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Texte et images : François Boulet

Renée Melon est un professeur agrégé de géographie, née à Tonneins (Lot-et-Garonne) le 23 avril 1926 et décédée à Pessac (Gironde) le 15 juillet 2012. Elle a marqué toute une génération de lycéens, surtout hypokhâgneux - lettres supérieures - et khâgneux - premières supérieures - du lycée de jeunes filles puis lycée La Bruyère de Versailles. Elle fait préparer notamment les concours de l’École normale supérieure de l’Enseignement technique ou E.N.S.E.T. d’abord, puis de l’E.N.S. de Fontenay-aux-Roses-Saint-Cloud, pendant trente-et-un ans de 1955 à 1986.

Comme de nombreux élèves, nous lui devons beaucoup : par ses qualités de professeur de géographie et ses qualités humaines ; elle a transformé notre vie en humble destin.

40 ans après son cours, vient le temps de l’hommage d’une vie discrète, presque inaperçue, en vérité un professeur de grande classe, exceptionnel. Nous allons essayer de le démontrer.

Tonneins, humble et huguenote (1926-1942)

Renée-Denise Melon naît le 23 avril 1926 dans un milieu modeste de la petite ville de Tonneins en Lot-et-Garonne, au lieu-dit « Chantilly », derrière la gare ; son père Jean Roger Melon est charron, carrossier, sa mère Ida-Valentine Fauché, sans profession. Ses parents, 31 ans et 25 ans respectivement, sont tous deux nés à Tonneins.

Elle suit toutes les activités du scoutisme de l’Église réformée de Tonneins, notamment aux petites ailes, puis éclaireuse et chef de troupe. Elle est très proche du pasteur de la paroisse Henri Gennatas entre 1938 et 1942. Elle est au cœur de l’affaire Gennatas à Tonneins, un pasteur proche du vichysme dans un premier temps, avec le maire, le docteur Villatte, proche du Parti populaire français, favorable à la politique de Pierre Laval en 1942 ; mais ce pasteur finit dans la grande Résistance en 1943-1944, il entre au maquis, avec le pseudonyme « Richemont » et est très proche du chef résistant du Sud-Est de la France Raymond Aubrac. En 1942, Renée Melon est l’âme d’une pétition des jeunes de l’Église de Tonneins, écrite le 18 novembre, envoyée au pasteur Marc Boegner, afin de soutenir et garder le pasteur Gennatas dans la paroisse, mais l’Église réformée de France, en définitive, décide de l’éloigner.

Renée Melon est très proche de la famille Gennatas : elle est une amie de la famille. Jeune fille, elle s’occupe du fils aîné du couple paroissial, Jean Gennatas à l’âge de 3 ans, à la fin des années 1930. Puis, bien que plus jeune, elle devient l’amie de Madame Gennatas. Elle vient en vacances sur la côte d’Azur et au chalet de Lacrouzette dans le Sidobre (Tarn) dans les années 1960-1970.

Elle semble attachée à une paroisse protestante. Au début des années 1950, elle se trouve peut-être inscrite à la paroisse de Pentemont.

Des études brillantes (1942-1956)

Elle entre à l’École normale d’institutrice à Agen en 1942 comme élève-maîtresse en Lot-et-Garonne, promotion de 1943, jusqu’en juillet 1943. Elle est ensuite élève au lycée de jeunes filles d’Agen, du 1er octobre 1943 au 30 juin 1945, en première M, en 1943-1944, et en philosophie, en 1944-1945. A l’âge de 18-19 ans, elle obtient à Toulouse la première partie du baccalauréat, dite moderne, en juillet 1944 - mention assez bien - puis la 2ème partie Philosophie Lettres en juillet 1945 - mention bien - à Bordeaux.

Elle est élève en classes préparatoires au lycée Fénelon, 2 rue de l’Eperon à Paris (VIème arrondissement) du 5 novembre 1945 au 30 juin 1948 ; elle passe deux fois le concours en première supérieure. Elle réussit le concours de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses (Seine) en 1948 à la 22ème place.

Elle est élève fontenaisienne pendant quatre ans du 1er octobre 1948 au 30 septembre 1953. Elle habite au Foyer international, 93 boulevard Saint-Michel ; son adresse en province est à Tonneins, « Chantilly ».

Elle obtient ses certificats de Géographie générale et régionale à Paris les 30 juin et 2 juillet 1949 - mention assez bien - ; ceux d’Histoire moderne - mention assez bien - et contemporaine -mention bien - à Paris le 7 novembre 1949 et celui du Moyen-Age le 29 juin 1950.

La directrice de l’Ecole peut écrire pour cette élève le 28 février 1951 :

« Entrée à l’Ecole à la mort de son père, Melle Melon a d’abord paru un peu effacé, mais elle bientôt manifesté un esprit sûr, solide, en possession d’une bonne méthode de travail personnel. Elle s’intéresse profondément à ce qu’elle fait ; son originalité va s’affirmant. Elle sera un très bon professeur, soucieux de réflexion et de culture. "  

Elle réalise un certificat de stage à l’école annexe de l’École normale d’Agen en avril 1951 puis obtient son Diplôme d’études supérieures en géographie en juin 1951. Et elle réussit la même année son certificat d’aptitude à l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans les collèges, ou du second degré des jeunes filles, en juin 1951, au rang d’admission de 5ème sur 13, avec 355 candidates, 23 admissibles - elle est 7ème à l’admissibilité -. L’appréciation sur la candidate est la suivante : « Un savoir sûr, sinon étendu. A l’oral l’expression manque un peu de chaleur et de variété ».

Elle prépare une première fois l’agrégation en juin 1952 dans le cadre de la 4ème année de l’E.N.S, puis boursière - elle reçoit une bourse d’enseignement supérieure de 220.000 francs payables par fractions mensuelles entre novembre 1952 et août 1953 -, elle réussit l’agrégation « masculine » - écrit-t-elle - de géographie en juin 1953 : elle est reçue première. Notons qu’elle est seulement la seizième jeune femme à devenir agrégée dans une agrégation mixte qui débute dix ans plus tôt.

Elle s’engage, en cas de succès aux concours, en 1951 comme en 1953, à occuper pendant cinq ans au moins, une chaire dans un établissement du second degré.

Elle appartient à la « génération 1925 » des géographes professionnelles ; elle réalise une vingtaine d’études pour les revues Annales de Géographie et l’Information géographique entre 1953 et 1955. Sa « Chronique géographique », lié à l’actualité », pour les Annales de Géographie est en trois parties : « Géographie physique » en précisant les différentes perturbations climatiques ou géologiques, « Géographie humaine » en s’appuyant sur des statistiques démographiques et industrielles, « vie scientifique » avec les colloques, événements et rencontres scientifiques. Des études plus spécifiques sont notables.

En 1954, elle écrit l’Intérêt géographique de la visite d’une usine : la manufacture des tabacs de Tonneins », qui paraît dans l’Information géographique. Cette fine et riche enquête scientifique, rigoureuse, est ô combien « intéressante » selon son propre mot : elle est caractéristique de la clarté du professeur avec une géographie pratique, pragmatique, du terrain, sans fioriture et redondances, sans jargon et philosophie, d’une grande impartialité. Au vu de la qualité de l’étude, nous pensons, sans pouvoir le certifier, qu’elle correspond à son Diplôme d’études supérieures de juin 1951, que nous n’avons pas pu la retrouver.

N’oublions pas enfin une étude sur « Un produit méconnu du terroir gascon : l’armagnac », en hommage au géographe grenoblois Maurice Pardé, dans un gros ouvrage collectif « Mélanges Maurice Pardé » édité en 1968, mais qui peut être acquis en 1970, auprès de Mademoiselle Renée Melon justement : elle est alors la trésorière du comité d’organisation « des amis et des disciples du professeur Maurice Pardé, fondateur de la potamologie française. A notre connaissance, elle n’a pas publié d’autres recherches.    

Le « remarquable » professeur au lycée de jeunes filles puis La Bruyère de Versailles (1956-1986)

Elle veut se rapprocher d’une Faculté des Lettres pour les études, de préférence en relations directes avec Paris, d’où ses demandes de poste entre Bourgogne et Champagne. Elle pense en avril 1953 à un poste de professeur d’histoire à une École normale à Dijon, Bourg, Mâcon, Auxerre ou Aix.

Après sa réussite à l’agrégation, elle est d’abord nommée au lycée de jeunes filles de Reims, à partir du 1er octobre 1953. Elle a alors des élèves candidates à l’école normales d’institutrices ; elle fait 14 heures 30 de service avec cinq classes de 17 à 25 élèves. Elle reçoit un traitement annuel de 6870 francs. Elle vit d’abord au 22 rue Camille Lenoir puis au 28 rue de Vesle à Reims. Sa première inspection est réalisée le 18 décembre 1954 par l’inspecteur général François Gadrat (1891-1971), dans une classe de seconde en histoire, avec 29 élèves :

« Mademoiselle Melon est une bonne recrue pour l’enseignement d’autant mieux qu’en dépit de son goût particulier pour la géographie où son activité dépasse le cadre de la classe elle remet à l’histoire sa part légitime. On l’a bien vue lorsque, à propos d’une interrogation sur Louis XIV, sa cour et son gouvernement elle a placé une évocation des fastes du jour (?) en 1654, il y a juste 300 ans, du jeune roi à peine libéré des tribulations de la Fronde. Cette inspiration trouvait sa raison d’être là je verrais d’interloquer ses élèves en leur demandant si Louis XIV avait eu, au moins une fois, l’occasion de venir à Reims (une seule avait fini par répondre). Toutefois Mademoiselle Melon aurait mieux fait de placer cette évocation, prolongement d’une exposition récente, la fois précédente car elle avait à présenter Colbert - Retardée, il est vrai, par nos interventions, elle n’a guère pu aller au-delà de la boutique paternelle « Au Long Vêtu », - mais, ce fut excellent d’en indiquer l’emplacement précis puisqu’une fois de plus, Reims où elle enseigne se trouvait associée à l’histoire générale. Aisance de la parole, souci du plan, explication des événements, appel au concours actif de la classe, tout cela contribue à nous donner la garantie d’un professeur de premier plan. »  L’inspecteur d’académie résume cette inspection : « Très bon professeur ; en très bonne voie ». Elle a 28 ans. Elle obtient 16/20 comme première note pédagogique.

Le proviseur du lycée de jeunes filles de Reims Suchail n’est pas en reste dans un éloge maîtrisée de facture toute classique ou retenue, tout en apportant une touche humaine, éclairante : « Melle Melon est sérieuse, dévouée, vivante dans son enseignement. C’est un professeur plein de promesses mais qui devra ménager sa santé. »  Sa note administrative est de 17/20. Par la suite, le nombre de « très bien » ou « très bon professeur » en régularité, ponctualité, assiduité et appréciation générale, est impressionnant comme en janvier-mars 1955. Elle est jugée par le recteur également en mai 1955 : « Professeur très méritant ».

Le 1er octobre 1955, à 29 ans, elle signe son procès-verbal d’installation au Lycée de Jeunes filles de Versailles, au 31 avenue de Paris. Elle est recrutée sur sa demande par arrêté ministériel le 16 juin 1955, remplaçant Madame Genet, appelée à une autre résidence. C’est le grand et seul tournant important de sa vie professionnelle.

Son adaptation à Versailles dès sa première année est jugée « parfaite. » Le chef d’établissement Melle Mathis est élogieuse dès sa première année d’enseignement. Régularité, ponctualité et assiduité sont jugées « parfaite » et l’appréciation générale du 1er février 1956 en dit long sur sa qualité : « Melle Melon me semble avoir l’étoffe d’un excellent professeur - Immédiatement de plain-pied en classe préparatoire au concours de l’ENSET elle a le don de clarifier et de rendre accessibles aux divers âges des notions parfois difficiles. » Sa note administrative est de 19/20 ; elle se trouve au deuxième échelon de professeur agrégé.

L’inspecteur d’Académie de Versailles R. Vignaud, le 27 mars 1956, surenchérit : « Mademoiselle MELON n’est à VERSAILLES que depuis Octobre dernier. L’impression première est excellente. » Et le recteur fait chorus le 19 avril 1956 : « Nouvellement arrivée, fait une excellente impression. »

Curieusement, le 18 mai 1956 l’inspecteur général M. J. Ricommard est moins enthousiaste, même s’il découvre un professeur de qualité, devant une classe de Seconde.  Il ne peut s’empêcher d’écrire de nombreuses réserves d’usage, parfois obligées, dans un rapport d’inspection:

« La classe est consacrée à Louis XVI.

L’exposé, préparé avec beaucoup de soin, est bien informé dans son ensemble, connait avec méthode et clairement présenté.

L’oeuvre de Turgot est bien comprise et les grandes lignes sont dégagées avec netteté. Les causes de sa disgrâce, par contre, restent un peu confuses. Le ministère de Necker (1777-1781) est l’objet d’un développement intéressant.

On attendait parfois quelques explications un peu plus approfondies : la portée du remplacement de la corvée royale par la subvention territoriale n’est pas suffisamment mise en relief, d’autre part, le rôle des autorités locales, dans la prétendue guerre des farines, ne semble pas vu.

La classe est active et vivante, mais il faudra éviter de laisser répondre tous les élèves à la fois.

Melle Melon est un jeune professeur sympathique, de beaucoup d’aisance et qui reste en contact permanent avec ses élèves. Son enseignement, un peu rapide parfois, est clair, précis, et toujours suivie avec intérêt. » 

En 1957, lors de sa deuxième année versaillaise, les appréciations se répètent : « excellent professeur, clair, simple, d’une autorité naturelle » ou « excellent professeur, consciencieux, solide modeste - qui a le don de simplifier sans trahir » selon le chef d’établissement, Madame Mathis, qui la note administrativement 19/20 ; elle « a l’étoffe d’un excellent professeur car elle a le don de clarifier » note l’inspecteur d’Académie R. Vignaud.

L’inspecteur général M. Charton écrit le rapport d’inspection suivant le 13 novembre 1957 :

Mme Melon est chargée de la géographie dans la classe de préparation de l’Enset. C’est une classe nombreuse et qui parait fort bien entraînée. Le programme comporte 5h. de géographie. C’est donc pour le professeur de géographie une belle tâche offerte à son dévouement et à sa science. Mme Melon, agrégée de géographie de 1953, fort brillamment reçue, s’acquitte de sa tâche admirablement et répond pleinement à la confiance accordée. J’entends sur l’habitat rural en Europe conclure remarquablement informée, ouverte et intéressante, pleine d’autorité et éclairée d’un sens géographique très sûr. Le seul souhait que je voudrais exprimer, c’est celui-ci, c’est que 5h. d’enseignement doivent permettre, sans nuire à l’étude du programme, de pratiquer un enseignement actif et formateur, exercices pratiques, comptes-rendus de lectures, étude de cartes. Mme Melon en voit certainement l’intérêt et la nécessité.     

« Ses qualités ne faiblissent pas. Son enseignement est concret, clair, vivant, et parfaitement adapté. Mademoiselle MELON sait éveiller et entretenir chez ses élèves le goût de l’étude en Géographie. Ensemble excellent sous tous les rapports » selon l’inspecteur d’académie adjoint M. F. Drouillon le 5 février 1958.

On insiste toujours sur sa méthode sûre, une documentation abondante, solide et à jour, avec un cours toujours très vivant, faisant appel au savoir et à la réflexion de ses élèves comme le 27 octobre 1959, avec l’inspection d’Albert Troux dans un cours de géographie en seconde.

Entre 1957 et 1959, on note qu’elle est membre du jury du CAPES.

Monsieur Drouillon, le même inspecteur d’académie adjoint, qu’en 1958, le 15 février 1960, est encore plus clair, et ce jugement est répété, les 28 février 1961, 13 mars 1962, 19 février 1964 :

« Elle s’est définitivement imposée. Son enseignement clair, concret, vivant, et bien adapté, est parfaitement apprécié, et ce Professeur réussit à éveiller, et entretenir, chez ses élèves, le goût de l’étude en Géographie.

Par sa haute conscience professionnelle, et par les qualités de son enseignement, Mademoiselle MELON a pris rang parmi nos meilleurs Professeurs. »

Entre-temps, l’inspection du 26 janvier 1962 par l’inspecteur général M. Couget ne fait que confirmer l’excellent enseignement, voire de tout premier plan, de Melle Melon :

« Melle Melon interroge ses élèves de Seconde (39 élèves) sur les fleuves : le débit, le régime, les facteurs qui les font varier ; conduite avec décision et précision, l’interrogation obtient de très bonnes réponses. La leçon, consacrée aux différents types de climats, est en fait une révision des notions acquises antérieurement lorsqu’ont été analysés les facteurs du climat, il s’agit maintenant d’ne faire la synthèse et de montrer quelle influence ils exercent dans chaque nuance de climat sur les sols, la végétation, la faune, l’hydrologie, la vie humaine. Un tableau ingénieux, divisé en 10 colonnes, permet de réunir toutes ces notions et de la présenter de manière claire et simple. La classe est très active et montre qu’elle a acquis des notions solides et précises.

     Melle Melon est un professeur distingué qui possède d’excellentes qualités d’esprit ; elle est aussi dévouée que consciencieuse, elle use avec maîtrise d’une méthode bien au point, elle donne un enseignement de tout premier plan. »

Idem pour son inspection par Paul Henry, le 22 novembre 1963 :

« Agrégée de Géographie, Melle MELON (qui enseigne d’ailleurs l’Histoire en 2e) s’est réservée cette matière pour la classe de T.L où je la vois (15 élèves). La leçon du jour comporte l’étude de l’habitat chez les peuples primitifs. Le professeur, à la voix claire, sait malgré un débit un peu rapide se faire écouter et mettre en valeur les faits saillants et significatifs. Elle suit l’ordre classique : peuples vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette (Pygmées, Amazonie, Polynésie), peuples pratiquant surtout la culture (itinérante sur brûlis : Indienne, Métis, Noire d’Afrique, Madagascar). La liaison entre, d’une part le climat et le genre de vie, d’autre part les formes de l’habitat, est bien indiquée, avec de nombreux détails précis et pittoresques, des croquis et des documents.

Mlle MELON paraît bien adaptée à cet enseignement. Elle désirerait, tout en restant à Versailles, se consacrer uniquement à la préparation aux Grandes Écoles, si, comme cela a été demandé, l’on obtient la séparation des classes de Fontenay et la T.L., dont les programmes ne coïncident pas. Vœu hypothétique, certes, auquel pour ma part je serais très favorable. Mlle Melon est fontenaisienne. »

La plus belle inspection semble se déroulée le 14 mai 1965. L’inspecteur R. Plande est complètement admiratif devant sa leçon « République Sud-Africaine (Population et genre de vie) » :

« Mademoiselle Melon m’a donné, dans cette classe, l’exemple d’un travail presque parfait.

L’étude des populations a été conduite scientifiquement avec des données, des rapports, des taux d’accroissement dont le commentaire a constitué un excellent exercice actif.

L’évolution des genres de vie, les caractères de l’Apartheid, le clivage social dans les villes et les gradations dans la misère, comme dans la fortune, le bilan des problèmes posés par cette situation en République Sud-Africaine, tout a été remarquablement étudié avec l’aide d’un croquis simple et clair, progressivement complété.

Au fur et à mesure de l’avancement de la leçon, Mademoiselle Melon a donné la preuve d’une exceptionnelle maîtrise. Je la considère comme un excellent professeur. »

Inversement et curieusement, le 3 avril 1966, l’inspection avec l’Inspecteur général François se passe beaucoup moins bien, avec des critiques dans le fond de sa leçon :

« En classe préparatoire à l’ENSET, Mademoiselle Melon fait un cours sur le couloir de la Saône et du Rhône. Quant à moi, je préfère le terme de Sillon Rhodanien.

Mademoiselle Melon enseigne avec aisance et autorité. Son exposé est illustré de cartes et de photos. Mais

1°) Je pense qu’il y avait mieux à dire dans les généralités : il fallait insister sur la direction Nord-Sud : sur le contact entre deux mondes, l’hercynien à l’Ouest et l’Alpin à l’Est, mais ce contact s’opérant de façon différente au N et au Sud de Lyon ; sur les carrefours du Sillon, dijonnais, lyonnais, provençal.

2°) Je ne pense pas qu’on puisse caractériser les plateaux de la Haute Saône comme « essentiellement une région de passage, car ces plateaux, de même que celui de Langres, forment un môle de hautes terres en hémicycle, qui ferment le Sillon Rhodanien au Nord et gênent ses communications avec le Bassin Parisien, la Lorraine, et même l’Alsace.

3°) Je note des affirmations contestables : Dijon ne peut pas être une métropole régionale - climat déjà continental ; à l’abri des courants d’Ouest (mais Lyon a 827 m/m de pluies); etc, etc. »      

L’inspecteur général Jean Monnier, le 21 octobre 1966, n’a pas les réserves précédentes et retrouve une méthode « excellente » avec un professeur, « parfaitement à sa place » :

« Mademoiselle MELON est inspectée dans une classe préparatoire à Fontenay Saint Cloud - 2e année, consacrée à la géographie.

Dans une série de leçons sur les climats de la France, Mademoiselle Melon étudie deux types de temps d’hiver (doux et humide ; froid et sec) et deux types de temps d’été (chaud et sec ; frais et humide). La méthode est excellente : on part de documents fournis par le Bulletin quotidien de la météorologie nationale ; la description des quatre types de temps est accompagnée d’exemples précis, et l’explication n’intervient qu’ensuite avec l’aide de schémas exécutés en tableau. Je n’ai sur le fond à faire que des réserves mineures. Mademoiselle Melon est un professeur de grande valeur qui a l’art d’intéresser son auditoire à la science géographique la plus rigoureuse. Elle est parfaitement à sa place dans une chaire de classe préparatoire aux Ecoles normales supérieures. »

L’inspecteur général Henri Dubief, le 4 février 1974, réalise un rapport, plus court que d’habitude, suite à une leçon sur les climats intertropicaux avec 29 élèves de Lettres supérieures. Toujours reviennent ses qualités : documentation, élèves qui participent, plan détaillé, leçon classique et très grande aisance du professeur. Il conclut : « L’enseignement est clair, méthodique précis et vivant. Mademoiselle Melon est un excellent professeur de Première supérieure. »

Sa dernière inspection, écrit par l’inspecteur général Gabriel Mutte, est datée du 26 janvier 1982. Elle est mémorable dans l’histoire des professeurs de classes préparatoires et même mémorable à titre personnel, pour l’élève que j’ai été deux ans plus tard, car je m’y retrouve entièrement en tant qu’élève devant Mademoiselle Melon :

« Classe de Lettres Supérieures (28 élèves)

Leçon en Géographie générale V - Vents 1/ définitions 2/ quelques types de vents.

Le professeur a la très bonne habitude de répondre d’abord aux questions que ses élèves désirent poser sur la leçon précédente et cela montre de suite le souci permanent qui habite Mlle Melon : suivre de très près 55 élèves afin de bien les préparer au concours mais aussi afin de bien les former à notre discipline. La façon aussi dont les jeunes gens interviennent révèle aussi à quel point ils estiment leur professeur et se sentent à l’aise avec elle. Cela est infiniment sympathique.

La leçon est très structurée, étayée par un plan détaillé inscrit au tableau noir au fur et à mesure, illustrée par des croquis, coupées d’appels constants à l’auditoire. On dit parfois que les professeurs des classes préparatoires ont tendance à faire des cours magistraux, ce n’est pas le cas de Mlle Melon ! et cela ne l’empêche pas de voir tous les aspects de la leçon qu’elle s’est proposé et cela contrairement aussi à l’objection répandue : « on n’arrive pas à tout voir. Je n’ai point de remarques à formuler sur le contenu même, le professeur possédant parfaitement son sujet et sachant l’exposer de façon concrète, vivante, captant l’attention de son auditoire d’un bout à l’autre de l’heure. (…) »

De façon générale, son enseignement au lycée de jeunes filles de Versailles, appelé à partir de 1962 lycée La Bruyère, pendant trente-et-un ans (1955-1986), est de plus en plus jugé par des inspecteurs généraux et les chefs d’établissement - Melle H. Corchand notamment - : « excellent ». Le 21 avril 1969, Melle M.-A. Aerts, chef d’établissement, peut conclure : « Excellent professeur, très estimé » et le même chef d’établissement ajoute au « professeur excellent à tous points de vue » de rigueur, un ajout qui dit tout son dévouement : « aurait tendance à se surmener ». Le 2 mai 1972, le même chef d’établissement lui donne l’appréciation la plus haute : « Professeur remarquable, qui se donne toute entière à son enseignement » avec un rajout le 2 mai 1973 : « Collaboratrice aussi agréable que loyale et dévouée ». Le 13 mars 1974, elle a la meilleure appréciation de toute sa carrière avec Mlle Aerts : « Un professeur remarquable (compétence, enthousiasme, rayonnement) » Elle est alors, un des meilleurs professeurs du lycée La Bruyère, voire le meilleur. Et le mot « remarquable » se répète chaque année.

En 1964, sa note pédagogique est à 18/20, et sa note administrative, 19/20, qui est toujours la même depuis 1956 ; elle obtient 20 aux deux notes en 1971. En 1958, elle se trouve au 4ème échelon de son grade d’agrégée ; 6ème en 1960 ; 8ème en 1966 ; 10ème le 1er juin 1968 et enfin dernier échelon, le 11e, le 1er décembre 1970. Elle progresse toujours le plus vite et au maximum des possibilités. Le 1er janvier 1974, elle nommée professeur de chaires supérieures ; le 1er décembre 1976, elle est nommée au 6ème échelon, « à l’échelle lettre A, 1er chevron ». En 1979, elle n’a plus plus de note et l’appréciation disparaît peu à peu ; les proviseurs Messieurs Fauquet puis Monsieur Majou répètent les mêmes avis antérieurs, très brefs, au début des années 1980.

Elle obtient les Palmes académiques au titre de chevalier, le 16 juillet 1973, à un de ses sommets de sa carrière.

Elle veut toujours rester à Versailles. Sa carrière est simple, rectiligne et toute tracée : professeur en lycée, puis de plus en plus sur sa demande, en classes préparatoires. Elle marque toutes ses élèves, d’abord exclusivement des filles, puis dans les années 1970, des élèves mixtes.

Dans les années 1950 et au début des années 1960, elle a quatorze heures de cours hebdomadaires avec des classes de lycée, y compris des classes préparatoires. En 1964 et 1966, elle se spécialise dans les classes préparatoires. Le 27 mai 1964, le ministère la nomme chargée de l’enseignement de la géographie dans la classe préparatoire au concours d’entrée à l’École normale supérieure de l’Enseignement technique ; le 23 juillet 1964, elle est nommée professeur de géographie (4 heures 1/2 d’enseignement) de la classe préparatoire de l’ENSET et professeur de géographie (3 heures et 2 heures d’option) de la classe préparatoire au concours d’entrée à l’école normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. En vérité, depuis 1955, elle donne des cours pour la préparation de ces concours d’entrée mais en 1964 elle l’est officiellement nommée. Elle réalise alors dix heures de cours en 1964-1965, avec la préparation des deux concours - cours commun, option, technique -. En 1965-1966, elle enseigne dans deux classes de T.L. et de Fontenay et Saint-Cloud, à 5 heures de cours chacune, avec respectivement 34 et 47 élèves respectivement. Le 25 juillet 1966, le ministère la nommé professeur de géographie (4 heures) de la classe de Lettres supérieures créée au lycée La Bruyère pour accueillir la première année de la classe préparatoire au cours d’entrée des Écoles normales supérieures de Fontenay-Saint-Cloud et professeur de géographie (cours commun : 2 heures ) de la deuxième année de la classe préparatoire au concours d’entrée des Ecoles normales supérieures et elle doit également continuer à assurer l’enseignement de la géographie (4 heures 1/2) dans la classe préparatoire au concours de l’Ecole normale supérieure de l’Enseignement technique. Le 9 juillet 1968, par arrêté du ministère, elle enseigne à la fois les classes préparatoires de l’ENSET, de la deuxième année de classe préparatoires des ENS de St-Cloud et Fontenay, et assure également dans cette classe l’enseignement de l’option géographie (4h) créée à dater du 16 septembre 1968.

Elle est déchargée en septembre 1971 des deux heures de cours commun de la deuxième année de classe préparatoire aux concours de Fontenay-Saint-Cloud ; elle a alors huit heures de cours par semaine : soit 4 heures de géographie en lettres supérieures et 4 heures de géographie en première supérieure option géographie. Et à partir de septembre 1980, elle est déchargée de l’enseignement de la géographie générale dans une classe de première supérieure moderne. Enfin elle est en demi-service le 1er septembre 1983, en étant déchargée de l’enseignement de géographie de lettres supérieures modernes (4 heures), avec une cessation progressive d’activité de 1983 jusqu’en 1986. Elle termine professeur des optants histoire-géographie en première supérieure moderne 1 et 2 avec la préparation de l’épreuve de concours spécifique de commentaire de carte géographique (4 heures Option).

Son adresse personnelle est d’abord à Versailles, au 5 rue d’Angivillier - 1955-1956 -, 28 rue Pasteur - 1956-1958- , puis à partir de fin 1958, longtemps à Sèvres, au 19 rue de Ville d’Avray. Son adresse de vacances dans les années 1950 est toujours chez sa mère à « Chantilly » à Tonneins, puis rue du Pont de Verteuil dans les années 1960 ; sa mère se trouve alors dans une maison de retraite. Nous ne savons pas la date du décès de sa mère.

Ses congés pour raison de santé sont exceptionnels ; nous n’en notons qu’une seul entre les 19 et 22 octobre 1956. Son numéro de sécurité sociale est 2.26.04.47.310.009.

On note qu’elle est membre de l’Association des Géographes français en 1966 comme en 1971. Mais elle ne continue pas les recherches ou des activités publiques, outre l’enseignement.

Sur sa demande, elle fait valoir ses droits à pension de retraite à compter du 23 avril 1986 à l’âge de 60 ans. Le 14 mai 1986, lorsqu’elle prend sa retraite, une fête est organisée au 43 avenue de Paris, dans les locaux des classes préparatoires, en présence de deux inspecteurs généraux, du proviseur Bernard Majou, de ses collègues, comme Mesdames Faure et Hubscher, et de ses élèves qui réalisent un petit sketch. Un train électrique lui est offert, car elle est passionnée de train.

Le 17 juin 1986, elle reçoit les insignes de chevalier de la Légion d’Honneur. Elle a été nommée par décret du 17 mars 1986, publié au Journal officiel le 30 mars 1986, pris sur le rapport du ministre de l’Éducation nationale, en qualité de professeur au lycée de Versailles. Elle est décorée par Michelle Alliot-Marie, secrétaire d’État chargé de l’enseignement ; monsieur le Proviseur Bernard Majou réalise un discours en présence d’Etienne Pinte, maire de Versailles. La cérémonie se passe dans le gymnase du lycée La Bruyère.

Très discrète, austère même, célibataire, elle se retire à Arcachon, où elle vit près de 26 ans. Elle réside d’abord aux Hespérides, boulevard de la Plage, puis dans les années 2000 à la résidence l’Oasis au 20 allée du Docteur Fernand Lalesque.

Elle décède le 15 juillet 2012 à dix heures à l’Hôpital de Pessac, à l’âge de 86 ans. Elle est incinérée à Mérignac. Nous ne savons pas où se trouve son lieu de repos.

Un professeur qui marque son élève (1984…) à vie.

En 1984, nous rencontrons un deuil éprouvant, comme elle-même en 1951 : nous perdons tous deux notre père. Notre choix d’une deuxième khâgne n’est pas le lycée Saint-Sernin à Toulouse, mais le lycée La Bruyère à Versailles. Je soupçonne qu’en consultant mon dossier elle ait défendue mon cas.

Aller de Tonneins à Versailles, ou de Moissac à Versailles, participe à cette quête de l’ambition, mais aussi du travail. Bien entendu, nous vivons le petit hiatus socio-économique, et pour tout dire culturel, entre une petite ville du Sud-Ouest et le milieu versaillais, interne au lycée Hoche. Mais c’est passionnant. Il y a chez elle un « côté balzacien ». Comme Georges Pompidou, de Montboudif (Cantal) à Albi (Tarn), puis Toulouse (1928-1929), et enfin Paris, via la khâgne du lycée Louis-le-Grand (1929-1931) et l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm.

Mieux avec les remerciements de l’inspecteur Mutte, j’ai senti une affection pour moi, qui dépassait le cadre du cours, une affection très pudique pour mon parcours du Sud-Ouest à Versailles. Grâce à elle, je vis la « khâgne heureuse », qu’elle a vécu elle-même. Il existe comme un relais de nos deux vies, une correspondance de deux vies, entre deux khâgnes, la sienne avec son malheur, la mienne, puis aujourd’hui outre-tombe.

Grâce à ce professeur, ses cours méthodiques, clairs, avançant toujours carte après carte, avec une difficulté en plus, à découvrir ou à surmonter tout seul, mes notes ont progressé nettement, ou du moins je ressentais ma progression. Le jugement de Madame le Proviseur, Mme Mathis, à Versailles le 1er février 1956 - « rendre accessible des notions parfois difficiles » -, je l’ai vécu pour ma réussite scolaire, intellectuelle, et même professionnelle. « L’effet-professeur » disent les modernes pédagogues.

En effet les notes font foi.

Il existe une épreuve de commentaire de carte au concours de l’Ecole normale supérieure et de l’Agrégation d’histoire. Son commentaire de carte de facture très classique, en deux parties, géomorphologique ou physique puis humaine, permet à beaucoup d’élèves de réussir aux concours de l’Ecole normale supérieure puis aux agrégations. Mon premier concours de l’E.N.S. fut toulousain, 3/20 à cette épreuve en 1984 ; au deuxième concours étant versaillais, 6/20, en 1985. J’ai doublé ma note alors que mes capacités en géographie n’étaient pas exceptionnelles. Mais l’effet du cours de Mademoiselle Melon est encore plus vrai, quelques années plus tard, avec le commentaire de carte à l’agrégation d’histoire, à l’oral : 1987, 7/20, 1993, 11/20.  Grâce à cette dernière épreuve orale, un commentaire de la carte de Laon, j’ai réussi l’agrégation d’histoire et j’ai pensé aux cours de Mademoiselle Melon avec reconnaissance. Et j’y pense trente après avec de plus ne plus de reconnaissance.

Mais ce n’est pas tout. Lors d’un commentaire de carte le 28 février 1985 (voir illustration de ma copie), la carte de Charpey dans la Drôme, au pied du Vercors, Mademoiselle Melon a évoqué, dans sa correction, la « montagne-refuge » huguenote et résistante, via les cimetières protestants ou temples et les monuments de la Résistance, de la croix huguenote à la croix de Lorraine. L’expression a provoqué un bouillonnement d’idées, de façon immédiate, puis dans le temps long de ma vie jusqu’à aujourd’hui.

D’abord j’ai réalisé une thèse d’histoire contemporaine sur les montagnes françaises sous l’Occupation allemande, intitulée « Les montagnes françaises 1940-1944 : des montagnes-refuges aux montagnes-maquis ». Je lui donc en partie l’inspiration de ma thèse, qui a débouché sur quelques livres. Et je ne passe jamais au pied du Vercors ou du Diois, tous les étés, sans penser à elle. Et lorsque je me rends à Charpey, je m’arrête en son honneur et je pense à son commentaire de carte.

Bref, en somme, je lui dois l’agrégation et le doctorat. Excusez du peu.

Mais ce n’est pas fini.

En janvier 1986, je lui envoie mes vœux ; elle me répond « amicalement » et cela me touche.

Avec mon épouse, mes premiers enfants, je la rencontre à Arcachon (juillet 1999 ou plutôt début juillet 2000), via Madame le Principal, Claudine Lopéré, mon premier chef d’établissement, que j’ai également beaucoup appréciée. Elle vit alors aux « Hespérides de la Plage » 164-170 boulevard de la Plage. Par la suite elle s’installe à la Résidence l’Oasis, 20 allée du Docteur Fernand Lalesque jusqu’à la fin de sa vie, décédant à l’Hôpital de Pessac, avenue de Magellan.

En 2011-2014, je découvre qu’elle est huguenote. En effet, je travaille alors sur les protestants français ou huguenots pendant l’Occupation. C’est un éblouissement devant une feuille d’archives aux Archives nationales, via le carton 107AS63, le 17 décembre 2011 : je découvre une pétition de jeunes filles éclaireuses de Tonneins, datée de novembre 1942, avec en tête. Renée Melon. Elle est au cœur d’une affaire, que j’appelle l’affaire Gennatas-Boegner et que je mets au clair, en revoyant l’archive le 12 juillet 2018 et le 5 novembre 2022.

Je découvre et je comprends mieux le professeur d’esprit huguenot, rigoureuse, gaulliste, peu loquace, très peu soucieuse de son extérieur. En blouse blanche, elle ne paye pas de mine. Voire elle rabroue à la fin de sa carrière, surtout les filles. Elle peut même décevoir, car son cours, comparé à d’autres, peut apparaître terre-à-terre, loin des envolées intellectuelles. Mais l’élève négligeant la géographie peut, le jour du concours, s’en mordre les doigts.

Mais c’est le modèle d’un professeur qui apporte une « plus-value », l’effet professeur » dit-on grâce à elle, devant vous-même, via ma conférence. Incroyable cette évolution dans ses inspections : de très bon, excellent, remarquable et « professeur de tout premier ordre », et tout cela dans la discrétion, la loyauté, la confiance, et même l’esprit classique.

Un de mes camarades de classe dans cette khâgne versaillaise de 1984-1985, a pu écrire sur elle, le professeur Paul Dietschy, qui a réussi le concours de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud :

« Mademoiselle Melon, un vrai sujet dont tu m’as déjà parlé. N’était-elle pas fille de cheminot ? Des anecdotes ? Plutôt des impressions. D’abord la crainte d’être tiré au sort lorsque l’on avait survolé la carte à préparer. Ensuite, le goût de la carte et la rigueur qu’elle m’a transmis ainsi que le plaisir de regarder des paysages français et à essayer d’en déchiffrer la structure géomorphologie (je suis gâtée autour de Besançon entre plissements et modelé karstique). Je fais désormais beaucoup de vélo et c’est un plaisir de monter sur le plateau jurassien et parcourir les monts et les vals (parfois perchés). Elle restait attachée à la géographie vidalienne que beaucoup de géographes qui veulent faire les philosophes rejettent aujourd’hui. » 

Le professeur, Madame Prévost-Caro, qui a pris la succession de Mademoiselle Melon nous a livré un témoignage touchant, ô combien profond, presque une conclusion de notre étude :

          « J'ai été l'élève de Renée Melon de 1980 à 1983 (Hk et 2 Kh) au lycée La Bruyère.

          J'ai repris son poste en 2004 et j'enseigne depuis cette date la géographie en khâgne (TC et spécialité) et en Hypokhâgne au lycée, sur les lieux-mêmes où j'ai rencontré Renée Melon.

          Le cadre a un peu changé, fini le poêle de la salle préfabriquée B2, l'encre et le porte-plume que nous utilisions pour dessiner les coupes topographiques et géologiques que nous devions ensuite colorier avec les crayons de couleur qui nous ramenaient à notre petite école...

          Mais les cartons à dessin sont toujours là et ils renferment les cartes IGN de l'époque, minutieusement archivées et surtout signées une par une au dos par RM elle-même. Quel délice de retrouver cette signature lorsque j'ai repris en main ce précieux conservatoire de la cartographie française ! Et quelle bouffée de nostalgie !

          Combien de souvenirs autour de cette dame en blouse blanche et bottes de pluie les jours de novembre, imposante, un brin revêche, pas très souriante mais détentrice d'un savoir qui nous sidérait : elle nous ouvrait doucement la porte du monde souterrain de la géomorphologie peuplé de cuestas, d'escarpements de ligne de faille, de monts dérivés... et brutalement c'était le monde qui prenait forme sous nos pieds, le monde inconnu et gigantesque du Lias, du Jurassique stupéfiants où les sédiments se formaient sous les mers, où les climats étaient tropicaux et donnaient la meulière, la même que nous pouvions voir sur la façade du lycée. Dans quel tourbillon magique, quelle spirale spatio-temporelle nous plongeait-elle !

          J'ai découvert la géomorphologie avec Renée Melon et j'ai immédiatement aimé la suivre dans ses voyages... De cela, je lui suis à jamais reconnaissante. Elle m'a ouvert la porte de la géographie, univers que j'arpente encore aujourd'hui avec délice.

          C'est elle, indirectement, qui a fait pencher la balance lorsque, fraîchement entrée à l'ENS, il m'a fallu choisir entre histoire et géographie.

          Je pense à elle souvent, je l'avoue volontiers, en encadrant les khâgneux du XXIe siècle.

          Au-dessus de la canopée de la butte Montbauron plane encore son âme, assurément ! »

                    Sophie Prévost-Cato

Il faudrait retrouver d’autres anciens élèves ; un rapide calcul donne probablement 1500 à 2000 élèves de Mademoiselle Melon lors de toute sa carrière. L’enquête peut continuer, avec même les résultats de ses élèves aux différents concours.

Dernier point : elle appartient à ces professeurs reconnus, qui restent trente ans au même poste, fidèle et engagée.

Conclusion

Renée Melon est un très bon, excellent, remarquable professeur, de tout premier ordre, à Versailles, et mémorable dans les souvenirs d’élève. Pourtant elle a une vie classique de professeur émérite de géographie en classes préparatoires à Versailles.

Dans la modestie même - avec de l’ambition -, la discrétion - mais l’humour affleure souvent -, l’austérité - appréciée dans le monde versaillais -, elle a fait réussir des générations d’hypokhâgneux et khâgneux, voire des générations de professeur d’histoire-géographie. Cela ne peut pas s’oublier.

Humblement, j’en suis la preuve vivante. Georges Pompidou a évoqué la l’importance de son professeur d’histoire François Gadrat en termes remarquables :

« Gueule cassée de 1914-18, républicain du Sud-Ouest, ardent patriote, il faisait revivre l’histoire et particulièrement l’histoire de France avec la passion d’un Michelet qui aurait connu Gaxotte et Mathiez. Il allait à la grandeur, et Louis XV comme Robespierre prenaient une stature fascinante. Il m’a profondément influencé, jusque dans mes attitudes politiques : si, dès 1940, j’ai été totalement gaulliste sans jamais proférer un mot d’insulte à l’égard du maréchal Pétain, c’est à cause de ce que M. Gadrat m’avait appris : respect de notre France, si diverse et instinct de sa nature essentielle. » 

Premier ministre du Général de Gaulle, lors du discours à la Société des Agrégés le 15 janvier 1968, il se rappelle de son professeur, en lui redisant publiquement sa dette : « Ne rencontrerait-on qu’un bon professeur dans sa carrière d’élève, ce professeur a un rôle capital. Je le dis avec d’autant plus de conviction que j’ai rencontré dans ma vie un professeur merveilleux, sa modestie me permettra de le citer, c’était un agrégé et il est à cette table, c’est M. Gadrat. »

Nous refaisons alors ce parcours, en réalité, dans le souvenir et en imagination, en découvrant tous les signes du « destin », voire le fil rouge d’une réussite scolaire toute terrestre, prédestinée entre un professeur et un élève, entre le Sud-Ouest et la région parisienne : François Gadrat et Georges Pompidou d’une part - et toute proportion gardée ! - Renée Melon et moi-même.

La personnalité de Mademoiselle Melon s’avère riche, de l’âme huguenote - sa foi en Dieu seul - jusqu’au goût de l’océan, via une aventure sentimentale avec un marin à Arcachon. Mais là, nous touchons une part de l’énigme de la vie intime de ce professeur, que je ne connais pas, mais qui est sûrement digne d’un beau et bon roman. Mais est-ce utile ?

Du moins, l’élève ou le disciple, que nous sommes, écrit l’histoire de ce qu’il sait et rêve à toujours mieux honorer ce professeur nommé Mademoiselle Melon. Si nous sommes professeur, c’est grâce à ce professeur ; elle m’a fait réussir, elle me rassure ; elle rassure également sur la grandeur du métier de professeur, dans sa solidité et son humilité même ; elle a fait réussir beaucoup d’élèves et je crois pouvoir la remercier, au nom de tous ses élèves, devant l’outre-tombe qui nous dépasse. Ceux qui sont passés à côté, parfois le regrettent, mais ils ne peuvent pas le regretter.

Nous confirmons et souscrivons, ô combien, à ce qu’écrit l’inspecteur général Gabriel Mutte, dans le dernier paragraphe de la dernière inspection du professeur Renée Melon le 26 janvier 1982 :

« J’ai apprécié non seulement la culture et les dons pédagogiques de Mlle Melon mais aussi ses grandes qualités humaines. Elle a gardé la fraîcheur, l’enthousiasme, la puissance d’émerveillement d’un jeune professeur débutant et les transmet à ses élèves tant sont communicatives ces qualités dont les jeunes ont besoin. Aussi, en leur nom, m’est-il agréable de remercier leur professeur pour tout ce qu’elle leur apporte car ils resteront, je n’en doute pas, marqués par son empreinte. Et n’est-ce pas là le plus bel hommage qu’on puisse rendre à un professeur de grande classe comme Mademoiselle Melon ? » 

Archives et bibliographie

Archives :

  • Archives départementales du Lot-et-Garonne (Agen), dossier Genatas Henri, cote 1741W16, n°450 ; dossier Villatte, 1738W12, n°236.
  • Archives du Lycée La Bruyère (Versailles), procès-verbal de l’installation de Renée Melon au lycée de jeunes filles de Versailles, 1er octobre 1955 ; photographies des trois cérémonies en hommage à Mademoiselle Melon, 14 mai, 17 et 20 juin 1986, avec l’aide de Kateryne Pierre Santageli.
  • Archives municipales de la ville de Pessac (Gironde), copie intégrale de l’acte de décès, n°000790/2012 Renée, Denise Melon.
  • Archives municipales de la ville de Tonneins (Lot-et-Garonne), copie de l’acte de naissance des registres de l’état-civil, n°29, 23 avril 1926.
  • Archives nationales (Pierrefitte-sur-Seine), 107AS 63, pétition des « jeunes de l’Eglise de Tonneins », adressée au pasteur Marc Boegner, 10 novembre 1942 ; 107AS 407, procès-verbaux du conseil national de l’église réformée de France ; dossier de carrière, 20190050/405.
  • Archives privées, cours de commentaires de carte, Première supérieure ou khâgne à Versailles 1984-1985.

Travaux de Renée MELON :

  • « Chroniques géographiques », Annales de Géographie, 1954, t. 63, n°335, pp. 68-69 ; n°336, pp.143-145 ; n°337, pp. 234-236 ; n°338, pp. 306-307 ; n°339, pp. 388-390 ; n°340, pp. 471-472. 1955, t. 64, n°341, pp. 62-64 ; n°342, pp. 148-150, 153 ; n°343, pp. 229-231 ; n°344, pp. 309-311 ; n°345, pp. 393-394 ; n°346, pp. 472-473.
  • « La partie orientale du Port de Paris : thème d’excursion », Information géographique, mars-avril 1953 ; (avec Marcel M. Chartier) « Le Port de Paris », « Le port urbain de Paris, son organisation administrative et son régime fiscal », Bulletin de la Société d’Etudes Historiques et Géographiques de la Région Parisienne, n°79, avril-mai 1953.
  • Avec Marcel M. Chartier, « Aspects de la partie orientale du porte parisien », Information Géographique, 17e année, n°3, mai-juin 1953.  
  • « Intérêt géographique de la visite d’une usine : la manufacture des tabacs de Tonneins », Information géographique, volume 18, n°4, 1954, pp. 153-156.
  • « Un produit méconnu du terroir gascon : l’armagnac », in Hydrologie. Mélanges Maurice Pardé. Etudes hydrologiques et géographiques, mélanges offerts par ses amis et disciples à Maurice Pardé, professeur honoraire de potamologie à l'Université de Grenoble, Ed. Ophrys, 1968, 781 p., pp. 425-432.

Pour ses écrits, Mademoiselle Melon évoque également : « Importance de la voie d’eau dans le complexe parisien », Annales de géographie ; « Les industries riveraines de la Seine (Est de Paris), Information géographique ; « Thème de visite : les Usines Renault », Information géographique. Nous n’avons pas retrouvé les références exactes de ces travaux.

Autre bibliographie :

  • François GADRAT, Trois mois de guerre août-octobre 1914, Paris, Bernard Giovanangeli Editeur, texte transcrit et présenté par Annie Cazenave et Claude Castaing Maudinet, préface de Dominique Borne, Doyen de l’Inspection ggénérale, 2018, 166 p.
  • Henri GENNATAS-RICHEMONT, Epopéee pastorale. Roman, Editions Ampelos, 2016, p. 44.
  • Nicolas GINSBURGER, « Portrait en groupe de femmes-géographes. La féminisation du champ disciplinaire au milieu du XXe siècle, entre effets de contexte et de structure (1938-1960) », Annales de géographie, 2017/1, n°713, pp. 107-133.
  • Georges POMPIDOU, Pour rétablir une vérité, Paris, Flammarion, 1982, p. 13, 214.
  • Jean-François SIRINELLI, Génération intellectuelle. Khâgneux et Normaliens dans l’entre-deux-guerres, Paris, Quadrige/Presses Universitaires de France, 1994, p. 109.

Renseignements, avec nos remerciements : Isabelle Attard-Aman, Charles Bonhert, Annie Cazenave, Paul Dietschy, Marcelle Fitère (+), Jacqueline Fleury, Jacques Gennatas, Alain Glayroux, Grégoire Gueilhers, Jean-Marie Guillon, Jean-Pierre Koscielniak, Claudine Lopéré, Jacqueline Legrand, Jean-Francis Pécresse, Eric Peyrard, Guillaume Prévost, Sophie Cato-Prévost, Jérôme Pussiau, Laurence Rigaldies, Kateryne Pierre Santageli.

Saint-Germain-en-Laye, 9 décembre 2020, repris