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Texte : Annie Rapin-Timbeau

Il serait faux de se ranger à l’opinion de beaucoup de gens qui estiment que la Science-Fiction ne se développa en France qu’autour des années cinquante. Il convient cependant d’indiquer que ce genre littéraire présente chez nous une évolution et des caractères spécifiques susceptibles d’expliquer en partie ce point de vue. 

La tradition de Jules Verne s’est perpétuée dans notre pays grâce à Rosny aîné, Boussenard, Gustave le Rouge, Maurice Renard etc… Ce fut l’un des mérites de la revue Fiction (Édition française de la maison Opta) d’avoir fait connaître cette « littérature française scientifique » comme on l’appelait jusqu’alors.

Rares sont les Tonneinquais qui savent que l’un des précurseurs et des maîtres de la S.F. dans sa forme actuelle fut l’un de leurs concitoyens : Paul BÉRATO.

Cet écrivain talentueux naquit le 20 février 1915 à Tonneins. Sa famille habita d’abord près du Pont de Verteuil puis s’installa dans la maison bourgeoise de Vénès. Après ses études secondaires, il devint instituteur et, à ce titre, remplaça Madame Jean Caubet à Fumel lors de la naissance de sa fille.

Depuis l’âge de quinze ans, Berato écrivait. On connaît de lui un feuilleton dont l’intrigue se déroule aux temps préhistoriques. Il parut dans le journal « Coq Hardi ». Sous le nom de Yves Dermèze il signa des histoires dans « Sirocco », une revue pour enfant qui cessa de paraître en 1944.

Sous le nom de Yves Dermèze encore, il obtint le prix du roman d’aventures pour le superbe « Souvenance pleurait ». A la même époque, un autre de ses romans en trois tomes : Pascaline, Truand et gentihomme, Pascaline et la favorite, le fit de nouveau remarquer. Traduit en Allemand, il fut salué par la presse spécialisée d’Outre-Rhin comme le « nouveau Cécil Saint-Laurent ».

Ces succès permirent à Paul Bérato d’échapper à l’enseignement qui était, disait-il « une besogne déprimante ».

Il est vrai qu’une autre passion occupait son temps : la radio ! L’un de ceux qui le fréquentèrent entre 1943 et 1953, Guy Brousseau, originaire de Tonneins témoigne :

« Il était amateur-émetteur de radio. Il bricolait son matériel dans une cabane dans le parc de Vénès et faisait des D.C. (contacts directs) sur ondes courtes avec le monde entier. Je ne me souviens plus de son indicatif. Suis-je allé le voir parce que j’étais déjà intéressé par la fabrication artisanale d’un poste T.S.F. (à galène sans doute) ou l’ai-je rencontré en tant qu’auteur (moins vraisemblable, quoiqu’à l’époque ma mère tapait à la machine des manuscrits pour plusieurs auteurs tonneinquais). Toujours est-il qu’il m’offrit mes premières lampes (une bigrille A441N, puis une belle tétrode toute dorée) et un haut parleur à col de cygne. Je parvins à capter Radio Bordeaux ou Agen et je vouais de ce jour à Paul Bérato une admiration et une reconnaissance éternelle ».

Paul s’intéressait à la S.F. par « continuité » avec sa curiosité intellectuelle et par contiguïté scientiste. Il s’intéressait à tout ce qui touchait la science, à l’électricité et au retentissement des découvertes scientifiques comme il était d’usage pour les hommes de cette époque. Il m’a fait lire un ouvrage de vulgarisation sur la cybernétique qui a beaucoup marqué l’adolescent que j’étais. »

Libéré de la pédagogie, Paul Bérato renonça également à s’impliquer dans les journaux destinés à l’enfance. Au journaliste Alain Bernard qui s’étonnait de son attitude il répondit par cette boutade :

« Je ne suis qu’un Français moyen ; je compose quatre ou cinq livres par an et ça me suffit pour vivre !». (Ce qui ne semblait pas tout à fait exact si l’on en croit des gens qui l’ont parfois connu plutôt démuni).

A partir du mois d’octobre 1953, la revue Fiction dirigée par Maurice Renault assisté de Jacques Bergier présenta des études, des articles critiques consacrés aux auteurs de S.F. français signés par Klein, Van Herp ou Versins. Ils attirèrent Yves Dermèze, l’un des auteurs des Éditions Métal et le publièrent. Pourtant, le Tonneinquais ne se plus pas à Paris et il prit bientôt ses distances avec l’équipe de Fiction. Revenu chez lui, il retrouva sa vie libre, sa plume et ses livres d’histoire. A un journaliste qui lui demandait s’il lisait les livres de S.F. de ses confrères, il expliqua :

« Quand un terrassier a travaillé toute la journée, croyez-vous qu’il va terrasser chez lui le soir ?».

Il acheta les Tanneries à Castelmoron où il s’installa avec sa mère, retraitée de la Manufacture des Tabacs. Il se consacra dès lors à ses deux tâches préférées : l’écriture et la radio. Il était un auteur prolifique. Au seul Fleuve Noir il publia plus de vingt ouvrages de S.F. ainsi que plusieurs « thrillers ».

Comme il s’était éloigné des cénacles parisiens et qu’il ne lisait pas l’Anglais il ignorait les thèmes chers aux auteurs spécialisés américains ; c’est pourquoi il fut très affecté par l’accusation d’avoir plagié « La faune de l’espace » de Van Vogt lorsque son « Titan de l’espace » parut chez Métal.

Il ne se découragea pas et, sous près de quatorze pseudonymes (Paul Béra, Paul Mystère, Francis Richard…) il poursuivit son œuvre.

Il travaillait seul, sans modèle, redécouvrant les lois des romans de cape et d’épées et celles du Space-Opéra. En plus de son expérience et de ses qualités d’auteur populaire (romans d’espionnage, policiers, d’aventures), il possédait une imagination féconde qu’il se reconnaissait lui-même.

Les univers parallèles, les nœuds du temps, les robots, les cataclysmes liés à la pollution, la révolte des êtres contre leur créateur constituaient ses thèmes favoris. Il parlait rarement de l’espace car il détestait les astronefs qu’il jugeait de nature à polluer l’univers. En 1978, ses soucis d’écologiste le poussèrent à abandonner son « Aronde » au fond de son jardin et à ne se déplacer désormais qu’à pied.

Son style alerte, son habileté à décrire des paysages fantastiques, à communiquer des sensations, des sentiments, sa personnalité, qui se devine à travers la philosophie de ses œuvres, en font un écrivain très attachant. Voici des extraits de ses textes qui expriment le charme de son écriture, illustrent ses convictions.

1 – De via Velpa (Le Masque – 1975)

« On peut imaginer qu’alors le temps ne signifie plus rien, c’est à dire que, au choix de ton imagination, tu peux penser à un horrible mélange de ce qui a existé et qui existera, ou bien tu peux croire que tu te trouveras transporté instantanément d’une ère dans l’autre. A moins que le temps n’existant plus, ce soit tout simplement ce qu’on nomme la Mort. Tout est possible !»

2 – L’image de l’autre (Le Masque – 1974)

« Soudain les deux pattes antérieures de l’araignée s’enfoncèrent sous ma peau. Je ne ressentis aucune douleur, un bref chatouillement, voilà tout. Mais aussitôt, avant même que, par réflexe, j’ai secoué ma main, les souvenirs surgirent en moi. Je n’étais qu’une image. Puis une pensée extérieure jaillit en moi, énorme, obsédante. Il n’a pas pu te détruire et il ne peut créer d’autre image humaine tant que tu existes. Il te persécutera jusqu’à ce qu’il ait fini de t’effacer !»

3 – De l’ombre du tueur (Fleuve noir – 1983)

« Inutile de préciser que cet Ordre Établi, je le détestais de toutes mes forces. C’était lui qui nous avait baptisé Limaces et qui oeuvrait afin que la prétendue différence raciale se perpétue. Peut-être en a-t-il été de même dans toutes les civilisations. Le fait qu’ils me reléguaient au rang d’animal était générateur de haine, ce qui pouvait expliquer certaines révoltes et même les excuser. »

« Le ciel avait pris des teintes d’ardoise. La pluie menaçait. On rêva tous les trois. Constat d’échec. Nous ne disposions d’aucun moyen pour refaire le monde. J’imaginais que de tout temps avaient existé des humains tels que nous, dont les yeux s’étaient ouverts et qui avaient formé de petits groupes oeuvrant en marge de la société. Lorsqu’ils avaient tenté de convaincre, ils s’étaient heurtés non seulement à l’animosité des chefs, les Tueurs d’alors, mais encore à celle des ayatolls de l’époque… On se méfie toujours des idées généreuses parce qu’on ne croit plus en la générosité quand on souffre. »

Qu’importe de savoir à quel moment, en quel endroit et de quelle façon est mort Paul Bérato ! Il vit pleinement dans ses romans que les Tonneinquais se devraient de rechercher et de lire.

Merci à Messieurs Guy Brousseau et Jean Caubet pour leur aide.

Biographie des œuvres de Paul Bérato (incomplète)

Editions Fleuve Noir (Collection Anticipation)

La planète maudite.

Les êtres de lumière

Terre d’arriérés

Espace interdit

Race de conquérants

Bulles d’univers

Le vieux et son implant

La nuit est morte

Comme un liseron

Nuit d’émeute

Jar-qui-tue

L’ongle de l’inconnu

Ceux d’ailleurs

Marée noire sur Altéa

Les manipulateurs

La horde infâme

Nous irons à Kalponéa

Q.I.

Changez de bocal

 

Editions Fleuve Noir (Collection Angoisse)

Léonox, monstre des ténèbres

Léonox et la mort

Les mains sanglantes de Léonox

Léonox et le mage

Les crocs d’acier de Léonox

 

Editions Fleuve Noir (Collection Grands Romans)

Pascaline

Truand et Gentilhomme

Pascaline et la favorite

 

Editions le Masque (Collection Science Fiction)

Via Velpa

L’image de l’autre

Souvenance pleurait

Dans d’autres Editions

Le Titan de l’espace

Planète polluée