Texte biographique : Richard Bogg
Le Tour de France est un des événements sportifs les plus connus au monde mais peu de gens savent que « l'inventeur » du tour est le Castillonnésien Théodore Joyeux. Né à Tonneins en Lot-et-Garonne le 10 novembre 1865, il s'installa à Castillonnès en 1888 comme coiffeur pour hommes dans la Grand'Rue. Théodore Joyeux est le fils de Jean Joyeux, aubergiste place des Ormeaux (aujourd’hui Stalingrad) et d’Isabeau Vignes. En 1888, il y avait un petit champ de course pour les vélos à Castillonnès. Le cyclisme était très en vogue en France et Joyeux fut vite séduit par ce sport. Il se lança alors dans les courses de vélos et connut tout de suite le succès. En 1894, il établit plusieurs records : les records des 6 et 12 heures sur route, puis des 150, 200, 250, et 300 kilomètres. Il eut ensuite une idée beaucoup plus ambitieuse, celle de faire un tour de France en solitaire : une grande boucle de 5.500 kilomètres en 19 étapes, sur 19 jours.
Il persuada le fabricant de la marque « Métropole » de lui fournir un vélo spécial avec le système « acatène » de crémaillère. La Ligue vélocipédique française approuva son idée et il commença son voyage épique en partant de Paris le 11 mai 1895 en direction de Rouen pour un tour de France dans le sens des aiguilles d’une montre (voir carte à la page 80). Dix-neuf jours après, il revint à Paris, ayant parcouru 5.500 kilomètres épuisants, une réussite stupéfiante sur un vélo sans chaîne et avec une selle rigide ; c’était le premier vélo avec freinage mais il s’agissait d’un système rudimentaire avec un frein à tampon directement sur la roue avant. (Aujourd'hui le Tour de France dure 23 jours dont 2 jours de repos pour un parcours de 3.500 kilomètres environ, ce qui souligne l'énormité de sa performance).
Le record de Théodore Joyeux fut homologué par la Ligue vélocipédique française quelques semaines plus tard et son exploit lui rapporta, outre une coupe en or et cette fameuse machine acatène, 2.000 francs or, une vraie fortune à l’époque. Il rentra à Castillonnès le 5 juin 1895, le teint bronzé mais se déclarant : « en parfaite santé, pas du tout fatigué et prêt à repartir dans les jours à venir ». Il fut accueilli à la gare de Falgueyrat, à six kilomètres de Castillonnès, par toute la population et reconduit triomphalement à son échoppe de coiffeur. Les exploits de Joyeux furent éclipsés par « l'affaire Dreyfus » qui fit la une des journaux à cette époque. Dans cette affaire, le Capitaine Dreyfus fut déclaré à tort coupable de trahison et le vrai coupable fut arrêté deux ans plus tard. Quelques années plus tard, Henri Desgranges, fondateur du journal « l'Auto », fut de son propre aveu inspiré par l'exploit de Théodore Joyeux pour organiser avec son collaborateur Géo Lefèvre le premier tour de France en 1903 qui est devenu, depuis une institution. Il n'y eut aucune reconnaissance officielle pour Théodore Joyeux bien qu’il ait effectivement réalisé le premier tour de France, huit ans auparavant. Théodore Joyeux est mort le 27 décembre 1938 à Gennevilliers (Hauts-de-Seine). C’était incontestablement quelqu’un d’unique et ses exploits restent inégalés.
Après l'enthousiasme suscité par Théodore Joyeux, Castillonnès connut une autre grande figure du cyclisme, Léon Leygoutte. Né à Castillonnès le 28 janvier 1885, passionné lui aussi de vélo depuis son plus jeune âge, il devint bientôt membre de la Société vélocipédique du village, créée en 1892. Il participa avec succès à plusieurs compétitions régionales et nationales et prit part au Tour de France de 1905 sur cycle Peugeot. Il se classa 13e au classement général bien qu’arrivé 3e à l’épreuve des « fabricants de cycles » - qui récompensait le nombre minimum d’interventions sur le vélo pendant la course - et 7e dans l’étape Toulouse-Bordeaux (268 km) : un résultat tout-à-fait honorable. A cette époque, son vélo Peugeot avait des roues en bambou !
On peut citer une anecdote devenue célèbre sur ce champion lot-et-garonnais. Après la 2e étape, ses habits de ville furent expédiés par erreur à sa famille à Paris. En conséquence, à chaque étape, après l'arrivée, il prenait à part le garçon d’étage de l'hôtel et lui disait d’un ton sérieux : « Garçon, j’ai oublié mes habits civils. Vous seriez fort aimable d’aller me chercher une veste et un pantalon ». Cette tactique lui valut, de la part du journal « Le Sport », ce compliment « Léon Leygoutte change de costume à chaque étape ». Ce Tour de 1905 fut l'unique Tour de France auquel il participa à cause d'un fâcheux accident survenu lors d'une course régionale, huit jours avant le départ du Tour 1906, et qui l’obligea à se retirer.
Léon Leygoutte pratiqua encore le cyclisme pendant plusieurs dizaines d’années. A 68 ans il gagna le grand prix des vétérans de Pau. A 85 ans il pratiquait encore le vélo pour son plaisir. Il s'intéressa beaucoup à la formation des jeunes au cyclisme amateur. Il fut aussi l’un des premiers éducateurs sportifs. Léon Leygoutte fut promu au grade d’officier de l’Ordre du Mérite sportif par le Ministère de l’Education Nationale dans un décret du 25 mars 1960.
Il mourut à Castillonnès le 18 juin 1969.
Les exploits de Théodore Joyeux et de Léon Leygoutte sont sans aucun doute à l’origine de la passion des Castillonnésiens pour le cyclisme et peut-être aussi de la construction d’un vélodrome à l’extrémité de la Mouthe en 1906 (grâce à une subvention de 200 francs octroyée par la mairie). Le vélodrome resta en place jusqu’en 1934 et en 2009, le site devint, en toute logique, un parc de sport pour les enfants.

