



Texte et photos : Alain Glayroux
Jeanne-Ismaëlie LOUIS est née le 21 février 1907 à Nicole (47) au château de Bourbon. Jeanne-Ismaëlie est la fille de Ismaël LOUIS et de Jeanne-Élodie MERLE, qui sont cultivateurs. Elle épouse à Tonneins le 3 mars 1927 Jacques-Jean Lèbe, de cette union naîtra un fils Jacques. Jeanne-Ismaëlie Lèbe décède le 8 septembre 1970 à Tonneins, rue Gambetta.
Nous sommes très heureux de vous présenter cette Tonneinquaise d’adoption qui est une des premières « Femmes » élue Conseillère Municipale de Tonneins. Jeanne Lèbe est la seule femme que nous retrouvons dans le Comité de Libération de la ville de Tonneins, elle représente les Veuves de Guerre. En effet son époux, militaire au 6ème Régiment du Génie, est Mort pour la France le 23 mai 1940 à Boulogne sur Mer.
Avant les Élections municipales nous avons retrouvé une ordonnance du gouvernement provisoire de la République française qui stipule :
Vu l’ordonnance du 14 mars 1944 sur l’exercice des pouvoirs civils et militaires au cours de la Libération,
Vu les instructions du 11 avril 1944 de la Commission des Comités de Lib2ration aux Comités Départementaux de Libération, relatives à la constitution des municipalités,
Vu l’ordonnance du 25 avril 1944 réglant la constitution et le fonctionnement des Comités départementaux de Libération,
Vu la proposition du Comité Local de la Résistance de Tonneins,
Vu l’avis du Comité départemental de la Libération Nationale en date du 20 septembre 1944,
ARRETE
Article 1er sont nommés Conseillers Municipaux de la ville de Tonneins :
VAUTRAIN Pierre (Maire), FONROQUES Jean (1er Adjoint), SENEZ Nestor (2ème Adjoint), MASSIES Louis (3ème Adjoint), HUGER Roger (4ème Adjoint), LÈBE Jeanne, DAYNIAL Joseph, AMILHAT Henri, DAURIAC Jean, BADIE Maxime, BOÉ André, LAPERCHE Henri, TISSIÉ Jean, TEYSSIER Norbert, COUZY Pierre, COLONGES Jean, PEJOINE Adrien.
Agen, le 22 septembre 1944
Le Préfet
Nous retrouvons toutes les sensibilités, notamment de gauche, qui composent la première municipalité de la ville de Tonneins, au lendemain de la dernière guerre Mondiale : Résistant, Démocrate-Chrétien, CGT, Radical Socialiste, Corporation Pays, Comité des Femmes Veuves de Guerre 39-45, Communiste, Front National, Section Française de l’Internationale Ouvrière, Mouvement Uni de la Résistance, Prisonnier Rapatrié.
Les premières Élections municipales où la gent féminine a le droit de vote en France, mais aussi d’être éligible, se déroulent en France les 29 Avril 1945 et le 13 Mai 1945. En ce Dimanche 29 Avril 1945, les Tonneinquaises et les Tonneinquais, vont élire pour la première fois une femme en la personne de Mme Jeanne-Ismaëlie LÈBE (Résistante et Représentante des Veuves de Guerre) sur 23 élus que composent cette nouvelle municipalité. C’est donc une pionnière au caractère bien trempé comme nous l’a signalé sa filleule, Mme Valérie Maillou qui a eu la délicatesse de nous brosser un portrait de cette Élue, que nous vous laissons découvrir :
« Marraine ! »
Au 70 rue Gambetta à Tonneins, juste en face de la manufacture des tabacs et tout près de la gare, vivaient deux dames s’appelant, l’une et l’autre, Jeanne Lèbe : ma grand-mère paternelle et sa belle-sœur.
Cette dernière, surnommée affectueusement « Nini » par ses proches et bien des Tonneinquais, avait accepté de devenir ma marraine.
Je l’appelais donc, toujours, « Marraine ». Avant d’épouser Jean Lèbe, Marraine, née le 21 Février 1907 à Nicole (47) au château Bourbon, se nommait précisément Jeanne- Ismaëlie LOUIS.
Après le décès précoce de son mari en 1940en tant que soldat, Marraine assuma, à 33 ans, les rôles de veuve de guerre, de responsable de son unique fils devenu pupille de la nation et de gestionnaire du bar-tabac de Larrard. S’ajoutait à cette situation déjà difficile le fait que son enfant était venu au monde avec un handicap définitif à un pied (comme on disait dans le passé « Il avait un pied bot. »). Malgré cette différence et ses conséquences sur sa vie, c’est avec le soutien de sa mère que Pierre Lèbe, surnommé Pierrot dans la famille, devint architecte, professeur de Dessin au Collège et par la suite un artiste local de renom. Marraine a accueilli plusieurs années de sa jeunesse mon père, pour elle son neveu, puis ma grand-mère seule de retour du Maroc et aussi sa propre mère jusqu’à la fin de sa vie.
Parallèlement à son dévouement pour sa famille, ses clients du café, elle s’investissait aussi, à sa manière, pour la ville de Tonneins en devenant notamment conseillère municipale le 8 décembre 1945. Une anecdote à ce sujet : peu après son élection au conseil municipal, son chien fut décoré d’un ruban bleu-blanc-rouge autour de son ventre !!! Plaisanterie que Marraine n’apprécia pas vraiment…
Dans les années 60-70, entre mes sept et dix ans, j’avais l’habitude de venir rue Gambetta tous les jeudis puis mercredi après-midi auprès de ma grand-mère et aussi de Marraine. Celle-ci, après avoir vendu le bar-tabac de Larrard, se retira au 70 rue Gambetta, bien de la famille Lèbe qui occupait tout le coin de cette rue.
Ce bout de rue était rythmé par le bruit des trains qui passaient ou s’arrêtaient à la gare et par l’odeur ou plutôt le parfum du tabac qui embaumait le quartier différemment suivant la direction du vent. Régulièrement, de la manufacture des tabacs, sortaient un ou plusieurs wagons tirés par une locomotive qui traversaient la rue et rejoignaient la ligne de chemin de fer « Bordeaux-Toulouse » pour être accrochés à un train de marchandises. La circulation des voitures était interrompue dans les deux sens le temps de la manœuvre toujours impressionnante.
Marraine avait le sens des affaires et, après avoir « tenu » un bar-tabac seule plusieurs années, connaissait le sens de l’expression « s’investir pleinement dans son travail » et se rendait toujours disponible pour ses locataires et les clients du dépôt de colis des transports Server qui, par conséquent, devenaient les siens.
De son regard se dégageait toute sa force intérieure, résultat d’une longue vie de travail menée avec un courage et une volonté sans faille. Elle faisait partie des femmes qui tiennent le cap envers et contre tout sans jamais perdre de vue sa famille, ses valeurs ni le sens de ses choix de vie ou de profession.
Malgré son premier abord plutôt sévère, un large sourire sincère et communicatif illuminait très vite son visage, j’en étais à la fois surprise puis ravie et, automatiquement, je souriais à mon tour. Marraine savait offrir une ambiance familiale généreuse et sécurisante sans oppresser, juste un regard à son passage lui suffisait. Elle me faisait confiance tout simplement. Je ne manquais jamais de rien, surtout pas d’attention.
Je suis fière d’avoir été sa filleule et lui voue une sincère admiration en tant que femme libre de son époque, avec de vraies et belles valeurs sociales et humanistes. Elle mourut en 1970 d’une rupture d’anévrisme causée par une tension artérielle trop élevée à l’âge de 70 ans.
Nos remerciements pour leur aide et leur disponibilité à Mesdames et Messieurs : Nicole Barthonny, Michel Bazas, Jérémie Bespéa, Nathalie Bousquet-Salban, Isabelle Brunet, Stéphane Capot, Muriel Dubot, Adrien Enfedaque, Danielle Fourni, Valérie Geneste, Valérie Maillou, Serge Marcon, Marie-Dominique Nivière, Colette Pontoi, Laurence Rigaldies, Dante Rinaudo, Pascal de Toffoli, Dominique Toujas, Béatrice Vidalie,
Sources :
- Archives départementales de Lot-et-Garonne, Cours de Verdun, Série 1 K 20 Élections 1880-1945.
- Archives Contemporaines de Lot-et-Garonne, Saint-Jacques, Série W – 2259 W 35/ 1 W 537 / 1 W 954.
- Archives de La Mémoire du Fleuve, Fonds Bernard Lareynie.
- Les Élus de Tonneins de 1778 à 2021, N° 65 Décembre 2021, Éditions La Mémoire du Fleuve, Alain Glayroux
- Journal « Vie Ouvrière Ensemble, CGT », avril 2025.
- État Civil de la ville de Tonneins.
- Archives Municipales de la ville de Tonneins, Registres des délibérations : N° 15 3/12/1937 – 10/05/1949.
- Dictionnaire biographique des Élus de Lot-et-Garonne de la Révolution à nos jours. Recueil des travaux de l’Académie des Sciences et Lettres et Arts d’Agen. Jacques Clouché, 2018.
- Site gouvernemental Mémoire des Hommes.
- Musée des Beaux-Arts de la ville d’Agen.














