Biographie signée Annie Rapin-Timbeau
A la fin du XIXème siècle, dans les cafés bon chic bon genre de Tonneins comme dans la plupart des foyers, on aimait boire de la limonade ou de la bière pour se rafraîchir. Ces boissons avaient fait la renommée et la fortune non seulement du célèbre brasseur néracais Laubenheimer (maison créée en 1828) mais de quelques « limonadiers » tonneinquais. Parmi eux, il y avait Monsieur Alfred Fromont, domicilié Rue du Temple. Il avait épousé Marie-Célina Mourgues, tonneinquaise elle aussi. Le 2 avril 1871, la naissance d’un fils, Emmanuel, Alfred, Henri était venu combler le foyer.
En dépit des événements qui endeuillaient le pays, des difficultés de tous ordres, ces artisans-bourgeois aisés eurent à cœur de donner les meilleures éducation et instructions* à leur enfant afin qu’il devînt un Monsieur.
Bon élève, le jeune Henri se fit surtout remarquer par ses aptitudes littéraires. Il aimait lire. Victor Hugo, Lamartine, Vigny, André Chénier, de Lavigne et surtout François Coppée avaient sa préférence et lui servaient de modèles : comme ses condisciples, il se plaisait à écrire des vers.
Le Brevet en poche, Henri Fromont décida de ne pas prendre la succession de son père. Il choisit de devenir journaliste et fut engagé comme correspondant de la Petite Gironde, l’un des grands journaux de province dont le siège se trouvait à Bordeaux.
De petite taille, le physique avantageux et la moustache conquérante, toujours vêtu avec recherche, Henri Fromont fréquentait les jeunes gens de la bonne société tonneinquaise. Invité aux bals mondains, aux réunions dans les salons, aux manifestations de charité de tous bords, il y déclamait volontiers ses œuvres à la demande de l’assistance. Ce fut dans ces milieux, qu’il rencontra Mademoiselle Marthe, Marie, Germaine Duhau, une charmante personne dont tout le monde appréciait les talents de chanteuse. Henri Fromont alors âgé de 27 ans l’épousa à Tonneins, le 26 février 1900. L’année suivante, il eut une fille, Madame Fortas décédée en 1993 à Tonneins. A cette époque, le jeune couple résidait à Lamarque, sur la rive gauche de la Garonne, non loin de Tonneins. Voici comment le poète décrivait sa maison, Seilhan, dans une lettre à l’un de ses amis :
- Connaissez-vous, près d’un ruisseau coulant au milieu de vertes et abondantes frondaisons, tout près de la Garonne où les aubiers se reflètent dans l’eau, cette vieille bâtisse gasconne où le rossignol module ses chansons ? Les pampres de la vigne-vierge recouvrent ses vieux murs et, de ses fenêtres anciennes, on aperçoit des massifs de fleurs où bourdonnent les abeilles.
Henri Fromont n’appréciait guère les besognes fastidieuses auxquelles sont astreints les journalistes. Il préférait demeurer à écrire dans son bureau et chargeait sa femme de le remplacer. Il l’envoyait ainsi se promener dans les marchés de Tonneins afin d’y relever les prix de marchandises proposées. Il rédigeait ensuite les mercuriales. Des commerçants se souviennent de l’exaspération de certains d’entre eux qui grommelaient en patois au passage Madame Fromont :
Qu’es aquo, aquéra femnota que toca tot e compra res ?
Qu’est-ce que c’est que cette petite femme qui touche tout et n’achète rien ?
Afin d’entretenir son ménage, de payer ses voyages, ses exigences vestimentaires, le jeune poète accepta bientôt de se produire en public contre paiement. Durant ces années-là on goûtait fort en effet les prestations des diseurs au cours des spectacles. Il suffit de se souvenir de la réputation qu’avait acquise Jasmin pour s’en convaincre. Henri Fromont prêtait son concours aussi bien pour des manifestations patriotiques, que civiques ou caritatives Il composait alors des poèmes de circonstance. Certains très vieux tonneinquais se rappellent de ses prestations sur le kiosque, au cours des distributions de prix. L’écriture devint son second métier et ses cartes de visite portaient la mention : Homme de lettres.
Son succès grandissant, il devenait hautain et ne saluait les gens que de la bonne société. Ceux qu’il ignorait ne se gênaient pas pour murmurer :
Aqueth ôme vôl petar pus naut que a lo cuol !
Cet homme veut péter plus haut qu’il n’a le…
En 1898 il proposa un drame en un acte et en vers : L’Apôtre, à une société littéraire de Bordeaux, « Le Lys artiste ». L’œuvre fut remarquée et primée.
L’un de ses poèmes, Don Quichotte, remporta un premier prix, une médaille d’or et fut classé « Hors concours » par la Société Littéraire et Artistique de Sète en 1907.
Un peu plus tard, il composa un long texte : Gloire au Lot-et-Garonne, qui lui fut désormais très demandé ainsi qu’une ballade écrite en l’honneur du foulard gascon dont nous ne possédons malheureusement que les cinq derniers vers :
Oui ! Gentes Dames de Gascogne !
Malgré l’heur et le vil dollar,
Quelle que soit votre besogne,
Dans le bleu pays de Gascogne,
Que vive toujours le foulard !
Les vers de Henri Fromont peuvent nous sembler un peu emphatiques néanmoins ils répondaient parfaitement aux préoccupations et aux désirs de ses contemporains : ils exaltaient l’amour, les vertus civiques, le patriotisme et les bons sentiments. Monsieur Delbergé écrivait à son sujet :
- Monsieur Fromont est un poète aux idées nobles et bonnes. Il les revêt d’un vers limpide, chantant, fait d’harmonie et de lumière, sonore et continu comme la vibration d’une âme toujours émue par le spectacle de la vie, le retentissement de ses émotions et la tendresse qui la sollicite sans cesse à se répandre et à s’exhaler. Sa langue a de la souplesse, de l’éclat, en même temps, qu’une puissance et une variété d’harmonie qu’on trouve rarement dans une constante simplicité. Ce que je n’ai jamais cessé d’admirer, c’est l’aisance avec laquelle court ce vers, simple et limpide où l’on ne ressent aucune recherche, aucun effet. On dirait que l’auteur chante ses vers sans s’en apercevoir, comme le rossignol qui gazouille !
Henri Fromont rédigeait aussi des poèmes en prose comme : La valse d’amour, des contes comme : La Cadichonne, l’Enchantement du jour de Pâques. Voici un échantillon de sa prose, un paragraphe consacré au Lac de La Mazière à Villeton :
- J’avais reconnu le lac en apercevant, entre les peupliers et les plantes aquatiques, les plaques d’argent qui miroitaient sous le tourbillon léger des libellules et des sphinx. Des ailes battaient ça et là, se posaient sur les îlots touffus, rasaient l’onde immobile qui flambait dans les intervalles de la végétation et un frisson passait partout, mystérieux et divin. Une plainte monta, faisant tressaillir les ajoncs et les bambous, les lianes et les fleurs. Une nuée d’oiseau partit avec un sifflement de ces touffes emmêlées et la plainte s’éteignit dans les roseaux. Les nénuphars de rêve semblaient vaciller comme des paupières car le soleil se couchait en apothéose et l’on eut dit que les fleurs pourpres qui s’amoncelaient après lui dans le ciel étaient des pavots énormes qui laissaient couler le soleil.
Le 30 octobre 1905 le poète récita un poème lors des obsèques solennelles de Monseigneur Lannusse et sa qualité fut remarquée. Dommage, que nous ne puissions le connaître que pas ouï-dire !
Henri Fromont avait été choisi par la jeunesse locale pour présider leur société : Le Foyer de la Jeunesse, qui jouait des pièces de théâtre, organisait des concerts. A cause de ses activités culturelles, Henri Fromont fut nommé Officier d’Académie.
En raison de son âge, l’écrivain ne participa que de loin à la guerre de 1914-1918. Néanmoins, il prêta bien des fois, et bénévolement le concours de son talent aux manifestations organisées au profit des combattants et de leur famille. Lors de l’inauguration du monument aux morts de Tonneins, les 6 et 7 septembre 1919 on fit appel à lui et il déclama un texte qu’il avait écrit pour l’occasion. En raison de ses effets tragiques, il a frappé de nombreux assistants qui s’en souviennent encore !
Durant les hostilités, des journaux et des revues parisiens comme l’Illustration avaient régulièrement publié des photographies d’actualité. Cela marqua un changement très important dans les conceptions des directeurs de presses. Afin de rester crédible, et de développer son lectorat, la rédaction de La petite Gironde décida de se mettre au goût du jour. Henri Fromont fut alors conduit à se rendre fréquemment à Bordeaux et à y demeurer plusieurs jours de suite. Il dut en outre, s’acheter un appareil de photographie que possède encore l’un de ses parents. Dans la grande cité il découvrait un milieu bien différent de celui qu’il fréquentait à Tonneins : celui des artistes, des intellectuels, des « garçonnes », des « cocottes » et des homosexuels. Le port, le quartier des Chartrons, du Grand Théâtre, l’Intendance bruissaient alors d’activités prospères et lucratives. Tout le commerce avec les colonies se pratiquait là et attirait une population cosmopolite et riche. Grisé, Henri Fromont suivait le mouvement : il s’habillait à la dernière mode, fréquentait les coulisses des théâtres, les salons, les cafés, les restaurants, montait à cheval.
Il trouvait cependant toujours le temps d’écrire : il collaborait à la revue L’Ame Gasconne, rédigeait de nombreuses pièces de théâtre. Jean de la lune, l’Apôtre étaient régulièrement jouées dans le Sud-Ouest. Olympia fut même représentée à Douai où elle obtint un vif succès.
Dans les coulisses des théâtres, l’écrivain approcha des actrices comme Sarah Bernhardt et Mariette Sully. Il y fit également la connaissance de Toulouse-Lautrec, (venu en voisin de son château de Malromé) qui lui dédicaça des affiches.
Les visiteurs ne cessaient d’affluer à Seilhan où Henri Fromont tenait table ouverte. Il s’absentait fréquemment, négligeait sa famille qui vivait petitement à cause de ses dépenses inconsidérées. Exaspérée, Marthe choisit de se séparer de lui. Henri Fromont s’installa donc à Tonneins tandis que sa femme et sa fille vivaient petitement à Seilhan. Malade, il les y rejoignit et mourut le 21 juillet 1934.
Il ne reste pas grand-chose des œuvres de cet écrivain prolifique, ses héritières ayant détruit la plus grande partie de ses manuscrits. Elles n’épargnèrent même pas les affiches signées Lautrec. Nous nous permettons de présenter les quelques poèmes dont nous disposons :
Gloire au Lot-et-Garonne
Coin vert de la terre gasconne
Où le plus beau soleil rayonne,
Pays des fruits de pourpre et d’or,
Pays bleu des glèbes fécondes,
Pays des blés aux houles blondes,
Pays où les mots font des rondes,
Où le cœur est un thermidor !
Pays qui toujours nous enchante,
Où le patois pétille et chante,
Oh ! ta fougue n’est point méchante !
Et l’on pardonne tes excès !
Pays radieux, sans brume,
Que la nicotine parfume
Béni par le monde qui fume,
Tu n’as jamais que des succès !
Oui ! ton âme est toujours ardente !
Agen donne ses prunes d’ente,
Et, comme Florence eut le Dante,
Il eut le rhapsode Jasmin.
A ses vers encore, on s’enivre !
Qu’elle soit la flûte ou le cuivre,
La poésie engage à vivre
Car elle éclaire le chemin.
Et si le joyeux Villeneuve
Ne voit pas passer le grand fleuve,
Qu’il vente, qu’il grêle, qu’il pleuve,
Le Lot est un charmeur divin !
Sur la côte grimpent en foule,
Dans l’or en fusion qui coule,
Les grappes vermeilles qu’on foule
Pour en faire un bon petit vin !
Tonneins sur son rocher regarde !
Nous sommes tous de race vantarde
Soit, et j’admets que la moutarde
Facilement nous monte au nez.
Mais les Petits Tonneins, fadaises !
D’en avoir, tous seraient bien aise !
Et Marmande a ses Marmandaises,
La Cyrano est peut-être née !
Quelle fée est donc ta marraine,
Oh ! Nérac aux grâces de reine ?
Toi si fière de ta Garenne,
Joli diminutif de Pau,
Si tu n’as son amphithéâtre,
Tu mets, ainsi qu’Henri IV
Que ton cœur toujours idolâtre,
La dimanche la poule au pot.
Mézin qui de Nérac est proche
Sur les flancs d’en coteau s’accroche,
Et le vigneron qui pioche
Dans le brasillement du ciel
Songe au brave Moussu Fallières
Et semble voir dans la lumière
Loin de la plaine familière
Le palais résidentiel.
Terre noble des hommes libres,
Des cigales et des félibres,
Des cadets généreux qui vibrent,
Pays des tribuns, des vainqueurs,
Chez toi, coin béni de Gascogne,
On aime aussi vite qu’on cogne.
Tes fils qui vont vite en besogne
Savent conquérir tous les cœurs !
Gloire, gloire au Lot-et-Garonne !
Coin vert de la terre gasconne,
Où le plus beau soleil rayonne,
Où les coqs chantent toujours clair !
Pays rodomond, espiègle,
Où le loyalisme est de règle,
Où celui qui n’est pas un aigle
Se contente d’en avoir l’air !
Sauvé de la destruction lui aussi, un drame en vers et un acte datant de 1898 : L’Apôtre. Le manuscrit est très joliment calligraphié.
L’action se situe en Vendée. Un soldat républicain, Jean-René, vient chez une amie d’enfance, Blanche-Marie, pour lui déclarer sa flamme et lui demander sa main. La jeune fille le repousse et lui reproche d’avoir participé à la répression contre les Chouans. Elle lui apprend qu’elle aime le Marquis de Soulvreuse qui se cache dans sa maison. Le soldat lui promet de sauver ce dernier si elle l’épouse. Elle refuse. Le Marquis est emmené pour être fusillé tandis que Blanche-Marie réussit à s’échapper grâce au sacrifice de son père.
Caractéristique de ces morceaux de bravoure qu’affectionnaient nos aïeux, voici une triade de Blanche-Marie repoussant le soldat :
Les veuves et les fils te maudissent. Va-t-en !
Suis les tiens, suis les bleus qui massacrent, chantant
Leur victoire parmi les effrois et les larmes.
Va ! Le tocsin t’appelle. On crie au loin : aux armes !
Allons, tue, extermine, arrache du fourreau
Ton sabre ! Plus de Dieu ! Tout le monde bourreau !
Enveloppez encor les âmes de ténèbres.
Paris est inondé de sang. Les chars funèbres
Sortent de la prison, roulent sur les pavés,
Et l’on hue un convoi d’innocents, bras levés,
Comme on huait le Roi martyr et sa famille.
Ce n’est donc pas assez ? Plus de Roi, de Bastille,
Dieu chassé de partout, ses autels renversés,
Ses ministres proscrits. Ce n’est donc pas assez ?
Fondez le bronze saint qui sonna vos baptêmes,
Mais ne me parle pas, toi, des genêts en fleurs,
Hurlez, tuez, brûlez et criez vos blasphèmes
De ton amour, de nos baisers et de nos pleurs.
Tout est fini, vois-tu. Vis donc sans espérance !
Henri Fromont est un exemple presque parfait de ces demi-intellectuels qui ont cherché, avec plus ou moins de bonheur, à s’élever au-dessus de leur condition. Il y réussit dans une certaine mesure mais en faisant face à une perpétuelle ambiguïté. D’une part, malgré ses envolées lyriques sur la Gascogne, ses filles, ses paysages, il recherche un modèle autre : le modèle citadin, bordelais, pour ne pas dire parisien. Il écrit pour cette minorité cultivée qui n’a gardé que peu de choses de ses racines, si ce n’est le folklore et une certaine jactance tenant lieu de culture profonde. D’ailleurs, les siens ne l’ont point reconnu et, s’il fut reçu par la petite bourgeoisie tonneinquaise, c’est grâce à un réflexe de complicité de classe plutôt qu’à cause de l’admiration sans doute amusée qu'il put susciter. Prototype pathétique des petits intellectuels de province, façonné par l'école publique ou privée et par une société prospère, son personnage illustre l'irruption avortée de la province dans la vie intellectuelle sous la Troisième République.
Merci à Monsieur Guérin de Tonneins pour les documents qu’il nous a prêtés.



