Philomène et Félix Mole, inventeurs de la limonade

Un article signé Anne Raffaello-Lareynie et Bernard Lareynie

Philomène Moga est née le 24 octobre 1875 dans le village de Les Bordes, situé dans la province de Lleida, en Espagne. Philomène décède le 1 octobre 1961 à Tonneins. Elle est la fille de Vincent Moga et de Manuella Arsa, tous deux originaires d’Espagne.

Les parents de Philomène, Vincent et Manuella, paysans, éleveurs de moutons, viennent par la suite s'installer à Tonneins (1) où ils tiennent un petit commerce ambulant de fruits et légumes (2).

Félix Mole est né le 20 avril 1868 à Tonneins et décède le 1er mai 1936 dans cette ville. Il est le fil de François Mole, terrassier et de Thérèze Espagne, tous deux originaires d’Espagne. 

Philomène Moga épouse à Tonneins le 6 août 1895 Félix Mole. De cette union naissent Germaine, François et André. Les deux fils reprenent l’affaire de famille.

Arrivée en âge de travailler, Philomène entre comme apprentie chez Ferranti, liquoriste, qui tenait la boutique rue du Temple (3). Là, elle apprit la fabrication des sirops.

Philomène rencontre Félix Mole qui est livreur dans le même établissement.

En 1898, Philomène quitte la maison Ferranti et se fait embaucher comme cigarière à la manufacture des tabacs. Son départ mécontente son patron qui débauche alors son mari.

C'est à ce moment-là que Philomène, forte de son expérience acquise chez Ferranti, décide de se lancer dans la fabrication de limonade. Philomène a 24 ans, Félix 31 ans.

Le couple achète un local situé 1, rue Saint-Gilis, local que vient de libérer Hublot, le cordonnier. Il s'équipe en matériel d'occasion :

  • un saturateur pour gazéifier l'eau
  • une "tireuse" pour remplir les bouteilles
  • une machine à laver les bouteilles
  • le petit matériel nécessaire à la fabrication des sirops.

La limonade est une boisson gazeuse à base de sucre, d'acides, d'essence de citron et de gaz carbonique.

Philomène met au point sa formule de fabrication. Elle dose le sucre et l'eau pour la préparation du sirop de base dont elle mesure la densité avec un pèse sirop. Puis elle y incorpore l'essence de citron, l'acide citrique et l'acide tartrique.

Parallèlement, l'eau gazéifiée est préparée avec le saturateur. Reste le remplissage des bouteilles. A l'aide d'une sorte de petite louche en cuivre et d'un entonnoir, chaque bouteille reçoit manuellement sa dose de sirop (10 cl par litre de limonade). Ensuite, à la "tireuse", chaque bouteille reçoit son complément d'eau gazéifiée.

Philomène et Félix se partagent les tâches : elle, prépare le sirop (après ses dix heures de travail quotidien à la manufacture des tabacs), lui se charge de la mise en bouteilles et des livraisons.

Les bouteilles utilisées sont des "bouteilles à bille", inventées et fabriquées en Angleterre, supportant 3 kg de pression. Une fois la bouteille remplie, c'est la bille de verre qui, sous la pression, remonte et assure une fermeture hermétique (présence d'un joint en caoutchouc).

Pour ouvrir, il suffit de repousser la bille avec le doigt, vers l'intérieur de la bouteille. Celle-ci est conçue de telle sorte que la bille reste dans sa partie supérieure et se place dans un logement de manière à ne pas obstruer à nouveau l'orifice, lorsqu'on verse la limonade. Certains d'entre vous se souviennent peut-être d'avoir, dans leur jeune âge, casser de semblables bouteilles pour récupérer les billes. Pendant de nombreuses années, Philomène et Félix travaillent seuls dans leur petite fabrique. Seuls avec... l'âne et le cheval.

L'âne, pour faire fonctionner la pompe qui approvisionne en eau le saturateur, à partir du puits situé à la cave. L'eau courante n'existe pas encore à Tonneins ; elle ne sera installée qu'à partir de la fin des années 30.

Le cheval, pour tirer la voiture avec laquelle Félix livre les caisses de limonade à Tonneins et dans les environs, essentiellement aux cafetiers, mais aussi à quelques particuliers.

Après sa journée de travail l'âne loge dans une petite étable, rue Saint-Gilis, en face de la fabrique ; le cheval, dans un local situé à l'angle de la rue de la Treille et de la rue Clouterie, où est également remisée la voiture.

La fabrication et la vente de limonade sont alors des activités saisonnières. "L'hiver, les gens buvaient plutôt du vin rouge que de la limonade". La demande est très variable suivant les saisons, le temps, la fréquence des fêtes. Philomène, très minutieuse dans son travail, dose son sirop avec une teneur en sucre légèrement plus importante l'hiver que l'été.

Les Mole produisent aussi de l'eau de Seltz, vendue en siphons (fabriqués en Tchécoslovaquie, en cristal de Bohême, supportant 5 kg de pression).

Peu à peu, la petite entreprise évolue.

Le couple se lance dans la production de sodas (mandarine, citron, menthe, orange) boissons gazeuses faites d'eau chargée de gaz carbonique, additionnée de sirop de fruit. C'est Philomène qui prépare toujours les sirops avec des essences de fruits qu'elle reçoit en bonbonne de verre soufflé, par le train, d'un fournisseur de Grasse (Alpes-Maritimes).

Les "bouteilles à bille" sont remplacées par des bouteilles à bouchon mécanique. Pour les livraisons, la voiture à cheval est remplacée par un véhicule automobile équipé d'un "plateau brasseur" (légèrement relevé sur les côtés). Les enfants, André, François et leur sœur, arrivés en âge de travailler, participent à la vie de l'entreprise familiale qui comme à commercialiser de la bière. La clientèle s'élargit.

Au milieu des années 30, les enfants reprennent l'entreprise à leur nom sous l'appellation de "Mole frères".

De mémoire de Tonneinquais, cette limonade a toujours été d'une qualité inégalée.

 

(1) Ce texte est essentiellement basé sur le témoignage de Monsieur Michel Mole, qui a bien voulu nous livrer une partie de la mémoire de sa famille. Nous l'en remercions.

(2) Notamment des oranges de Valence qui arrivaient à Tonneins, par train, en vrac dans de la paille.

(3) Anciennement "maison Bourgoin".