n’a pas été élevée une chapelle fermée, d’y aller déposer, chaque matin, un bouquet de fleurs des champs. Elle n’a jamais été sa maîtresse, quoiqu’elle l’ait beaucoup aimé. Longtemps il a voulu l’épouser.







