Texte biographique : Pierre Robin.
Le résistant
Jacques-Louis-Pierre Devineau, dit Pierre, est né le 5 juillet 1905 à Saint-Gervais en Vendée. Il était le fils de Pierre-Jean Devineau et de Céline-Rosalie Michaud, qui étaient cultivateurs Dans les années 1930, la famille s’installe en Lot-et-Garonne au lieu-dit « Le passage » dans la commune de Monheurt. Ils exploitent une terre dans cette commune.
Le 4 juin 1932, Pierre Devineau épouse à Tonneins Marcelle-Marie Montarras qui exerçait le métier de culottière. Elle était la fille de Marcel Montarras et d’Anne Corbefin, cigarière à la Manufacture des Tabacs. Pierre commence sa vie professionnelle comme mécanicien dans la ville du Passage d’Agen, il est embauché à la fonderie Nicolas, une usine métallurgique d’Agen travaillant le cuivre pour fabriquer des pulvérisateurs pour la viticulture.
C’est à cette époque qu’il rentre en contact avec la CGT, en particulier par l’intermédiaire de militants communistes, animateurs des structures syndicales sur Agen, comme Jules Saby, ouvrier boulanger. Il participe donc en tant que syndicaliste, mais aussi en adhérant au Parti communiste au puissant mouvement social qui se développe à partir de 1935 pendant le Front Populaire, avec les grandes manifestations et occupations d’usines pour l’amélioration du droit social qui se généralisent dans le Lot-et-Garonne comme dans le reste de la France.
La CGT après 1936 est en pleine croissance d’autant plus que des forces syndicales jusque-là séparées et même opposées se sont réunifiées. Pierre Devineau s’engage dans ce mouvement et dans la construction des structures syndicales de base qui fleurissent partout. Il savoure avec les autres salariés, les conquêtes nouvelles arrachées lors des accords Matignon et la joie du départ lors des premiers congés qu’il prend avec sa famille qui s’est agrandie. En effet, Pierre et Marcelle ont eu plusieurs enfants, Pierrette1 née le 24 octobre 1934, puis Monique2 et Jeanine3 (jumelles) et la dernière Liliane4.
En 1939, quand éclate la 2ème guerre mondiale, Pierre Devineau est mobilisé comme des millions d’autres français. Il participe aux combats et est fait prisonnier le 17 juin 1940 à la frontière franco-Suisse. Il restera prisonnier plusieurs mois pour finalement être rapatrié le 21 janvier 1941.
À son retour au Passage d’Agen où il habite avec sa famille, il retrouve son emploi à l’usine Nicolas d’Agen. Il tente alors de renouer les liens avec ses anciens camarades syndicaux et politiques. Dans cette année 1941, le mouvement syndical a été profondément désorganisé, les contacts entre les militants ont été perdus, la CGT n’existe plus officiellement, dissoute et interdite, des dizaines de militants et de responsables communistes du Lot-et-Garonne ont été arrêtés et enfermés dans des camps, comme celui de BuzetsurBaïse. Heureusement, Pierre Devineau, jeune militant n’est pas connu des services de police et des renseignements généraux, il n’est pas dans les fichiers, et peut donc retrouver ses anciens amis pour envisager une reprise et une reconstruction du mouvement syndical.
Le syndicalisme en tant que tel n’est pas hors la loi, selon les nouvelles règles instaurées par le régime du Maréchal Pétain, il doit seulement changer ses orientations profondes et accepter en particulier de travailler avec le patronat en bonne entente, sans luttes, sans conflits et sans tensions. C’est dans ce nouveau cadre, que se font les premiers regroupements, les sections syndicales se réorganisent autour des réseaux d’amitié, c’est ainsi que se regroupent des camarades et connaissances d’avant-guerre comme Jules Saby de retour lui aussi, de Pierre Lespinasse, ouvrier de l’usine Granges d’Agen, de Bertin, préparateur en pharmacie, de Ginestet, employé communal, tous deux socialistes, puis de Gérard Duprat. Pierre Devineau fait rapidement partie de ce groupe qui prend en charge la renaissance syndicale sur Agen et le département. Un congrès se tient tout à fait légalement sans référence au syndicalisme d’avant-guerre en 1941. Une direction syndicale avec comme secrétaire général Gérard Duprat, est mise en place avec l’assentiment des autorités vichystes. Pierre Devineau l’intègre asse rapidement en même temps qu’il réunit des salariés pour former une section syndicale dans l’usine Nicolas.
Pour organiser le nouveau visage du syndicalisme que veut le gouvernement Pétain, des textes de lois sont élaborés qui constituent la Charte du Travail codifiant les rapports sociaux avec le patronat. Les syndicalistes décident d’utiliser le cadre légal qui leur est ainsi offert pour exercer leur activité en plein jour et sans se cacher. Comme ils sont reconnus officiellement, ils bénéficient de toutes les facilités administratives : laissez-passer pour se déplacer, matériel et machines pour imprimer des tracts et des documents, salles et locaux pour tenir des réunions… Parallèlement à cette action publique, les syndicalistes vont progressivement constituer des réseaux plus secrets, clandestins. Ils participent à la création des groupes de résistants qui apparaissent sur le département. Les facilités pratiques qui leur sont données par l’administration vichyste leur permettent d’aider concrètement la Résistance. Sans qu’on les suspecte, en étant très prudents, ils peuvent ainsi sous couvert de travail syndical, organiser des réunions dans leurs locaux ou tirer des tracts dénonçant le régime de Pétain.
Pierre Devineau fait partie alors des réseaux du mouvement FTPF (Franc-Tireur-Partisan) étroitement lié au Parti communiste. C’est à ce titre qu’on retrouve son nom dans la liste des participants à une réunion importante sur Agen en 1943 : celle qui prépare les actions contre les départs forcés au STO (service du travail obligatoire). Des manifestations sont organisées, des trains sont bloqués en gare d’Agen pour empêcher le départ des requis pour l’Allemagne.
En 1943, les responsables de l’Union syndicale clandestine à laquelle appartient Pierre Devineau, qui se servent du paravent de la Charte du Travail pour leurs activités résistantes finissent par être en partie démasqués. Une vague d’arrestations frappe plusieurs dirigeants, dont le secrétaire général Gérard Duprat, par chance, Pierre Devineau n’est pas soupçonné et reste libre. C’est lui qui devient alors le secrétaire de l’Union syndicale, l’officielle et la clandestine. A l’automne 1943, de nouveau l’étau se resserre autour d’autres responsables qui sont à leur tour arrêtés, l’action syndicale devient de plus en plus difficile, et les derniers responsables encore en liberté dont P. Devineau plonge dans la clandestinité totale.
Le syndicaliste
Lors de la Libération en 1945, le syndicat CGT réapparait en pleine lumière, il connaît une vague d’adhésions impressionnante, partout les structures syndicales se reforment. Pierre Devineau est responsable du syndicat des métaux, puis en 1946, il devient avec Robert Lacoste, un instituteur de 46 ans, le secrétaire général de l’UD-CGT du Lot-et-Garonne à l’âge de 41 ans. Il est alors à la tête d’une organisation puissante forte de 17.000 membres en 1946, qui joue un rôle central dans la réorganisation économique et social du département.
En tant que secrétaire général il doit animer des réunions un peu partout, là où le demandent les toute jeunes sections syndicales. C’est à lui aussi de fixer les orientations du syndicat dans le département, de traduire localement la ligne définie au niveau national. Il fait partie des principaux animateurs des discussions qui s’ouvrent avec le patronat local pour régler les contentieux salariaux et repartir sur de bonnes bases après la période difficile pour les milieux populaires qui fut celle de la guerre et de l’occupation. Il rappelle publiquement aux employeurs que « les sacrifices ne devaient pas être à sens unique ». Les négociations aboutissent en juin 1945 à un large accord signé par l’UD-CGT et le syndicat patronal local : il prévoit des augmentations de salaires de 15%. C’est dans ce contexte, que P. Devineau est chargé de défendre et de mettre en application la bataille de la production décidée par la CGT et les communistes pour reconstruire l’économie du pays. Il incite les ouvriers du département à « retrousser leurs manches » pour reprendre la formule nationale. Il demande aux syndiqués de différer dans un premier temps, l’expression de leurs revendications pour permettre le renouveau politique et économique.
C’est ainsi que dans un discours adressé aux cheminots qui est publié dans la presse syndicale, il exhorte les salariés à ne pas perturber le redressement démocratique : « Un grand mécontentement règne parmi les cheminots mais ils savent aussi que dans les sphères gouvernementales et de la haute industrie, ainsi que chez trop de ministres, on serait désireux que les cheminots se révoltent dans le moment où la campagne électorale pour l’élection d’une assemblée nationale est ouverte. On voudrait créer le trouble pour que le pouvoir puisse dire au pays que les cheminots… ne veulent pas travailler … et que si le pays élit une majorité de gauche, ce sera la perturbation et l’anarchie… ».
Quelques temps après, en juin 1946, il prononce un autre discours devant une assemblée de militants où il réaffirme la nécessité d’augmenter les salaires si on veut que les ouvriers et les cadres s’investissent pleinement dans l’effort de reconstruction : « … L’UD s’est prononcée pour des augmentations de salaires… Si la production augmente comme le veut le syndicat, il est normal que les ouvriers bénéficient de cet effort… ». En juin 1947, lors d’une grande grève des cheminots, Devineau prononce un discours devant plusieurs milliers de manifestants : « la part des salaires dans le revenu national s’est considérablement amoindrie pendant que la part du capital et du profit augmentait, les ouvriers ne pouvaient accepter que soit reporté l’examen des salaires… ».
Au congrès de juin 1947, il devient le seul secrétaire général de l’UD-CGT, direction jusque-là bicéphale. Devineau sera également à la tête des actions pour l’amélioration des conditions de vie des Lot-et-garonnais après les privations et les souffrances de la période de l’occupation. En mars 1947, Agen continue à manquer de viande, les boucheries sont fermées faute d’approvisionnement. Le rationnement est toujours en vigueur. L’UD-CGT accuse les spéculateurs. Les cheminots décident de bloquer les convois de bestiaux en gare d’Agen et Pierre Devineau se rend à la préfecture pour obtenir des achats prioritaires de la viande en faveur de la population agenaise. Il demande au préfet d’interdire aux restaurants de servir de la viande à leurs clients tant que les boucheries resteront fermées.
Le créateur de la Sécurité Sociale en Lot-et-Garonne
A la Libération, une grande réforme portée par le Conseil National de la Résistance, est mise en place sous l’égide du gouvernement provisoire : il s’agit de la création d’un système national de protection sociale ; la Sécurité Sociale. L’ordonnance du 4 octobre 1945, qui met en place et réglemente le dispositif entre en vigueur le 1er juillet 1946. Il y a 124 caisses de Sécurité sociale et 111 caisses d’allocations familiales.
Au cours des premiers mois de mise en place, des militants ouvriers furent détachés par l’organisation syndicale, la CGT (la CFTC au départ n’est pas partie prenante), pour se consacrer à l’énorme tâche qu’a représentée la création des caisses, ces militants n’ont pas compté leurs heures pour régler tous les problèmes humains, et administratifs qui se sont posés.
La CGT lot-et-garonnaise et son dirigeant Pierre Devineau vont commencer seuls à mettre en place, faire fonctionner et gérer les caisses de la Sécu, en collaboration avec les employeurs. Des administrateurs provisoires sont créés, et un accord de répartition se fait : Pierre Devineau, secrétaire de l’UD devient président de la caisse de Sécurité Sociale, c’est lui qui est chargé de coordonner les actions et les mesures nécessaires à la mise en œuvre et à l’application de la réforme en Lot-et-Garonne. Un employeur prend la présidence de la Caisse d’Allocations familiales, il s’agit du directeur du Gaz de France de l’époque, auquel succédera par la suite, le docteur Champagne. Les premières tâches furent de reclasser dans le nouvel organisme tout le personnel des assurances privées, de trouver et d’aménager un local central, d’embaucher et de former des employés compétents.
C’est grâce aux interventions de Pierre Devineau que fut créée à Agen, la clinique Esquirol. Le docteur Esquirol a aidé la Résistance pendant la guerre, en cachant et en soignant dans la clinique Briard où il exerçait, des maquisards recherchés. Devineau en tant que premier président de la Sécurité sociale d’Agen va lui permettre d’ouvrir sa clinique. Il entreprend des démarches à Paris pour avoir des aides financières et aussi obtenir l’autorisation ministérielle afin que le docteur Esquirol puisse opérer. En fin de compte, les fonds seront débloqués qui permettront l’achat de l’hôtel central rue Lafayette et les premiers équipements pour la clinique.
En avril 1947, les premières élections à la Sécu pour l’administration des caisses confirment la force et le caractère largement majoritaire de la CGT en Lot-et-Garonne, puisqu’elle obtient 72% des voix (12.500) soit 13 élus sur 18, dont Devineau qui reste président contre 27,5% à la CFTC qui obtient 5 élus (75% pour la CGT aux élections à la CAF et 9 élus sur 12).
Le dirigeant d'entreprise
En 1950, la CGT est affaiblie, une partie du syndicat a fait sécession en 1947 pour former un nouveau syndicat, le syndicat FO. La CGT qui reste majoritaire est obligé de réduire ses dépenses et son nombre de permanents salariés. Devineau n’est plus secrétaire général et perd son poste de permanent.
La CGT avait créé à Miramont-de-Guyenne avant-guerre une coopérative de production baptisée « aux chaussures de Guyenne », pour venir en aide aux ouvriers licenciés par les autres usines de chaussures. L’union départementale propose alors à Pierre Devineau qui se retrouve sans travail et dans l’impossibilité d’être réembauché à cause de son passé et de ses responsabilités syndicales, la direction de cette entreprise pour en quelque sorte le dédommager et lui procurer un point de chute. D’ailleurs ce changement de statut n’entraîna pas de conflit entre lui et le syndicat puisque sa femme, Claudine née Montarras, qui travailla au magasin des tabacs de Tonneins resta militante à la CGT et même occupa en 1965 des responsabilités à l’UL-CGT de Tonneins mais aussi à la CA départementale. Pierre Devineau s’installa alors à Miramont et assura ce nouveau rôle de « chef d’entreprise » pendant plusieurs années jusqu’à ce que, en proie à de grosses difficultés, la coopérative fut obligée de déposer son bilan puis de fermer. Il quitta Miramont et fut embauché comme directeur dans une autre coopérative agricole, cette fois à Tonneins.
Il s’installa avec sa femme, sa mère, ses quatre filles dans une maison qu’il a fait construire à Tonneins, rue Rigal. D’après sa famille, il fut toujours très proche des salariés et à leur écoute, il a par exemple, sans doute en souvenir de son engagement syndical, pris des décisions d’octroyer des augmentations de salaires sans interroger et avoir l’avis du conseil d’administration, celui-ci était mis devant le fait accompli, « …il savait que ce qui était demandé était mérité, des membres notre famille y travaillaient mais sans aucun traitement de faveur, il était juste et équitable. Il savait défendre un dossier devant les administrateurs, combatif et déterminé il avait très souvent gain de cause…Tous les ans, il nous amenait à Saint-Emilion pour acheter des cartons de vin à l’intention des salariés de la coopérative », raconte une de ses filles.
Par ailleurs, il s’engagea au niveau politique et participe à la vie de la commune. Il était élu conseiller municipal dans l’équipe du docteur Ropart. Il prit sa retraite, mais n’en profita pas longtemps puisqu’il décéda le 21 juillet 1971 à l’âge de 66 ans.
Nos remerciements à Pierrette Bourdi, Maryline Mourey et Lisiane Bourdi, pour l’aide qu’elles nous ont apportée.
Ce texte est extrait de la plaquette éditée et rédigée par Pierre Robin (avec la participation d’Alain Glayroux) par l’Institut CGT d’Histoire Sociale de Lot-et-Garonne. Depuis le 21 septembre 2018, le parvis de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie de Lot-et-Garonne d’Agen, porte son nom.





