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Texte biographique : Alain Glayroux

Antoine Jardinet est né à Tonneins le 16 mars 1810. Antoine est le fils de Paul Jardinet, marchand tanneur, et de Jeanne Brettes.

Nous avons retenu ce nom, que nous avez cité Jean Poitrot dans le numéro un de La Mémoire du Fleuve. Nous nous sommes intéressés à quelques brochures que ce Tonneinquais a rédigées.

Celle qui nous occupe plus particulièrement est une adresse à ses concitoyens et aux habitants de Lot-et-Garonne où il se dit victime de son dévouement.

Nous vous invitons à découvrir la préface de cette brochure écrite par ce fervent Républicain :

A mes concitoyens :

Je crois devoir livrer à la publicité certains documents qui sont de nature à faire connaître l'ingratitude dont je suis- l'objet, de la part d'hommes -considérables dont quelques-uns sont au pouvoir et d'autres occupent des postes éminents.

J'ai attendu vainement jusqu'à ce jour, une réponse à la demande que j'ai adressée à Messieurs les Ministres le 2 Juillet 1884 et je viens aujourd'hui porter à la connaissance de mes concitoyens du Lot-et-Garonne, les faits qui me déterminent à publier des documents personnels que j'aurais voulu conserver pour moi seul.

Je me suis demandé si, à l'heure présente ; quand les esprits sont assombris par un avenir chargé de nuages, je devais rompre un silence longtemps contenu.

Je n’ai pas hésité un instant, en présence de l'ingratitude de ceux qui ont été mes amis politiques et qui ont tout oublié, alors que j'ai mis à leur service, et mon dévouement et les quelques épaves d'une fortune anéantie.

Né à Tonneins en 1810, je suis arrivé à cet âge qui ne laisse devant moi qu'une très courte carrière, et si j'ai demandé pour les services rendus à mes amis et à la cause républicaine, une situation qui m'évitât l'humiliation et la triste perspective de finir mes jours à l'hôpital, c'est que j'avais pensé que ces derniers se seraient souvenus. Mais il n'en est rien.

Républicain de la veille, j'avais toujours cru qu'après nos désastres de 1870, les hommes appelés au pouvoir, « mûris par les malheurs de la Patrie », allaient, dans un élan de patriotisme, faire appel à tous les concours, à toutes les intelligences désireuses de le servir, pour relever les ruines amoncelées autour de nous.

Je me réjouissais à la pensée de voir s'établir en France le gouvernement de la République et de voir passer ainsi dans les faits, les immortels principes de 1789 qui ont été le culte de toute ma vie. Aussi, avec quelle joie je me rappelais encore le dévouement dont j'ai fait preuve à l'égard de ceux qui avaient été mes amis politiques et ceux qui ont lu la profession de foi républicaine de mon frère Victor Jardinet, publiée en 1848 (voir ce document), n'ont pas été étonnés de retrouver en moi l'écho et la pratique des sentiments fraternels.

Je n'avais pas attendu 1870 pour donner des preuves de dévouement à la cause républicaine, et' en 1869, alors qu'il fallait quelque courage civique pour lutter contre l'Empire, on m'a vu sur la broche, à l'appel de M. Faye aujourd'hui sénateur et conseiller maître à la cour des comptes, et du docteur Verdo, parcourant les campagnes et apportant toute mon énergie et toute mon activité, pour faire triompher la candidature que posait M. Emmanuel Arago, à la députation.

Lorsque la guerre effroyable de 1870-1871 éclata ; quand la Patrie en danger fit appel, par la voix du grand patriote Gambetta, à tous ses enfants ; j'avais un fils qui n'hésita pas un instant, malgré sa santé chancelante, à venir à son secours. J'eus alors l'honneur de l'accompagner à Chartres et peu de temps après, il trouva la mort sur le champ de bataille. Il dort maintenant son dernier sommeil, à côté. De ses compagnons d'arme, sous le mausolée élevé à la mémoire des mobiles du Lot-et-Garonne, clans la cour du Lycée d'Agen.

Après ce coup fatal, je reçus de M. Gambetta un témoignage de sympathie (voir sa lettre). Privé ainsi de mon unique espoir, il me restait encore pour dernière consolation, ma belle-fille ; je fis alors de-pressantes démarches dans le but de lui faire obtenir un débit de tabac auquel elle avait des droits acquis ; mais ce fut en vain, et après une longue et cruelle maladie, je la vis s'éteindre dans un état presque voisin de l'indigence.

Resté seul ; sans appui, alors qu'un- grand nombre de mes amis occupent des postes qu'ils doivent à la protection de ceux pour lesquels j'ai combattu, je me trouve dans la triste nécessité de recourir à la seule générosité de quelques hommes de cœur qui ne s'expliquent l'ingratitude de mes coreligionnaires politiques que par la satisfaction égoïste du but atteint et par l'absence de tout sentiment de fraternité.

Et maintenant que j'ai exposé à mes concitoyens les procédés à mon égard de ceux que j'ai servi de mon dévouement absolu ; n'attendant plus rien d'eux, je vais faire passer sous les yeux du lecteur, à l'appui des faits que j'avance, les lettres que j'ai reçues. Cette publication, au moment où les esprits inquiets mais non abattus, se préparent pour la prochaine lutte électorale, à son opportunité ; elle fera connaître à mes concitoyens comment se sont conduits mes amis politiques, et elle désilera les yeux à bien des lecteurs qui ont encore conservé quelques illusions à l'heure actuelle, en présence de l'état d'inquiétude et de malaise où se trouve le pays ; au milieu des basses jalousies et des haines qui le divisent, et la présence, surtout, du népotisme qui dirige en ce moment les hommes qui sont au pouvoir.

A. JARDINET