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Texte : Magali Saint-Martin, Christiane Genet, Alain Glayroux

Le Pasteur Jean-Louis-François Saint-Martin, dit Jean, est né le 8 avril 1910 à Nîmes, et décède le 12 avril 2000 à Uzes (Gard). Jean est le fils d’Héli-François Saint-Martin, pasteur de l’église réformée âgé de trente-et-un an, et de Jeanne-Sophie-Alix Poujol, sans profession âgée de 24 ans.

Jean Saint-Martin, alors âgé de 25 ans, étudiant en Théologie, épouse à Montpellier le 26 juillet 1935, Madeleine-Lucy Genet, étudiante, âgée de vingt-et-un ans. Madeleine-Lucy Genet est née à Tonneins à Saint-Germain (Lot-et-Garonne) le 5 septembre 1913, elle est la fille de Daniel-François Genet, pasteur de l’église réformée, et de Louise-Paule-Jeanne Chambellan.

Lors du mariage, Jean Saint-Martin est domicilié à Brignon dans le Gard et Madeleine- Lucy Genet à Montpellier. De cette union naissent six filles et un garçon : Jeannie, Lise, May, Magali, Claire, Nadine et Jean-Luc.

Jean est mobilisé en 1939 dans l’armée des Alpes Sud et démobilisé en 1940, lors de la naissance de sa troisième fille. Jean Saint-Martin prend ses fonctions dans les Cévennes et plus particulièrement à Lassalle (Gard).

De 1936 à 1943, il intervient dans plusieurs paroisses : Colognac, Soudorgues et Saint- Croix-de-Caderle.

Jean Saint-Martin, en relation étroite avec la Cimade et les pasteurs de Nîmes et aidé par son épouse, Madeleine Genet, qui est de tous les combats, cache de nombreuses familles juives, dans le presbytère mais aussi chez de nombreux paroissiens.

Dans le village de Lassalle, dans les Cévennes, le couple est aidé par le Maire pour protéger ces familles juives françaises.

Jean Saint-Martin a été un des premiers à parler en chaire de la persécution des juifs.

Toutes ces activités clandestines, le mettent en danger, ainsi que sa famille, et en accord avec les autorités protestantes ils doivent partir et ils viennent se réfugier à Tonneins.

Arrivés dans sa nouvelle paroisse, Jean et Madeleine, s’occupent du couple François et Madeleine (née Meyer) Genet et de leur fille, Christiane.

Mme Colette Meyer est d’ascendance juive, elle porte l’étoile jaune, comme le relate dans ses mémoires sa fille Christiane, et son époux est apte pour le Service de Travail Obligatoire.

Pour une question de survie, nos trois réfugiés quittent Montpellier, aidés en cela par les pasteurs Valette et Crespy, restés en relation avec Jean Saint-Martin, et ils posent leur valise à Tonneins le 15 avril 1943.

A leur arrivée, le pasteur Jean Saint-Martin, juge qu’il est plus opportun de cacher cette famille dans les environs de Tonneins.

Grâce à des paroissiens, Colette, Christiane et François, vont se retrouver à Puch- d’Agenais, au lieu-dit « Les Vigneaux », dans une petite école réservée aux enfants de protestants, accolée à un temple désaffecté.

Leur nouvelle habitation se trouve à quelques pas du canal et non loin de la demeure de la famille de Witt.

Cette famille de châtelain, protestant, propose le logement à titre gracieux.

Dans ses mémoires Christiane nous parle de leurs conditions de vie :

« … Cette école, au bord du canal est très froide et la nuit, le couchage dans le tambour (sas) du temple, par peur d’être arrêtés, pour fuir au plus vite, est encore plus froid.

Nous devenons des clandestins. Nous n’existons plus, nous n’avons plus d’adresse. Nous n’aurons pas de tickets d’alimentation. Comment me nourrir et nourrir ma mère ?

Mon père sera nourri par son employeur, un fermier protestant M. Henri Lafargue, au lieu-dit « Courtiade » à Monheurt (47), que lui présente Jean Saint-Martin.

Ma mère est dans un état de désespérance, au bord du canal, dans un logement froid et sans électricité, puisant l’eau au puits.

Mon père pourra emporter chaque semaine deux litres de lait pour moi son enfant, une volaille, une douzaine d’œufs, un morceau de viande de veau ou de cochon, plus 20 francs par semaine.

Les livres de Jean Saint-Martin, permettent à ma mère de tenir dans le taudis où elle se trouve, elle la citadine. Il vient nous voir régulièrement.

Faut vivre cachés tel est la devise de mes parents et la mienne par voie de conséquence. Je ne dois pas pleurer.

En janvier 1944, nous allons à Montpelier chez mes grands-parents paternels, 9 rue Monteil pour fuir le froid et nous retrouvons nos amis Jean Valette et Georges Crespy.

Retour « Aux Vigneaux » où nous retrouvons notre solitude à trois, notre école et pour mon père, son travail à la ferme, lui le marin. En effet mon père François est lieutenant au long cours dans la marine marchande. Il a participé à déminer la rade de Brest, il a été aussi résistant. (François a sauvé à ses risques et périls, une coussine germaine, Jacqueline Weil, dont le papa a malheureusement été assassiné à Auschwitz).

Nous sommes revenus, avec pour ma mère une carte d’identité toute neuve, fabriquée par les spécialistes de la faculté de théologie protestante.

J’ai une anecdote relative au premier étage de notre cachette, je prenais un malin plaisir à enfiler dans les trous du plancher du premier étage une petite cuillère qui tombait au sol. Par la suite même adulte j’étais très angoissée par le bruit que faisait une cuillère quand elle touchait le sol.

Puis l’été arrive, un projet de vie de dessine. Le métayer de la ferme « Germillac » à Tonneins quitte ses fonctions au mois d’août 1944, et nous pouvons aménager dans cette propriété, que mon père recevra en héritage. Selon le pasteur Jean Saint-Martin nous ne risquons plus rien, personne ne nous dénoncera".

Pendant les six années passées sur cette exploitation la famille Genet vivra deux drames : la mort de leur vache « Katia » alors qu’elle va vêler, François n’est pas assez expérimenté et un incendie. Fort heureusement ce dimanche-là, la famille est au temple et grâce à tous les hommes présents, le feu est vite circonscrit.

La famille Genet reste jusqu’en 1950, Christiane se souvient de la récolte du tabac.

Puis c’est le départ en charrette pour la gare de Tonneins, via Lyon. Dans cette ville, François devient libraire, pour venir en aide à sa belle-mère. 

En 1949, pour des problèmes de santé Jean Saint-Martin et sa famille, vont s’installer à Vauvert dans le Gard, ou il nommé pasteur jusqu’à sa retraite.

Puis Jean Saint-Martin emménage dans la maison de ses grands-parents à Garrigues-Sainte-Eulalie, près d’Uzes avec son épouse Madeleine.

C’est un homme très fatigué et silencieux qui décède le 12 avril 2000, quelques jours après ses quatre-vingt-dix ans.

Madeleine, fidèle compagne qui l’a accompagné dans tous ses engagements, lui survivra jusqu’à ses cent-deux ans.

Le 28 juin 2023, le pasteur Jean Saint-Martin a été élevé, à titre posthume, au rang de Juste parmi les nations. Pourquoi si tardivement ? Parce que de son vivant, il avait refusé toute récompense, disant qu’il n’avait fait que son de voir d’homme et de chrétien.

La médaille a été remise officiellement par le Comité français pour Yad Vashem à Magali Saint-Martin, une de ses filles, à la mairie de Nîmes.

Jean Saint-Martin vient de recevoir la plus haute distinction civile de l’État d’Israël, qui honore les personnes qui ont : « Procuré au risque conscient de leur vie ; de celles de leurs proches, et sans demande de contrepartie, une aide véritable à une ou plusieurs personnes juives en situation de danger ».

Ce témoignage qu’ont voulu laisser leurs enfants pour rendre un hommage à leurs parents est une ode à la vie, mais aussi un devoir de mémoire pour les générations futures.

Nous pouvons compter notamment sur la famille de Jean Saint-Martin, avec ses vingt petits-enfants, et quarante-trois arrières petits-enfants, qui auront à cœur d’entretenir cette flamme du souvenir.

La famille d’Henriette et d’Henri LAFFARGUE

Le 8 mars 2024, nous avons rencontré à son domicile de Castelmoron-sur-Lot, Dilette-Marie-Rose Favre, née Laffargue.

Dilette-Marie-Rose Laffargue est la troisième d’une fratrie de six enfants, quatre filles et deux garçons, leurs parents sont Henriette et Henri Laffargue.

Henriette Dalliès est née le 24 avril 1902 à « Courtiade » à Monheurt, et décède le 31 octobre 1976.

Henri Laffargue est né à Lavardac le 1er décembre 1900 et décède le 25 octobre 1950. Après la première guerre mondiale, durant la pacification il passe plus d’un an en Syrie, du 25-10-1920 au 8-12-1921.

Dilette-Marie-Rose épouse le 14 octobre 1950 à Monheurt Jean Favre, et pendant leur voyage de noces en Suisse, ils reçoivent un télégramme annonçant la mort d’Henri Laffargue, le père de Dilette.

Dilette-Marie-Rose Favre, se souvient de François Genet qui travaillait sur l’exploitation familiale de 1943 à 1944, au lieudit « Courtiade » à Monheurt.

Pendant plus d’un an Christiane, Colette et François Genet, pourront se nourrir grâce à cette famille de protestant, qui toutes les semaines rémunèrent François, mais il est payé aussi avec des légumes, du lait, de la viande etc.

Durant toute la seconde guerre mondiale, Henriette et Henri Laffargue, recevront chez eux pour des périodes plus au moins longues, des français d’ascendance juive, qui essayent de rejoindre la frontière Espagnole.

Ces migrants par la force des choses, sont tous hébergés par des protestants.

Chez les Laffargue, Dilette-Marie-Rose nous précise que leurs parents ont une devise qu’ils inculquent à leurs enfants, durant toute la période de la guerre : « Vous n’entendez rien, vous ne voyez rien, vous ne savez rien et vous ne parlez pas».

Comme le précise leur fille Dilette-Marie-Rose, une nuit elle a entendu du bruit, et le matin elle a posé la question à son père qui lui a répondu par la devise citée plus haut.

Sauf que ce jour-là elle amène à la pâture les vaches, et après avoir recomptée il en manquait une.

Durant la nuit la vache a été abattue, dépecée et la viande partagée notamment avec les maquisards.

La discrétion est aussi le leitmotiv familial, car le soir le patriarche écoute « Radio Londres ».

Dilette-Marie-Rose se souvient très bien du pasteur Jean Saint Martin qui officiait à Tonneins et c’est au temple qu’elle a fait sa communion en 1943, sous sa direction.

Durant la période de la guerre les pasteurs de Tonneins, Clairac et Castelmoron-sur-Lot, réunissaient les fidèles, et Dilette-Marie-Rose se remémore qu’ils étaient une trentaine de jeunes à chanter des cantiques, ce qui les sortaient de l’ambiance pesante de la guerre.

Dilette-Marie-Rose Favre a correspondu pendant de nombreuses années avec le pasteur et lors d’un voyage dans les Cévennes avec son époux, le couple est aller rentre visite à Jean Saint Martin qui les a reçus à bras ouverts.

La famille Genet est aussi très pratiquante, et Dilette-Marie-Rose se rappelle qu’en 1948-1949, elle assistait en famille au culte dans le Temple de Tonneins, quand les voisins de François Genet, viennent lui signaler que la métairie de « Germillac » est en partie la proie des flammes.

Grâce à tous les hommes qui étaient présents le feu est vite circonscrit.

Nous terminons ce récit par une très belle anecdote pleine d’humanité dans une période difficile. Une fois la guerre terminée, devant le manque de « bras », les communes pouvaient se porter candidates pour employer dans les fermes des prisonniers allemands.

Dilette-Marie-Rose nous précise que huit prisonniers sont arrivés sur la commune de Monheurt.

Son père Henri est allé à Marmande où les autorités françaises lui ont remis un prisonnier avec comme consigne « vous nourrissait ce ressortissant allemand mais en aucun cas il ne doit déjeuner à votre table ».

Pour le premier repas, effectivement le prisonnier avait une petite table à part. Mais le soir Henriette et Henri ne supportant pas de le voir dîner tout seul dans son coin, l’invitent a partagé le couvert à la table familiale.

Il en sera ainsi, durant son séjour.

Pour ces croyants, il ne pouvait en être autrement.

Le temple des Vigneaux

A l’angle de la route du Menuisier (entre Damazan et Monheurt) et de la somptueuse allée de platanes qui encadre le canal, un bâtiment se love au creux de la terrasse supérieure de la Garonne. De proportions modestes, il pourrait être, au milieu d’un environnement de belles demeures du XIXe et de manoirs plus anciens, banal d’apparence si, l’un des deux corps qui forment le bâtiment n’avait ce pignon bizarre, surmonté d’une large arcade de pierre caractéristiques d’un bâtiment religieux. Un rapide coup d’œil sur la façade latérale, avec ses ouvertures étroites également surmontées d’arcades, confirme que ce qui n’est aujourd’hui qu’une remise a dû servir, en d’autres temps, de lieu de culte. Nous sommes devant le temple des Vigneaux. « Il fut construit il y a environ 60 ans pour les fidèles des communes de Puch, Monheurt, Saint Léger et Damazan qui auparavant se réunissaient dans des maisons particulières où un ministre de Tonneins venait faire la prédication. Il a été décidé qu’un temple serait construit au centre de la population protestante et le lieu des Vigneaux fut choisi et le temple construit. En 1824, le temple des Vigneaux ne pouvant plus contenir les fidèles, une souscription fut organisée pour le reconstruire sur le même emplacement. Grâce à la souscription et à une subvention du gouvernement, le temple fut reconstruit en 1825. » Cette lettre datée de 1859, indique que le temple des Vigneaux actuel date de 1825 et remplace un autre bâti vers 1800. Le bâtiment attenant servait de presbytère et d’école primaire mixte pour la communauté protestante. Cette école existait en 1832 puisque Haussmann sous-préfet de Nérac la mentionne dès son arrivée à Nérac. Nous ignorons cependant la date de sa création et de sa construction. A-t-elle été reconstruite sur son emplacement primitif ?

Sources « Vers la Tolérance et la Liberté » 1999, colloque du 23 -24 et 25 Octobre 1998, pour les 400 ans de l’Édit de Nantes.