Le professeur, journaliste, historien, dessinateur et aquarelliste Jean Caubet (1905 - 1999)

Biographie : Annie Timbeau-Rapin et Alain Glayroux

 

14/02/1905 - 3/03/1999

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Nous avons pensé que pour commencer l’étude consacrée à Monsieur Caubet nous ne pouvions mieux faire que de lui laisser la parole. Nous présentons ci-dessous quelques paragraphes de l’allocution qu’il prononça devant un parterre choisi à Sarlat (24), le 17 février 1995, lors de la sortie de son ouvrage : « Histoire de Sarlat (1) ». Nous remercions chaleureusement monsieur Yves Pèlerin, qui a eu la gentillesse de nous communiquer de très nombreux documents inédits sur son ancien professeur et ami avec lequel il resta en correspondance jusqu’à son décès. 

Voici donc ce que Jean Caubet pensait du « métier » d’historien :

« …L’histoire locale a été longtemps décriée, voir ignorée. C’était là, entre autres choses, un des fâcheux effets de la centralisation abusive dont souffre notre pays, du mépris dans lequel on a longtemps tenu le régionalisme, du fameux complexe de supériorité parisien, survivance démocratique de l’esprit de Cour. De même que l’on continue à affirmer qu’il n’y a de bon bec qu’à Paris, comme si en province on ne savait pas bien manger, on ne s’est longtemps intéressé qu’aux évènements dont Paris avait pu être le théâtre, comme si dans nos régions il ne s’était rien passé qui mérite qu’on s’y arrête.

Si l’histoire n’est qu’une pauvre petite science conjecturale, si par sa porte étroite se glissent des demi-vérités, beaucoup d’erreurs et la passion des témoignages tendancieux, que dire de l’histoire locale et du travail de fourmi de ceux qui s’y consacrent. L’on a à peine fait imprimer un livre que l’on vous apporte de nouveaux documents. La recherche est lente et rendue difficile par le fait que beaucoup d’anciennes familles ont vendu ou vendent lettres et archives, par le fait aussi que l’on détruit les vieux papiers un peu à tort et à travers… ».

Monsieur Jean-Antoine-Louis Caubet est né à Agen le 14 février 1905, dans une famille modeste, et décède à Villeneuve-sur-Lot, le 3 mars 1999. Jean Caubet est le fils de Georges-Marcel-Jean Caubet et de Jeanne Nasse. Jean Caubet épouse Odette Caussinus et de cette union naissent trois enfants, Michelle, Francis et Jean-Louis.

Il fréquenta l’École Jules Ferry d’Agen. Excellent élève, il fut admis au concours des Bourses et il alla poursuivre ses études à l’École Supérieure de Nérac où il obtint successivement le Brevet Simple et le Brevet Supérieur. Il fut reçu major à l’École Normale des garçons de Montauban (à cette époque, les futures institutrices fréquentaient l’École Normale de jeunes filles d’Agen, puisque la mixité n’existait pas dans les établissements scolaires). C’est major encore qu’il quittât l’École Normale à 19 ans et il fut nommé professeur de Lettres au Cours Complémentaire Jasmin à Agen où il enseigna jusqu’en 1932.

C’est à cette époque qu’il épousa Odette Caussinus et qu’il partit avec elle à Tarragone, en Espagne, où il avait été nommé Directeur des Écoles Supérieurs. Il fut cependant contraint de quitter ce pays qu’il appréciât particulièrement et qui fut pour lui une source d’inspiration quand débuta la guerre civile. Il regagna la France où le jeune couple exerça jusqu’en 1940. L’Espagne n’était pas pour autant oubliée mais, en raison des évènements il n’eut pas la possibilité de rejoindre Malaga un poste analogue à celui de Tarragone. Il devint alors professeur au Cours Complémentaire de garçons à Tonneins (les élèves du Cours Complémentaire de filles y rejoignirent les garçons lorsque leur établissement de Gardolle fut confisqué par les Allemands). Monsieur Caubet enseignait le français, l’espagnol, l’histoire, le dessin et il occupait en outre bénévolement de nombreuses activités périscolaires : théâtre, orchestre etc.

Il prit la retraite en 1960, ne laissant que des souvenirs d’admiration émue et respectueuse aux générations d’élèves dont il eut la charge. Il correspondait régulièrement avec beaucoup d’entre eux et les reçut jusqu’à la fin de sa vie à la maison de retraite Orpéa de Villeneuve-sur-Lot.

Officiers des Palmes Académiques, il était devenu membre-résidant de la Société Académique. Il publia son premier roman à la Libération : Chanson flamenca, chez Albin Michel qui fut porté à l’écran en 1949 ; c’est Françoise Arnoul qui incarna l’héroïne. Chez Albin Michel parurent encore : Prière à la rosée, Arabelle, Jeune femme, Faux destins, Retrouvailles, Confidence aux étoiles.

Plusieurs autres romans parurent encore chez d’autres éditeurs : Relizanne, Iratzéa, la Fiancée majorquine, Eaux mortes, Vert printemps, Bonheur à Valvidia, Bâteaux de filles à marier, l’Homme qui criait la vérité aux étoiles du matin (sélectionné pour le prix populiste).

Il fit également paraître plusieurs nouvelles, la plupart du temps primées. Il manqua seulement une voix à La marquise s’était retirée à Portachuelo, pour obtenir le Goncourt de la Nouvelle.

En plus de cela il a laissé 200 contes et grand nombre de conférences.

Quant à ses œuvres historiques, elles représentent une inestimable contribution à la connaissance de notre région :

  • Penne d’Albigeois,
  • La Révolution à Panne,
  • Réflexions sur l’affaire espagnole,
  • Histoire de Tonneins (2 éditions),
  • Aiguillon, cité ducale, prix du Conseil Général du Lot-et-Garonne,
  • Clairac, mille ans d’histoire,
  • La Révolution à Tonneins,
  • Jouan le jeune, la Marat tonneinquais,
  • Une bastide nommée Laparade,
  • Une petite place de sûreté de l’Agenais : Monheurt,
  • Tonneins et son passé,
  • Puch-d’Agenais,
  • Quelques faits peu connus de l’histoire de l’Agenais,
  • Aventure et amours en Agenais,
  • Cathares en Agenais,
  • Marmande, 700 ans d’histoire,
  • Henri IV et ses amours,
  • Histoire de l’Agenais,
  • Miramont et son passé,
  • Histoire de Cancon.

Il a également légué un nombre d’articles à La Mémoire du Fleuve, où ils paraissent toujours.

Il ne faut pas oublier enfin sa participation aux journaux régionaux : La Dépêche du Midi, et Le Républicain. Il consacra le dernier « A propos », un billet d’humeur paru dans le Républicain, au Général de La Bruyère né au château de Pereguilhot à Laparade.

En 1982, le Maire et Conseiller Général de Tonneins, M. Ousty, le nomma citoyen d’honneur de la ville de Tonneins. En 1984 il donna le nom de Jean Caubet à la salle d’honneur et d’exposition du Centre Culturel.

Pour la parution de Tonneins, 5000 ans d’histoire, une réception fut organisée au cours de laquelle Yves Pèlerin prononça un hommage d’amitié, de respect et d’humour qui du combler l’auteur.

Le 16 février 1995, pour les 90 ans de l’écrivain, M. Ousty rassembla autour de lui sa famille, ses amis et anciens élèves au cinéma Rex où fut projetée « L’épave ».

M. Jean Caubet s’est éteint à Villeneuve-sur-Lot, le 3 mars 1999 et le nouveau maire, M. Jean-Pierre Moga a tenu à donner son nom à l’une des rues de Tonneins.

Parmi ceux qui ont poursuivi les recherches à propos de la ville nous tenons à remercier tous les collaborateurs de La Mémoire du Fleuve, tous ceux qui nous ont confié des documents, fourni des témoignages. Nous dédions enfin une pensée reconnaissante à tous les collaborateurs aujourd’hui disparus, MM. Corsan, Blois, Martin, Gouyran, Gache, Martin et l’un des membres fondateurs de La Mémoire du Fleuve, M. Bernard Lareynie.

Par ailleurs nous savons que Jean Caubet a signé plusieurs ouvrages « l’inconnu du parc de Montjuich », « scandale à Hollywood » ou « accident à Miami » sous le pseudonyme de Jean-François Saint Hilaire.

Pour compléter cette biographie, Jean Caubet a aussi écrit 33 ouvrages manuscrits (romans, nouvelles, récits historiques etc) qu’il a photocopiés et relié artisanalement.

Ci-après la liste des ouvrages :

  • L’Abbé Lanusse (2 éditions),
  • Mon village en 1944, Fauillet,
  • Poton de Xaintrailles,
  • Histoire de l’Abbaye de Clairac,
  • Madame de Combalet, duchesse d’Aiguillon,
  • Monsieur de Lavauguyon, seigneur de Tonneins,
  • Petite histoire de la Garonne,
  • La révolution en Agenais,
  • Une femme de la nuit,
  • Sur les traces du Vert Galant,
  • Contes d’Espagne et d’ailleurs,
  • Contes de chez nous et d’ailleurs,
  • Les trois Suédoises,
  • Marucha,
  • La maison du bonheur,
  • Histoires insolites,
  • La robe rouge,
  • Plaisir des contes,
  • Propos du dimanche,
  • Promenades au jardin des vieilles coutumes françaises,
  • La maison des belles de nuit,
  • Amours, amours,
  • Contes et nouvelles,
  • Histoires courtes,
  • Fabienne,
  • Les mimosas,
  • Quelques personnages diversement célèbres,
  • Lisbeth,
  • Autres propos du dimanche,
  • Trois monarques d’occasion,
  • Richard cœur de lion,
  • Renouveau des contes.

 

(1) :  Publié par la maison des Gazettes, avec des illustrations d’André Derue.

"Petite histoire de la Garonne"

Texte et illustrations complètes de cet ouvrage manuscrit relié artisanalement par Jean Caubet.

Cliquez ici pour ouvrir et/ou télécharger cet ouvrage en format PDF

La Garonne - on le sait - prend sa source, à 1870 m d'altitude, dans le Val d'Aran, en Espagne et entre en France par le Pont du Roi.

Formée par "la Garona de Ruda", déversoir de plusieurs lacs et "la Garona de Joueu" par où s'écoulent les eaux de la fonte des glaciers de la Maladeta, elle se perd dans "le Trou du Toro" pour resurgir 7 km plus loin, à 600 mètres plus bas, comme l'a démontré Norbert Casteret.

D'abord torrent pyrénéen à forte pente, elle reçoit la Pique, la Neste, le Salat et, aux portes de Toulouse, l'Ariège.

La moyenne Garonne coule jusqu'à Castets-en-Dorthe dans une vaste plaine, riche de ses alluvions, mais inondable (la terre mouillée). C'est un fleuve à galets, grossi à droite par le Lot et le Tarn, à gauche par la Save, la Gimone, l'Arras, le Gers et la Baïse.

La Gironde, sa dernière section où elle mêle ses eaux à celles de la Dordogne, est un véritable bras de mer les marées s'y font sentir jusqu'à Langon et même, lors des grandes marées d'équinoxe, jusqu'à 160 km de la mer.

Le régime de la Garonne est irrégulier. Alimentée par la fonte des neiges, les rivières souterraines, les eaux d'infiltration et de ruissellement, elle draine un bassin fluvial de 56 000 km2. Son débit, à Toulouse, peut passer de 32 m3 seconde à 8 000 m3.

Son cours, où affleurent les roches, est parsemé de rapides, de trous avec tourbillons que les mariniers, autrefois, appelaient "foudres" et qui étaient dangereux.

Son lit est resté longtemps très instable, avec ses faux bras appelés "gaures ou gaules". (Il y avait les "gaules vives" et les gaules mortes", transformées en marécages. (L'étang de la Mazère est un faux bras de la Garonne.)

Les îles étaient nombreuses, en fuseaux. Formées d'abord par une assise de gravier qui arrêtait le limon. La végétation s'y développait. Les plantes, par leurs racines, consolidaient l'île, contribuaient à arrêter davantage de limon.

Il y avait, comme pour les gaules "des îles vives et des îles mortes". Elles formaient parfois des archipels. Au confluent du Lot, à Aiguillon, on en dénombrait une quinzaine. Il y en avait à Agen, à Saint-Hilaire, au Confluent de la Baïse, en amont des Roches, à Tonneins, à Marmande, à Couthures etc.

Qui était le propriétaire de ces îles ? A Agen, les Consuls affirmaient que celles situées en face du gravier appartenaient à la ville et qu'ils pouvaient en vendre le bois, au profit des pauvres tandis que l'évêque disait qu'elles étaient un don de Dieu et que leur bois était sa propriété. D'où des discussions à l'infini et des procès.

La navigation sur la Garonne était très ancienne et déjà active à la fin de l'âge du bronze et à l'âge du fer. On a trouvé au Montamat un fragment de vase grec. Au temps des Romains, le fleuve était utilisé de Tolosa jusqu'à Burdigala. Au Moyen-Age, c'était une rivière à péages. Il y en avait un, environ toutes les deux lieues, 39 de Toulouse à Bordeaux, 16 de Lafox à Sainte-Bazeille.

Un poteau armorié avertissait les bateliers. Les châteaux et les villes à péage jalonnaient le cours du fleuve. A Agen, les chapitres de Saint Etienne et de Saint Caprais percevaient des droits sur toutes les marchandises transportées. Il y avait des abus. Les seigneurs de Caumont avaient tendu une chaîne qui barrait la Garonne pour obliger les mariniers à s'arrêter et à acquitter le péage. En 1450, 26 péages avaient été groupés et perçus à Langon mais les maîtres de bateaux qui venaient de plus près refusaient de payer 26 péages.

La navigation était différente à la descente et à la remontée. La descente se faisait à la "dérivé", le bateau allant au fil de l'eau.

En Gironde, les "coureaux" et les "sapines" étaient de gros bateaux, pontés, avec des voiles.

Sur la Garonne, on utilisait des "gabarres", des "gabarrots", des "miolles" de 20 tonnes, des "macalets" de 30 tonnes, longs de 20 mètres avec 6 hommes d'équipage, et aussi, à l'occasion des radeaux.

Il y avait des convois de 4 bateaux dirigés par un "conducteur".

A la descente, le "picon", de 12 à 18 mètres de long, était une sorte de gouvernail d'avant. A la remontée, on ne pouvait utiliser la voile comme en Gironde et les bateaux étaient halés par les tireurs de corde qu'on remplaça, plus tard par les bœufs garonnais auxquels on apprenait à nager. En tête, se trouvaient "les bœufs colonels". Le bouvier s'asseyait sur le joug, pour diriger l'ensemble qui comptait quelque fois de 20 à 30 paires de bœufs. A partir de 1830, les "bœufs garonnais" furent remplacés par des chevaux.

Vingt-cinq ports fluviaux, passages ou cales jalonnaient le fleuve depuis le Lot jusqu'à Bordeaux.

Ils comportaient un quai, avec des paliers successifs correspondant aux hauteurs de l'eau, une rampe. Sur le quai, étaient bâtis les magasins, les greniers, les hangars et les habitations.

Le chemin de halage devait être établi sur une berge solide, près du courant profond avec des petits ponts pour franchir les ruisseaux affluents.

Il y avait les ports de trafic et les ports de gens de rivière.

Tous les ans, en septembre ou en octobre, avait lieu une inspection générale du fleuve

Tous les ans, en septembre ou en octobre, avait lieu une inspection générale du fleuve.

Elle durait de 6 à 12 jours. On dressait l'état des rives, des travaux à entreprendre pour débarrasser le lit des rochers, des épaves, des arbres, des ruines, des murs écroulés comme ceux de Couthures en 1647. Etaient nécessaires une surveillance et des soins constants. Un rapport était envoyé à l'Intendant de Guyenne.

On mettait pour aller de Tonneins à Toulouse 10 à 12 jours en été et 15 à 16 jours en hiver. Par contre, à la descente, on allait de Tonneins à Bordeaux, en un jour et demi. L'année navigable était de 200 à 280 jours.

Il y a deux siècles, sous Louis XV et sous Louis XVI, on avait envisagé d'utiliser la Baïse pour relier la Garonne à Bayonne par un chemin d'eau.

En 1786, trois ans avant la Révolution, l'ingénieur Clavaux avait présenté au Roi un projet très étudié. Un canal long de 30 lieues réunirait Lavardac à Mont-de-Marsan et les bateaux venant de Toulouse ou de Bordeaux emprunteraient la Garonne puis la Baïse. Même chose pour ceux venant de Cahors par le Lot.

La Révolution empêcha la réalisation du projet. Mais on en reparla, dès que la France fut en guerre contre l'Angleterre, comme un moyen de lutter contre le Blocus Continental.

Dans son rapport sur la situation économique du Lot et Garonne, rapport adressé en l'an X au Premier Consul, le prefet Peyre rappelant l'existence du projet Clavaux, chiffrait la dépense à 3 600 000 Francs-or, la part du département s'élevant à 220 000 Francs.

Le 10 juillet 1808, un décret impérial, rendu à Bayonne lors du voyage de Napoléon, ordonna que "le canal des Landes" serait creusé de la Garonne à l'Adour.

La navigation sur la Baïse existait depuis le confluent jusqu'à Nérac sur cinq lieues et six écluses. Les travaux avaient commencé afin de prolonger cette navigation jusqu'à Condon. On parlait aussi de réunir la Gélise à la Douze par un canal permettant par Sos de déboucher dans la Baïse à Lavardac. Ainsi serait établi un chemin liquide et commercial depuis Port de Pascau jusqu'à Bayonne, chemin d'eau très utile pour le débouché des eaux-de-vie, des farines, de denrées de toute sorte. La communication étant sûre, par l'intérieur.

L'Adour était navigable jusqu'au confluent de la Midouze portant elle-même bateaux jusqu'à Mont-de-Marsan, la Douze étant flottable jusqu'à Cazaubon.

Mais six ans après, l'empire s'écroulait. En 1836, on reparla encore de la voie d'eau de la Garonne à l'Adour. Les travaux ne furent jamais commencés.

On transportait sur la Garonne du marbre de Saint Béa, du bois, du pastel, du chanvre, des cordages, du blé, du vin, du tabac et, à la remontée, des produits coloniaux, des épices, du rhum, du cacao, du sucre, de l'huile mais aussi des anguilles salées, de la morue.

Les mariniers, pendant la saison sèche, allaient à l'intérieur des terres avec des chariots et des mulets chercher du blé, du vin, des fruits, de l'eau-de-vie, des prunes.

La navigation sur la Garonne n'était pas sans danger à cause des rochers, des rapides, des troncs d'arbres, des épaves.

En 1637, l'abbé de Clairac, Paul Garganti, qui revenait de Bordeaux en bateau, au mois d'août, fit naufrage près du Mas d'Agenais et faillit se noyer. Il perdit dans l'affaire sa montre, des plats d'argent et d'autres objets. Il demanda 150 livres d'indemnité au marinier maladroit.

En novembre 1752, le jeune Borderie âgé de 16 ans, qui se rendait en Hollande pour y apprendre la langue, mit deux jours et deux nuits pour atteindre Bordeaux, le bateau s'étant échoué 3 ou 4 fois.

On accusait les moulins à nef d'être la cause de nombreux accidents et de naufrages. Appelés aussi "moulins flottants" les moulins à nef étaient ancrés dans la Garonne ou attachés à la rive par des cordes ou des chaînes. Formés de deux nefs accouplées, la grande et la petite, d'environ 30 pieds de long, semblables aux gabarres utilisées par les mariniers, elles laissaient entre elles un espace où était placée une roue à aubes qu'actionnait le courant. La grande nef abritait le moulin, l'autre la maison du meunier. Un moulin à nef valait environ 4 000 livres. On en comptait une soixantaine sur la Garonne. Il y en avait à Toulouse, à Auvillar, à Golfech, à Lamagistère, à Agen, au Mas d'Agenais, à Meilhan, à la Réole. Aux Archives Départementales, sur une eau-forte de 1648, on peut en voir trois ancrés à Agen, en face du Gravier. Les moulins à nef appartenaient soit à des meuniers ou à des maîtres de bateaux, soit à des bourgeois ou même à des nobles.

On ne pouvait pas construire de barrages sur la Garonne pour y établir des moulins à eau et ceux des petits affluents qui, l'été souffraient du manque d'eau, ne produisaient pas suffisamment de farine, surtout lorsque s'était développée une importante exportation par Bordeaux vers les Antilles qui demandaient des farines pouvant supporter la traversée de l'Atlantique et le climat. Cette demande avait favorisé la multiplication des moulins à nef qui s'ancraient en face des villages de la plaine qui n'avaient pas de moulin à ventou au confluent d'un petit affluent, après avoir obtenu l'agrément du seigneur du lieu ou de l'Intendant de Guyenne.

Trouver un emplacement près d'une gaule ou sur la rive, où ne se trouvait pas le chemin de halage, n'était pas chose aisée.

Considérés comme des obstacles à la navigation alors très intense, on disait qu'en raison du danger qu'ils représentaient les moulins à nef éloignaient le commerce et les voyageurs de la voie fluviale. Ils réduisaient la largeur du chenal en période des basses eaux. Bien que cela leur fût interdit, ils se déplaçaient, dès que baissait le niveau de l'eau pour rester dans le courant, accroissant ainsi les risques d'accidents.

Ils disparurent vers 1840. Ils n'étaient plus alors que 6 sur la Garonne. Dès 1812, on avait demandé leur suppression et les meuniers qui changeaient de place sans autorisation étaient frappés d'une amende de 500 livres.

Ils étaient cependant utiles. Dans beaucoup de villages de la vallée, sans moulin ni à eau ni à vent, où aller faire moudre son grain ?

Les confréries des mariniers étaient nombreuses et florissantes comme celle des Trois Rivières, Garonne, Tarn et Aveyron, reconnue en 1499 par Louis XII, le Père du Peuple.

Celle du Passage d'Agen avait construit, avec l'autorisation de l'évêque de Condom, une chapelle dédiée à Sainte Catherine. Cette chapelle fut, par la suite abandonnée et les mariniers en choisirent une autre sur la rive droite de la Garonne, près, à Agen de l'actuelle rue Baudin.

Elle avait un clocher triangulaire. Une maquette de bateau était suspendue à la voûte. Les mariniers y brûlaient un cierge avant de s'embarquer pour Bordeaux. A côté de la chapelle, se trouvait un petit cimetière où l'on enterrait les noyés, après les avoir exposés sur une table de pierre.

Cette chapelle fut démolie au XVIIIe siècle lors des grands travaux d'embellissement de la ville ordonnés par l'intendant de Guyenne, M. de Tourny. La porte Saint Antoine fut dégagée et, par la même occasion, on agrandit le Gravier.

De la Confrérie du Passage ne subsiste qu'une fête, qui se déroulait en août, le jour de la Saint Roch avec un tourin monstre préparé sur la dernière pile de l'ancien pont près de la passerelle, pile appelée "pile de Sainte Catherine" et pour finir un "chabrot" et une gigantesque farandole à laquelle obligatoirement, tout le monde, jeunes et vieux, participait.

A Agen, le Gravier n'était pas un don de la Garonne aux Agenais mais une conquête des Agenais sur la Garonne.

Il est le résultat d'efforts tenaces, poursuivis inlassablement pendant des siècles. Il a fallu travailler sans cesse et sans se décourager pour régulariser le cours du fleuve, reculer son lit, fixer la rive droite.

Agen était pratiquement dépourvu de fortifications du côté de la Garonne, le fleuve étant censé assurer sa protection.

En 1242, le comte de Toulouse avait ordonné aux Consuls de clore la ville mais ce n'était pas une mince affaire. Cent ans plus tard plus de 5 000 brasses étaient encore dépourvues de remparts. Les Agenais s'efforçaient de combler les vides avec des palissades en attendant de pouvoir les remplacer par des murs. Quand, enfin, ces murs furent construits, on creusa des fossés profonds, alimentés en eau par la Garonne.

La défense de la ville étant ainsi assurée, le Gravier devint une place d'armes. La milice bourgeoise y manœuvrait. On y tirait à l'arbalète. On y donnait des fêtes. On s'y battait en duel.

En 1543, une souscription publique fut lancée pour planter des ormes sur le Gravier. Certains Agenais donnèrent de l'argent, d'autres des plans. La promenade devint bientôt le plus agréable et le plus bel ornement de la cité.

En 1674, 3 000 livres furent consacrées à la construction d'une digue et les ormeaux de la première plantation, qui avaient plus de cent ans, furent abattus. Sur 185, on n'en laissa que 15. Le bois fut réservé aux arsenaux de la marine ou vendu aux enchères.

La Garonne menaçant toujours le Gravier, on fit appel à un ingénieur, M. Derguy qui conseilla de construire un quai de pierre de 40 toises et de planter des jetins aux endroits ravinés. On bâtit même un aqueduc qui s'écroula quelques années après.

Sous la Révolution, c'était au Gravier que l'on enregistrait les enrôlements volontaires, au Gravier qu'avaient lieu les fêtes patriotiques. La garde nationale y manœuvrait.

Les quais ne furent vraiment achevés que vers 1840 grâce à Sylvain Dumon qui était Ministre des Travaux publics et, un peu avant la guerre de 1870, on abattit tous les ormeaux, sauf un, près de la passerelle, pour les remplacer par des platanes. On y ajouta plus tard des massifs de fleurs, un kiosque à musique et deux blanches statues "Samson et Dalila" et "l'Etoile du Berger".

Les métiers liés à la Garonne étaient divers et, nombreux, les gens qui en vivaient. Outre les aubergistes, les constructeurs de bateaux, les charpentiers appelés "charpentiers calfat", les dragueurs qui retiraient du lit graviers, sable, galets et auxquels l'Intendant de Guyenne recommandait de ne pas draguer immodérément, les plus misérables des gens de rivière étaient les tireurs de corde. La bricole était un travail pénible. Il fallait parfois 50 hommes pour franchir à la remontée les passages difficiles. L'hiver, on embauchait des tireurs temporaires.

On reconnaissait les mariniers à leur grand col en peau de mouton. Ils étaient nombreux, tout au long du fleuve et des affluents, à Saint Léger, à Port de Pascau, à Port Sainte Marie, 70 familles à Clairac, une trentaine à Boé, cent au Passage d'Agen. Il y avait des mariniers temporaires comme pour les tireurs, des ouvriers agricoles qui, l'hiver, venaient proposer leurs services. Au Mas d'Agenais existait une foire d'embauche.

De leur côté, l'été, au moment des basses eaux, les mariniers allaient travailler au lin ou au chanvre ou amélioraient le lit de la Garonne et ses rives, arrachant les arbres, enlevant les rochers.

Parmi les gens de rivière, les plus riches étaient les maîtres de bateaux. Ils étaient dispensés du service militaire.

Comme dans l'Ariège, le limon de la Garonne renfermait des pépites d'or que les orpailleurs, considérés comme de pauvres diables (orpaillants était synonyme de bohémiens) s'acharnaient à recueillir. (Ils disparurent vers 1850.)

On recueillait, de même, la nacre des huîtres et des coquillages fossiles. Il y avait une usine de boutons à Marcellus et à Meilhan mais la nacre finit par s'épuiser et il fallut en faire venir d'Amérique, des Indes ou d'Australie.

La navigation, on le sait, n'était pas sans danger. On ne s'embarquait pas sur la Garonne sans avoir, au préalable, invoqué la protection du Ciel. Avant de partir, beaucoup faisaient dire dans la chapelle Sainte Catherine, une messe par un capucin ou par un cordelier dont les couvents étaient tous proches.

Pour les voyageurs, les petits colis et les lettres, la poste d'eau assurait le service d'Agen à Bordeaux, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi.

Les Consuls étaient tenus de veiller à ce que les personnes fussent installées confortablement sur les bateaux qui devaient partir à l'heure dite.

Les voyages par eau, plus faciles sous certains rapports que les voyages par terre, n'étaient pas garantis contre les mauvaises rencontres ou les naufrages. Il était interdit aux postes d'eau des autres villes de naviguer le même jour que les bateaux agenais.

A Tonneins, en 1619, une ridicule querelle avait opposé Tonneins-Dessous et Tonneins-Dessus.

Tonneins-Dessous avait un poste d'eau qui partait tous les dimanches pour Bordeaux. Les Consuls de Tonneins-Dessus décidèrent d'avoir, eux aussi, leur poste qui partirait à la même heure, le même jour.

La Jurade de Tonneins-Dessous estimant qu'elle était la seule à avoir ce droit et que son privilège était menacé, protesta. Sans résultats.

Alors, le 3 juin, les Consuls et Jurats de Tonneins-Dessous se rendirent en corps au Quai de la Barre. Ils firent arrêter la poste de Tonneins-Dessus au moment où elle passait dans le courant, s'emparèrent des colis et des lettres qu'elle transportait et firent conduire le patron du bateau à la prison de la commune.

L'affaire fit du bruit et fut portée devant la Parlement de Bordeaux. Il s'en suivit un interminable et coûteux procès mais Tonneins-Dessus finit par l'emporter.

En 1746, de son côté, le duc d'Aiguillon avait voulu établir des services de bateaux dans les ports de son duché. Les Agenais s'y opposèrent formellement et eurent gain de cause.

Autres gens que le fleuve faisait vivre illégalement, les pirates, les voleurs de Garonne qui provoquaient des naufrages ou attaquaient, la nuit, pour les piller les bateaux amarrés près des rives.

La pêche était active et les pêcheurs professionnels, "les pescaires" nombreux. Le droit de pêche pouvait s'élever jusqu'à 300 livres. On pêchait l'esturgeon, le saumon, les lamproies, l'alose et les autres poissons à l'épervier avec des bateaux à filet tournant "la birole" et l'alose avec de grands filets.

La Garonne était, non seulement un fleuve frontière entre la Guyenne et la Gascogne mais une grande voie d'échange et d'un commerce qui s'étendait jusqu'en Méditerranée, grâce au canal du Midi.

Aussi n'avait-on pas cessé d'œuvrer pour améliorer son cours (Dès 778, des travaux avaient été ordonnés par Pépin d'Aquitaine.) faire disparaître les îles, réduire les gaules, consolider les berges, protéger la vallée des inondations.

Les "batardeaux" étaient de petites digues provisoires à la porte des maisons, les "terrats", des plateformes au-dessus du niveau pour servir de refuge au bétail et aux animaux, les "mattes", des levées de terre pour protéger les fermes. Les digues et les pierres avaient l'inconvénient d'aggraver la violence du courant.

En 1830, un plan général avait été mis en chantier par l'ingénieur Baumgarten. Dix ans après, les travaux étaient terminés transformant la Garonne en un fleuve à chenal profond, à lit unique, large de 150 mètres et à débit moyen.

La navigation à vapeur avait fait son apparition dès 1828. Elle était active et les voyageurs nombreux. Le "Courrier de Marmande" le "Lot-et-Garonne" assuraient un service régulier.

En 1830, un bateau à vapeur, "l'Omnibus" de 25 mètres de long et de 8 mètres de large avait assuré, pour la première fois, la liaison fluviale Bordeaux, Toulouse en 16 heures.

En 1838, Stendhal qui voyageait sur le bateau à roues assurant le service entre Bordeaux et Agen faillit faire naufrage à Port Sainte Marie. Il arriva avec 5 heures de retard à Agen où il prit la diligence pour Toulouse.

Le creusement du canal latéral à la Garonne, de Castets à Toulouse qui, raccordé au canal du Midi, devait permettre de relier l'Océan à la Méditerranée, avait été décidé en 1838. Le canal devait franchir la Garonne à Agen par un ouvrage d'art audacieux pour l'époque car "on faisait passer l'eau sur l'eau", grâce à un pont-aqueduc de 23 arches et de 580 mètres de long. Le duc d'Orléans, le fils de Louis Philippe vint, le 25 août 1839, en poser la première pierre. Le canal, dont le faible courant et l'absence de crues paraissaient justifier la réalisation, avait l'inconvénient, sur ses 193 kilomètres d'obliger les bateliers à franchir 53 écluses.

Dans les premières années du Second Empire, on n'avait encore construit en France qu 3 000 km de voies ferrées. L'Aquitaine ne disposait alors que d'une seule ligne de 52 km. Bordeaux - La Teste. La création de la Compagnie du Midi allait permettre la réalisation de la grande transversale Bordeaux - Cette.

Mais que faire du canal latéral à la Garonne qui était sur le point d'être terminé ? On avait songé à le supprimer pour y asseoir la voie ferrée. Elle aurait été ainsi placée au-dessus du fond marécageux de la cuvette du canal mais au-dessous du niveau des fortes crues de la Garonne. C'était impensable.

On avait fini par conserver le canal et par établir le tracé de la ligne sur la rive droite du fleuve. Les travaux avaient commencé en 1852 financés en grande partie par les frères Péreire, les banquiers de Napoléon III.

Les divers tronçons de la ligne furent inaugurés séparément ; celui de Bordeaux-Tonneins, le 2 décembre 1855 par le Cardinal Donnet. L'arrivée du premier train dans la gare pavoisée avait donné lieu à une grande fête avec musique et salves d'artillerie. Les 96 km avaient été parcourus en moins de deux heures.

L'inauguration générale de toute la ligne eut lieu le 2 avril 1857. Toutes les gares étaient décorées et pavoisées. On avait même orné les maisonnettes des gardes-barrières de guirlandes, de fleurs, d'écussons, de drapeaux. Deux trains d'honneur, partis l'un de Cette, l'autre de Bordeaux, arrivèrent à la même heure à Toulouse, malgré la pluie et, le soir, un dîner de 600 couverts fut servi au Capitole.

Alors que le travail gigantesque de l'aménagement de son cours était terminé, la Garonne allait être la victime du canal et de la voie ferrée.

Ce travail gigantesque était désormais inutile. La navigation allait peu à peu disparaître en même temps que les gens de rivière, les mariniers, les maîtres de bateaux et les métiers que le fleuve faisait vivre.

Les crues de la Garonne surprennent parfois et déjouent les prévisions, en raison de la fonte des neiges, de l'importance des pluies, des confluences, de la vitesse d'écoulement des eaux, du rôle des affluents, du fait, par exemple, que le Tarn et le Lot donnent, ou non, en même temps.

En deux siècles, on a noté près de 50 crues. Il y a une grande inondation tous les 20 ou 30 ans. Une des plus anciennes connues est celle de 580.

"En octobre, raconte Grégoire de Tours, le pays fut accablé d'un tel déluge d'eau que la pluie ne cessa de tomber pendant 12 jours. Les rivières sortirent des limites qu'elles n'avaient jamais franchies. Il fut impossible de semer. Beaucoup de troupeaux furent perdus. L'inondation caus un grand dommage".

En 592, un nouveau débordement dévasta le pays. "La misère était telle que l'on faisait du pain avec des racines de fougère. Les plus affamés se jetaient sur des herbes humides qui les faisaient enfler et périr misérablement".

En 1435, les bateaux passaient à Agen par-dessus les murailles de la ville. On croyait alors que l'inondation était un châtiment du Ciel comme la peste. On exposait le Saint Sacrement et, par des prières ferventes, des processions, on implorait la clémence divine.

En 1522, l'eau atteignit à Agen, le maître autel du Couvent des Augustins.

En juillet 1578, la vallée dut éprouvée par une terrible inondation. "La pluie n'avait cessé de tomber du 2 au 15 juillet. Tous les cours d'eau avaient débordé avec une si grande précipitation qu'ils avaient inondé tous les champs. En se jetant avec rapidité dans la Garonne, ils l'avaient tellement enflée qu'elle avait envahi toutes les plaines avoisinantes, les avait ravagées par l'enlèvement de la plus grande partie des foins coupés, couvrant les prairies de vase et de bourbiers. Elle avait causé grand dommage à tous les champs ensemencés en blé, seigle, orge, chanvre, millet et tous autres menus grains dont la récolte était prête à couper et qu'elle avait couverts d'un limon puant et épais". La perte était considérable. Les vignes, elles-mêmes, étaient encombrées de boue et de graviers.

Pierre Laval, procureur fiscal de Tonneins-Dessus, en accord avec les Consuls, envoya une requête au Sénéchal. Il évoquait le ravage extrême causé par le débordement et l'état de vive souffrance des habitants qui imploraient la clémence de Sa Majesté pour soulager leur profonde misère. Mais en 1578, à Paris, Henri III avait d'autres chats à fouetter. Il ne répondit pas.

En 1604, une désastreuse inondation dévasta la vallée, emportant 4 ponts, ruinant nombre de maisons.

Henri IV, sensible aux ravages causés par la crue, écrivit à Sully : "Mon ami, pour ce qui touche la ruine des eaux, Dieu m'a donné mes sujets pour les conserver comme mes enfants. Que mon Conseil les traite avec charité. Qu'on les secoure de tout ce qu'on jugera que je pourrai faire". On mit à profit ces bonnes dispositions pour demander une réduction des tailles.

L'hiver 1623 fut terrible. Pendant trois semaines, la campagne resta couverte de neige. Les charrettes passaient sur la Garonne prise par les glaces.

Lors de la crue de 1652 beaucoup de riverains furent surpris dans leur lit. On sortait les gens en bateau par les fenêtres. On alla de même chercher deux beaux pourceaux vivants qui étaient accrochés aux branches d'un arbre.

En 1770, il y eut deux églises et des centaines de maisons détruites. Cet "eygat des Rameaux" avait été précédé par 9 jours de pluies diluviennes. On avait exposé le Saint Sacrement et imploré avec ferveur la clémence divine. Le nombre des animaux noyés était tel qu'on interdit de vendre de la viande, en dehors de la juridiction de Bordeaux.

L'hiver de 1830, comme l'avait été celui de 1709 fut particulièrement rigoureux. Le thermomètre descendit à moins 19 degrés Réaumur. La Garonne était prise par les glaces. On pouvait la traverser à pied et en voiture. Le bétail mourait dans les étables. Les plus gros chênes se fendaient avec fracas. Tous les arbres fruitiers étaient frappés de mort. Des loups venus des Pyrénées étaient signalés dans la plaine.

En 1833 fut décidée la construction à Tonneins d'un pont suspendu et, en 1842, l'église Saint-Pierre, construite au bord de la Garonne et qui menaçait ruine, fut déplacée et rebâtie là où elle se trouve actuellement.

Le 16 janvier 1843, à la suite d'une très forte crue, le commissaire de police, M. Bertrand se noya en allant porter secours aux sinistrés. (Près de l'étang de la Mazière, ancien faux bras de la Garonne, se trouve un trou d'eau très profond appelé "le trou du commissaire". C'est là que M. Bertrand aurait trouvé la mort.)

Le 24, une aéronaute, la dame Larquet, au cours d'une ascension en ballon, était tombé dans la Garonne, devant Tonneins. Personne n'osait aller à son secours. Plonger en janvier dans l'eau froide ! C'est finalement, un courageux citoyen, M. Mirabail qui la sauva, au péril de sa vie. On ne sait si par la suite, il l'épousa.

L'année 1854, fut marquée par une sécheresse extraordinaire. Du 15 août au 4 octobre, il ne tomba pas une seule goutte d'eau. La Garonne était si basse que le service des bateaux à vapeur avait dû être interrompu.

Par contre, l'année suivante, en juin, une terrible crue rappela, par les dégâts causés celle de 1770, de sinistre mémoire, l'eau était montée avec une étonnante rapidité. Beaucoup de maisons furent détruites, le bétail noyé, les récoltes dévastées. Les digues, un peu partout avaient cédé. Il avait fallu porter secours aux malheureux réfugiés sur le toit des fermes. (Le montant des dommages s'élevait à plus de 24 millions de franc-or.)

L’abbé Lanusse, alors curé de Monheurt, avait reçu de l'empereur Napoléon III la médaille du courage. Il avait sauvé tant de gens que "c'était à croire, disait-on, qu'ils le faisaient exprès pour être sauvés par lui".

En 1856, il plut tellement que la Garonne sortit 5 fois de son lit, en avril, en mai et en juin.

Le jour de la Pentecôte, l'eau dépassa trente pieds. Des familles entières appelaient au secours sur le toit des fermes encerclées. Des centaines de bœufs, de veaux, de vaches, de cochons avaient été amenés à Tonneins dans la ville même. 87 000 franc-or d'indemnités furent distribués aux sinistrés. On fut obligé, cette année-là, de semer trois fois.

L'année 1874 avait connu une inhabituelle sécheresse hivernale et il n'avait guère plu durant l'hiver 1875 et au printemps. Cependant l'inondation du mois de juin "lou gran eygat de la Saint Jean" fut l'une des plus désastreuses que la vallée de la Garonne ait connue. La crue commença le 24 juin. L'eau montait de 30 à 35 cm à l'heure. Mais dans la nuit du 24 au 25 ce fut la catastrophe. Dans la plaine, la Garonne qui avait retrouvé son ancien lit de l'époque diluvienne dévalait comme un torrent avec un débit de 10 000 m3-seconde ; un véritable mur d'eau, de 1 mètre de haut, emportait tout sur son passage. Un peu partout, les mattes, les digues de protection avaient cédé. L'eau était montée avec une rapidité prodigieuse, surprenant dans leur sommeil les malheureux qui n'avaient pas abandonné leur ferme et qui, réfugiés sur les toits, appelaient désespérément au secours.

Du Pech-de-Bère, on découvrait une nappe jaunâtre, de 5 km de large, ample come un bras de mer.

Au Mas d'Agenais, les eaux de la Garonne s'étaient jointes à celles du canal.

Le maire de Tonneins, le docteur Desclaux avait aussitôt organisé les secours donnants lui-même l'exemple, malgré ses 68 ans. Il avait, pendant deux jours et deux nuits, inlassablement, avec des volontaires, les citoyens Picot père, Guitton, Dupouy, Domingue, et un pêcheur surnommé "Cosaque", secouru les gens cernés par les flots, cramponnés à leur toiture ou réfugiés dans les arbres, sauvant de nombreuses vies humaines. A Lagruère, à Lamarque, à Fauillet, de courageux sauveteurs s'étaient de même dévoués.

La compagnie Gironde-et-Garonne avait laissé un bateau à vapeur sous pression pour porter secours aux sinistrés. La ligne du chemin de fer Bordeaux-Toulouse était coupée entre Colayrac et Saint-Hilaire. (La circulation ne put être rétablie que le 13 juillet.)

A Agen, des arbres du Gravier avaient été déracinés, les barraques des foires de juin emportées, le ponton des bateaux à vapeur que le flot avait arraché, était venu s'écraser contre les piles du pont-canal.

On entendait la nuit, dans la vallée le grondement du fleuve semblable au bruit de l'océan. Devant l'étendue du désastre on avait dit, comme en 1770, des prières publiques.

A Sénestis, où l'eau avait submergé les toitures d'un certain nombre de fermes, les habitants avaient passé la nuit dans les arbres.

M. de Luppé, conseiller général du Mas d'Agenais, parcourait la plaine distribuant des vivres aux sinistrés, secourant les gens en danger. Les barques convoyées par le sous-préfet de Marmande avaient recueilli 150 personnes. Les digues de Fourques et de Caussan avaient craqué. A Marmande, les sauveteurs avaient été nombreux et valeureux : le notaire, Maître Darlan, le chef de musique Manès, le commissaire de police Montet, le cafetier Garroste, le charpentier Picot, le sabotier Ducos, Henri d'Auber de Peyrelongue avaient sillonné la Garonne pendant quatre jours. Des mariniers comme Layssac et Duthil, des pêcheurs, le garde de navigation Chabry, des citoyens Boisvert, Massat, Roussel, Bentajou, Jarleton s'étaient dévoués corps et âmes.

Dans le département, 64 communes avaient été inondées, 600 maisons détruites. Il y avait eu 30 morts dont 15 à Tonneins, 4 à Sénestis, 4 à Marmande. A Coussant, malgré la promptitude des secours, on déplorait la disparition d'une femme et d'un enfant d'une dizaine d'années. Deux maisons s'étaient effondrées. L'église avait souffert. Les pertes étaient évaluées officiellement à 25 millions de franc-or, mais certains parlaient de 90 millions.

La crue avait raviné les berges du fleuve, défoncé les chemins de halage, déraciné des peupliers, comblé une partie du canal latéral.

On avait retrouvé noyés 537 bœufs, vaches ou veaux dont 150 à 200 pour la seule région de Marmande.

Par bonheur, le Lot n'avait pas donné autant que la Garonne, le Tarn et les autres affluents, sans quoi le désastre eût été irréparable.

La vallée offrait un lamentable spectacle de désolation avec ses maisons ruinées, ses récoltes dévastées, ses arbres abattus, ses coulées de galets, ses champs recouverts de graviers ou parsemés de cadavres d'animaux, au ventre gonflé.

Le Président de la République, le maréchal Mac Mahon arrivé le 29 juin à Agen, visita jusqu'au 2 juillet les localités qui avaient le plus souffert.

"Vous avez, déclara-t-il, subi des désastres au-dessus de toutes expression. Nous ferons tout notre possible pour adoucir votre sort". Il ajouta "que les champs de bataille de Magenta et de Reichoshoffen ne lui avaient pas offert de spectacle plus douloureux".

Il vint à Tonneins et à Marmande accompagné du Préfet, de M. de Bastard, de M. de Luppé et de Mgr Fonteneau.

Dans les deux villes, il se fit présenter les courageux sauveteurs et décora de la légion d'honneur, à Tonneins M. Desclaux et, à Marmande, le capitaine de gendarmerie Darrocles et les citoyens Bibes et Bousquet.

On avait vendu aux enchères, au profit des sinistrés, pour 30 000 franc-or les épaves laissées par l'eau en se retirant : des charrettes, des barriques, des meubles, des troncs d'arbres.

Un immense mouvement de générosité avait soulevé la France entière mais le 14 septembre, le 3 et le 10 novembre, de nouvelles crues aggravèrent les dommages causés par "Lou gran cygat de la Saint-Jean".

On n’avait pas eu le temps de réparer les mattes et les digues et l'eau s'était engouffrée facilement dans les brèches encore béantes.

Pour couronner le tout, après un hiver rigoureux, il y eut encore deux inondations en mars et avril 1876, et une en février 1879 une crue subite qui avait obligé les gens surpris à se réfugier dans les arbres et qui, à Bordeau, avait inondé des centaines de logements.

Inondations aussi en 1918 et en mars 1927.

La crue du 5 mars 1930, aussi désastreuse que celle de 1875, fut le fait du Tarn, de l'Aveyron, de l'Agout et du Lot à la suite de pluies diluviennes et de l'épais manteau de neige du Massif Central qu'un soudain redoux avait fait fondre.

Le Tarn roulait 5 000 m3 à la seconde, l'Aveyron, 3 000, le Lot 2 000.

A Moissac, la rupture du pont « Cacors » entraîna une terrible catastrophe. Les spectateurs d’un cirque balayé par les flots furent noyés.

A Agen, une bonne partie de la ville se trouva sous les eaux, la côte ayant approché celle de 1875. Seul, le quartier de l’église des Jacobins était émergé.

Beaucoup d’Agenais qui, selon une vieille habitude, étaient allés sur le pont de pierre pour voir la Garonne furent encerclés et obligés d’y passer la nuit.

Le fleuve charriait des débris de toutes sortes, des meubles, des objets hétéroclites, des troncs d’arbres.

A Tonneins, l’eau atteignait le parapet du pont nouvellement construit. On vit passer un porc vivant sur le dos auquel se cramponnait un chat aux griffes enfoncées désespérément dans la chair rose.

Plus de 200 personnes étaient mortes dont 120 à Moissac. 3 000 maisons avaient été détruites. De nombreuses familles étaient sans ressources et sans abri.

L’illustration » soulignait que « ce que la fureur des hommes avait fait, en 4 ans de guerre, dans le Nord et l’Est de la France, les eaux l’ont fait en 4 jours sans le Sud-Ouest ».

Le Président de la République, Gaston Doumergue et le Président du Conseil, s’étaient rendus à Moissac. Un jour de deuil national avait été décrété et une souscription nationale lancée.

En 1952, vingt-deux ans plus tard, la Garonne atteignit 10 m 30 à Tonneins mais c’est en décembre 1981 que la vallée subit une crue comme on n’en avait pas connu depuis longtemps.

Plusieurs jours de pluies incessantes et d’orages (il était tombé en 24 heures autant d’eau que durant tout le mois de novembre) avaient grossi le Gers, le Tarn, l’Aveyron et le Lot et causé la crue de la Garonne.

En certains endroits, les côtes de 1930 et de 1952 avaient été dépassées, des digues avaient été rompues. Dans la vallée, les routes étaient coupées. Des centaines de personnes appelaient au secours dans les fermes cernées. Des villages, comme Monheurt étaient isolés. A Bordeaux l’eau avait envahi les bas quartiers de la ville.

Le 15 décembre, le plan Orsec avait été déclenché mais le froid et les intempéries aggravaient la situation.

Le fleuve continuait à charrier du bois, des épaves. A Tonneins, on s’employait à dégager la première pile du pont où, à chaque inondation, s’accumulent le bois, les débris, au point de former une île appelée par les riverains « l’île des rats ».

Les renforts venus de plusieurs départements de Menton, des Bouches-du-Rhône, de Narbonne, de Carcassonne, de Lézignan, avec des bateaux, s’étaient joints aux soldats du génie de Castelsarrasin, déjà à pied d’œuvre, aux pompiers et aux sauveteurs, inlassablement sur la brèche.

300 pains avaient été transportés à Villeton par hélicoptère. Beaucoup de maisons que l’eau, lors des crues précédentes, n’avait jamais atteintes, étaient cernées. Au centre de secours, ou le téléphone sonnait sans arrêt, régnait une activité intense et fiévreuse.

Un bateau de sauveteurs était signalé comme allant à la dérive avec 8 personnes à bord. Toutes les embarcations disponibles partirent pour essayer de l’arrêter avant le passage dangereux des Roches. Ce qui, heureusement fut fait. Trois imprudents, qui à Sénestis s’étaient aventurés sur le fleuve, dans une frêle embarcation, furent aussi sauvés.

La crue n’avait pas été meurtrière comme celle de 1930 mais lorsque la Garonne s’était enfin retirée le spectacle était désolant, comme après toutes les grandes inondations. Toutes défoncées, cultures ravagées, coulées de boue et de graviers. En Lot-et-Garonne, 20 000 ha avaient été noyés et les dégâts évalués à 250 millions de francs.

Les riverains, dont le mode de vie avait changé, avaient désappris à vivre avec le fleuve. Beaucoup s’imaginaient que l’eau ne les atteindrait pas. Le remembrement, le nivellement des digues, rendaient cependant très vulnérables les maisons isolées.

De tous temps, naturellement, on a cherché à lutter contre les crues, à s’en protéger. Mais que faire ? Ce n’est pas facile. Lors d’une inondation ordinaire, le volume des eaux est de plusieurs centaines de millions de m3 et pour les grandes crues, des milliards.

On a construit des digues, des mattes, fait des levées de terre autour des fermes, établi des « terrats » pour le bétail.

On a préconisé de créer des barrages, des réservoirs écréteurs de crue. Un projet suggérait de creuser un canal reliant la Garonne au bassin d’Arcachon.

Haroun Tazieff, qui avait survolé en hélicoptère la vallée inondée a, au cours d’une conférence de presse, déclaré qu’au lieu d’opérations ponctuelles cherchant à protéger telle ou telle ville, tel ou tel quartier au détriment des villages ou des régions situés en aval, il fallait envisager l’amélioration de l’ensemble du bassin fluvial et que tous ceux qui construisaient dans la zone inondable devaient être conscients des risques qu’ils couraient et prendre une assurance.

Quant à l’annonce des crues, jadis on tirait le canon, on sonnait la grosse cloche ou le tocsin (à Caumont, on jouait du cor de chasse) à Tonneins régissait la voix aiguë de la sirène des pompiers, suivant un code établi.

Grâce à l’ordinateur, un système très moderne permet désormais d’alerter 36 heures à l’avance, toutes les communes menacées. Des bateaux à turbo-propulseur ont été attribués à Agen, Tonneins (le D’Artagnan) Marmande et Villeneuve .

En 1979, les sénateurs Bordeneuve et Caillavet avaient proposé la création d’une Société Nationale pour l’aménagement de la Garonne avec quatre points de vue : la navigation et la lutte contre les inondations, l’irrigation, l’utilisation de la puissance hydraulique, le tourisme.

L’inondation de juin 1992, après la sécheresse des années précédentes, a été véritablement une surprise. Certains allaient même jusqu’à affirmer que les crues ne se produisaient jamais, en juin. Ce qui était faux.

La côte d’alerte ayant été franchie, on assista au spectacle habituel : maisons cernées, routes coupées dont la N 113 à Robinson avec déviation par la route de Clairac.

Les pompiers de Tonneins avaient mis à l’abri une quinzaine de caravanes du camping municipal et, à Gaujac, on avait fait la même chose pour du bétail.

A Agen au terrain des Cressonnières, les gitans avaient été invités à déménager ainsi que les forains de la traditionnelle foire de juin, installer sur le Gravier.

Puis ce fut la décrue et la découverte des dégâts causés aux cultures de la plaine.

La navigation sur la Garonne a été tué par le canal latéral, le chemin de fer et la route. En 1875, il y avait un service Castelmoron-Bordeaux et, avant la guerre de 1914, cinq bateaux faisaient encore Villeneuve-sur-Lot-Bordeaux.

Avec la navigation ont aussi disparu les métiers du fleuve, les mariniers, les maîtres de bateaux. Ne demeure qu’un faible espoir de renaissance : La navigation de plaisance.

Jean CAUBET

"Monheurt, une petite place de sûreté de l'Agenais"

Voici ce travail de l’historien Jean Caubet. Nous l'avons illustré avec de cartes postales anciennes du village grâce à un cartophile, qui souhaite garder l’anonymat, qui souhaite garder l’anonymat, et nous avons été aidés par Michel Bazas.

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Monheurt était l'une des places de sûreté accordées en Agenais par l'Edit de Nantes aux protestants. On a fort peu de renseignements sur son passé. On pense que Gérard, le premier abbé de la Grande Sauve, aurait fondé, vers 1050, un prieuré sur une terre ajoutée par Etienne de Caumont à d'autres donations.

À la suite d'un conflit entre l'abbaye de la Grande Sauve et celle de Saint-Sever, Gérard aurait décidé de bâtir une chapelle sur la terre de Maniort. L'abbé de Saint-Sever, Arnaud d'Estias, voulut s'y opposer mais quand la chapelle fut bâtie, des maisons se groupèrent autour d'elle. Maniort devint un prieuré auquel, le conflit s'étant apaisé, Forcerius, le nouvel abbé de Saint-Sever, céda vers 1149 les dîmes de Saint-Christophe.

Le prieuré fut le berceau d'une bastide. En 1286, Guillaume de Pins, damoiseau, reconnaissait tenir du roi d'Angleterre, suzerain de l'Agenais, le château de Monheurt. Mais il n'était que le coseigneur de la bastide avec Vital de Lupiac.

Lorsque éclata l'interminable querelle dynastique de la guerre de Cent Ans et qu'après la rupture de la trêve de Malestroit, Derby, envoyé par Edouard III, eut débarqué à Bayonne, en juillet 1345, les Anglais entrèrent facilement dans Bordeaux et prirent Bergerac.

Derby, après s'être emparé de Sainte-Bazeille et de Meilhan, se présenta devant Aiguillon qui, "à la pointe de deux grosses rivières portant navires" était, avec son château, une place très forte. Le gouverneur lui ouvrit les portes de la ville, le 20 août. Derby laissa à Aiguillon une garnison de 1 600 hommes d'armes anglais et gascons sous le commandement d'Alexandre de Caumont et de Gautier de Mauny.

Emu par les faciles conquêtes de Derby, Philippe VI de Valois décida d'envoyer en Guyenne son fils, le prince Jean, avec une puissante armée. Les préparatifs durèrent tout l'hiver et le prince entra en campagne au printemps de 1346.

Les Anglais s'étaient emparés de Damazan, de Monheurt et de Tonneins. Le prince reprit ces petites places mais échoua devant Aiguillon qu'il dut abandonner en dépit de furieux assauts, le 20 août, après un siège de cinq mois (Damazan avait résisté quinze jours).

Monheurt connut ensuite les vicissitudes de la guerre de Cent Ans, la peste noire, la chevauchée du Prince Noir, les patients efforts de Charles V, la folie du roi Charles VI et l'ultime libération par Charles VII et ses valeureux capitaines : La Hire et Poton de Xaintrailles. Mais le patrimoine du prieuré en sortit très éprouvéIl ne fut plus qu'un bénéfice. Le prieur (le dernier se nommait Dom Brioude) percevait toutes les dîmes de la paroisse et donnait 1 300 livres au curé pour sa portion congrue.

Monheurt, où la Réforme avait fait des adeptes, ne pouvait rester à l'écart des querelles religieuses ainsi qu'en témoigne la lettre envoyée au roi, le 14 octobre 1560, par le Parlement de Bordeaux :

"Le curé de Monheurt, en Agenais, s'est vu plaindre de ce que, après avoir fait le service divin, un jour de dimanche, environ dix heures du matin, ayant fermé les portes de l'église suivant les arrêts de votre cour afin que telles prédications prohibées ne se fassent en icelle et que le peuple ne fût séduit, un grand nombre de gens, aucuns armés d'épées, avaient blessé le curé et baillé à son vicaire, par derrière, cinq coups d'épée à travers le corps et les eussent tués, n'eût été qu'ils trouvèrent moyen de se retirer, lesquels excès furent faits parce que ledit curé et son vicaire ne leur voulaient bailler la clé de l'église pour faire prêcher un ministre qu'ils avaient mené lequel ils firent prêcher par force".

En mars 1565, la petite cité vit passer le jeune roi Charles IX qui descendait la Garonne sur le bateau que lui avaient offert les Capitouls de Toulouse. La reine Catherine de Médicis, qui avait entrepris à travers la France un grand voyage, était entrée à Agen, le 24 mars, accompagnée de ses fils, de la jolie Marguerite de France (qui devait devenir célèbre sous le nom de la reine Margot), du jeune Henri de Navarre, du connétable Anne de Montmorency, du chancelier Michel de l'Hospital et du fameux "Escadron Volant" de ses cent cinquante demoiselles d'honneur.

Le 27, le roi avait dîné à Port-Sainte-Marie et couché à Aiguillon tandis que cavaliers, coches, litières et chariots de la Cour suivaient par la route. Le lendemain, il était reparti pour Marmande.

Après l'Édit de Pacification d'Amboise, Monluc avait été nommé lieutenant du Roi en Guyenne. Pendant plusieurs années, "faisant tantôt le doux et tantôt le colère", il avait maintenu l'ordre dans la province, envoyant impitoyablement à la potence tous ceux, catholiques ou huguenots, qui auraient pu être tentés de le troubler.

Mais il savait que la paix restait précaire, que les capitaines protestants fourbissaient leurs armes et recrutaient des hommes. Il avait été chargé secrètement de surveiller Jeanne d'Albret et il avait disposé ses compagnies à Port-Sainte-Marie et à Aiguillon pour l'empêcher de quitter l'Albret, mais lorsque les hostilités reprirent en 1567, il la laissa échapper. Elle lui fila en somme entre les doigts, réussit à gagner à Tonneins avec son fils, le jeune Henri de Navarre, et à rejoindre à la Rochelle l'armée protestante commandée par l'amiral Coligny.

Après Jarnac et Moncontour, alors que l'armée des Princes descendait vers la Guyenne, le capitaine Marchastel, avec trois ou quatre cents chevaux, passa par Tonneins, traversa la Garonne, occupa Monheurt et Damazan puis, apprenant que Monluc avait franchi le fleuve au Port-de-Pascau, se replia sur Le Mas-d ‘Agenais.

Il voulait aller rejoindre l'armée de Montgoméry qui venait du Béarn. Monluc dégagea Damazan et essaya à Buzet de barrer la route à Marchastel mais celui-ci, par une audacieuse marche de nuit, réussit à passer et rejoignit Montgoméry à Grenade-sur-Adour.

Lors de la guerre des Amoureux, Henri III irrité par la prise de Cahors, avait ordonné au maréchal de Biron de mener "une guerre implacable, la plus forte qu'il pourrait". Biron, parti de Bordeaux le 20 juin 1580 avec les troupes et de l'artillerie, prit Le Mas-d ‘Agenais et Monheurt avant d'aller mettre le siège devant Gontaud "où il y avait un château assez fort". La ville fut emportée d'assaut, le 13 juillet, ses habitants massacrés, ses maisons pillées et incendiées, "cent vingt soldats passés au fil de l'épée, trois des capitaines pendus et, avec eux, cinq bourgeois des plus séditieux".

Biron, dont l'armée était décimée par une curieuse maladie "la Michelle" offensa gravement la reine Margot en bombardant maladroitement Nérac et, après la paix de Fleix, fut remplacé par M. de Matignon.

Par la suite Monheurt fut pris et repris notamment par Matignon qui, le 12 janvier 1587, écrivait au roi qu'il s'était acheminé jusque à Tonneins "pour aller attaquer la ville de Monheurt et le fort de Nicole qui sont sur la Garonne et empêchent la navigation".

Il se plaignait de son manque de moyens, souhaitait avoir une bonne troupe de lansquenets, demandait l'établissement de magasins de vivres et l'envoi de poudre à Nantes "où il l'irait quérir".

Après la longue et dure reconquête du royaume par Henri IV, après son abjuration et la défaite des Espagnols, l'Édit signé à Nantes, le 15 avril 1598 par Henri IV, et la paix de Vervins conclue trois semaines plus tard, furent accueillis dans toutes les cités protestantes avec soulagement. Les guerres de religion ainsi que la guerre étrangère étaient terminées. La liberté de conscience, la liberté de culte étaient reconnues aux Réformés ; des places de sûreté leur étaient accordées. Après trente années de luttes sans merci, leur chef était roi de France.

A Nérac, on alluma trois grands feux de joie.

Bien que le Parlement de Bordeaux n'eût enregistré l'Edit qu'avec réticence et seulement le 8 février 1600, les haines religieuses s'apaisèrent : les catholiques et les protestants recommencèrent à vivre en bonne intelligence. Partout, on se mit à l'œuvre pour relever les ruines accumulées. Mais, en 1604, une désastreuse inondation de la Garonne dévasta la vallée, emportant quatre ponts, ravinant les chemins, laissant des traînées de galets, ruinant bon nombre de maisons. Henri IV, sensible aux ravages qu'avait causés la crue, écrivait à Sully :

"Mon ami,

Pour ce qui touche la ruine des eaux, Dieu m'a donné mes sujets pour les conserver comme mes enfants. Que mon Conseil les traite avec charité. Qu'on les secoure de tout ce qu'on jugera que je pourrai faire.

Je finirai, vous assurant que je vous aime bien.

Henri"

 

On profita de ces bonnes dispositions du roi pour lui demander un dégrèvement des tailles.

"Vous serez averti, écrivait en 1610, Denis Ricault, avocat au Parlement de Bordeaux, que notre bon Roi a été tué à Paris étant dans son carrosse et le coup ayant été porté en la tétine gauche et ce par un Angoumois, lequel fut pris sur l'heure. Messieurs d'Epernon et de Monbazon étaient dans le carrosse. Le Roi mourut en moins de rien avec ces mots : "Mon Dieu ! Ayez pitié de moi !" La Reine a été déclarée régente par arrêt du Parlement. Monseigneur le Dauphin a été sacré Roi... Cette mort ne peut apporter que mille maux et remuements."

La nouvelle de l'assassinat avait mis cinq jours pour parvenir en Agenais. L'émotion parmi les protestants fut considérable. Les rumeurs de complot, la présence du duc d'Epernon aux côtés du Roi et les conditions dans lesquelles le meurtre avait été commis, accrurent l'inquiétude générale.

"La France, avait dit Sully en apprenant la mort de son maître, va tomber dans d'étranges mains."

Les guerres de religion n'allaient-elles pas recommencer ? A Aiguillon, la Jurade s'était aussitôt assemblée. A Nérac, la garde avait été renforcée aux murs, dans les tours et sous la halle. Placé dans le clocher de l'église, un guetteur devait signaler immédiatement l'approche de toute troupe de cavaliers.

Le 25 mai, le duc de La Force, envoyé par Sully, arriva à Nérac. Il tint conseil avec les consuls, approuva les mesures de sécurité qui avaient été prises, recommanda de ne pas relâcher la vigilance. Il fallait surtout éviter que la ville ne fût prise par surprise.

Quand le jeune roi Louis XIII fut sacré à Reims, il jura "d'extirper l'hérésie" mais, en même temps, il confirma les dispositions de l'Édit de Nantes.

Sully n'était plus gouverneur de la Bastille, ni surintendant général des Finances. Devenu gênant pour la Régente car il voulait empêcher la dilapidation du trésor qu'il avait laborieusement amassé, il s'était retiré dans son château de Sully-sur-Loire.

Le caractère de la Reine mère, l'influence qu'avaient sur elle, Concini, les Jésuites et "le parti espagnol", tout cela n'était pas fait pour rassurer les Réformés.

A l'Assemblée de Cercles de Saumur, tenue en 1611, de mai à septembre, ils renforcèrent leur organisation militaire et affirmèrent leur détermination de se défendre. M. de Rohan, le gendre de Sully, avait joué dans cette assemblée un rôle de premier plan. Son éloquence, sa bravoure, sa valeur avaient produit une forte impression.

Le prince de Condé avait été nommé gouverneur de la Guyenne. Il était catholique. Il vint à Agen puis à Nérac où il fit son entrée solennelle, le 17 août. Huit cents hommes armés l'attendaient sous la pluie aux abords de la ville. Reçu par les consuls à la porte Fontindelle, il se rendit à l'église Saint-Nicolas puis au château. Il participa pendant deux jours aux grandes chasses organisées en son honneur dans les forêts voisines, puis il gagna Condom.

Sous prétexte de protester contre les abus de la Cour, les grands seigneurs s'étaient rebellés et réclamaient la convocation des États Généraux. Concini avait traité avec les rebelles, leur accordant pensions, charges et indemnités. Les États Généraux se réunirent, le 10 septembre 1614. Une vaine querelle qui dressa les députés de la Noblesse contre ceux du Tiers État au sujet de la Noblesse de robe, les fit se séparer sans avoir obtenu la moindre réforme.

Les troubles recommencèrent. A Aiguillon, la Jurade inquiète avait ordonné de réparer les murailles "étant à craindre qu'il n'y ait guerre".

La reine Margot était morte le 27 avril 1615 ; l'Agenais qu'elle possédait avait fait retour à la couronne.

La Régente avait engagé à Madrid des pourparlers pour conclure un double mariage : celui de Louis XIII avec l'infante Anne d'Autriche et celui de sa sœur, Elisabeth de France, avec le prince des Asturies.

Ce double mariage se heurta à l'opposition du prince de Condé, du duc de Bouillon, de Mayenne (qui venait d'être nommé gouverneur de la Guyenne) de tous ceux qu'on appelait "les Mécontents". Les princes ne craignirent pas de s'allier avec les protestants eux aussi alarmés.

La Cour était partie le 17 août pour aller chercher la fiancée du roi. La campagne était parcourue par des bandes armées qui ravageaient le pays et cherchaient à soulever les populations contre l'autorité légitime.

Le 26 août, se tint à Tonneins, une assemblée provinciale. Les protestants, réunis dans le temple, prêtèrent solennellement le serment d'union des églises réformées, s'engageant notamment à défendre leur foi et les places de sûreté qui leur avaient été accordées.

M. de La Brosse, au nom du roi, vint leur demander "quelles troupes étaient sur pied, pour quel sujet et quel était leur chef ?" Il lui fut répondu que les protestants s'étaient assemblés "pour leur propre défense et pour celle des Évangiles".

Le 20 septembre, les habitants de Tonneins-Dessous décidèrent "qu'une cotisation serait versée par chacun pour payer les ouvriers employés aux fortifications afin d'interdire l'entrée de la ville aux ennemis de Sa Majesté, perturbateurs du repos public et aux gens de guerre qui rôdaient".

Le 23, les consuls de Clairac avertirent le gouverneur, M. de Lagarde, qu'une troupe d'environ 400 hommes se trouvait sur la rive gauche de la Garonne et méditait un coup de main contre Tonneins. On s'affaira plus encore aux fortifications, on abattit des arbres "pour palissader les portes".

Le mariage de Louis XIII et de l'infante devait être célébré à Bordeaux où la Cour était arrivée, le 7 octobre, sous la protection de l'armée. Deux mille gens de pied et quatre cents cavaliers commandés par Pardaillan et M. de La Force vinrent assiéger Le Mas d ‘Agenais défendu par M. de La Barthe. Le seigneur de Calonges réussit à introduire dans le Château six cents hommes qui "dévastèrent le faubourg, l'église et le couvent des Cordeliers". Ils réussirent même à faire sauter une porte mais Le Mas-d ‘Agenais ne put être pris. L'année suivante, Pardaillan, parti de Monheurt, attaqua et pilla Lagarrigue, menaçant les faubourgs d'Aiguillon.

Après leur mariage, Louis XIII et la jeune reine étaient rentrés à Paris. La paix signée à Loudun le 6 mai 1616 accorda aux protestants de substantiels avantages. Cinq ans plus tard, Monheurt allait se trouver impliqué dans la guerre de Guyenne.

Sur cette photo aérienne de Monheurt cerné par les eaux de Garonne en crue, on peut voir l'ancienne configuration de la petite place de sûreté.

Le 10 mai 1621, les protestants réunis à La Rochelle avaient renforcé leur organisation militaire, divisé la France en huit cercles et appelé tous les religionnaires aux armesLeurs chefs étaient Soubise, Rohan, Trémouille et M. de La Force. Ils voulaient, "suivant les Édits de paix, vivre en sûreté, jouir de leurs biens et avoir le libre exercice de leur religion".

Louis XIII, tout en reconnaissant aux huguenots la liberté de conscience, ne pouvait tolérer ni le petit état qu'ils formaient dans l'État, ce qu'on appelait "leur république minutée à la hollandaise", ni leur rébellion.

De leur côté, les protestants n'avaient pas confiance. On disait que le favori, Albert de Luynes, "avait fait vœu de travailler à leur ruine tout autant qu'il le pourrait et à leur faire la guerre, s'il en trouvait l'occasion". Et aussi qu'il s'était fait donner l'épée de connétable pour écraser l'hérésie.

D'autres affirment au contraire qu'il n'aimait pas la guerre et était opposé à la campagne de Guyenne.

Quoi qu'il en soit, cette campagne fut préparée avec minutie par le roi lui-même.

Déjà, depuis longtemps, le catholicisme avait entrepris la reconquête religieuse du Béarn, et pour la parachever, Bassompierre avait été envoyé vers les Pyrénées. L'armée avait franchi la Garonne en octobre 1620, et pris la route des Landes. Bassompierre avait couché à Capchicot puis avait reçu l'ordre de cantonner en Armagnac.

Louis XIII vint mettre le siège devant Saint-Jean d'Angély et obtint la soumission de M. de Soubise tandis que d'Epernon intervenait en Béarn et en chassait M. de La Force.

On pressait Louis XIII de ne pas aller plus loin. Il répondit "qu'il se trouvait sur le chemin de devenir véritablement roi de France", et il continua sa route vers le Sud.

Le 3 juin, Rohan et M. de La Force se présentèrent devant Nérac. Le conseiller Loyac avait obtenu des consuls néracais que leur ville "resterait dans l'obéissance et le service du Roi" et n'ouvrirait pas ses portes aux deux chefs huguenots.

Mais ils y entrèrent tout de même avec 1 500 hommes, tant à pied qu'à cheval. Accueillis triomphalement, ils présidèrent dans le temple une assemblée populaire au cours de laquelle il fut décidé "qu'on livrerait bataille". Ils s'emparèrent aussi du château que son capitaine, M. de Laporte, ne pouvait défendre, n'ayant sous ses ordres que les hommes envoyés chaque soir par les consuls pour monter la garde.

Le gouverneur de la Guyenne, le duc de Mayenne, était à Bordeaux. Il fut averti de ce qui se passait à Nérac par le président de la Chambre de l'Édit, Pichon, qui avait réussi à sortir de la ville.

Bien que malade et souffrant "d'une fièvre opiniâtre", Mayenne leva six régiments d'infanterie, six compagnies de cavalerie, préleva sept pièces sur l'artillerie du château Trompette et fit appel à tous ses vassaux du duché d'Aiguillon, leur demandant de rassembler autant de soldats qu'ils le pourraient.

Du Béarn, le duc d'Epernon lui envoya un excellent officier, Bertrand de Vignolles, dit La Hire. Il était maréchal de camp et Henri IV, qui l'estimait fort, l'avait marié à Mme de Monluc. C'était un descendant du célèbre La Hire, le valeureux compagnon de Jeanne d'Arc.

MM. de La Force et Rohan avaient quitté Nérac pour rejoindre Tonneins. Ils pensaient qu'en route ils seraient attaqués et auraient voulu partir au point du jour, mais ils n'avaient pu le faire par suite d'un grand orage. Ils avaient parcouru à peu près les trois-quarts du chemin lorsqu'ils se heurtèrent, non loin de Monheurt, dans la plaine à trois compagnies de cavalerie commandées par Vignolles.

Les deux fils de M. de La Force, Montpouillan et son frère, le marquis, étaient en avant-garde avec sept ou huit coureurs. Ils aperçurent les cavaliers de La Hire et se rangèrent derrière une haie, le long du chemin.

Un escadron de M. de Vignolles se détacha et son chef, s'approchant de la haie, cria "Qui vive ?". A quoi, M. de Montpouillan répondit "Vive l’Évangile !".

La situation des protestants était assez critique. Ils n'étaient en tout et pour tout qu'une soixantaine, avec seulement quatorze cuirasses et une vingtaine de mousquets. M. de La Force, qui arrivait au secours de ses fils, criait d'une voix éclatante : "Çà ! çà ! ils nous aboient ; ils sont à nous. Chargeons !".

Les cavaliers du Roi tournèrent bride et rejoignirent dans un champ les deux autres escadrons puis, tous ensemble, "ils firent mine de vouloir donner". Ils furent aussitôt salués de quelques mousquetades. Mais, à cause du grand orage, les armes étaient en mauvais état et M. de La Force, pour donner le change à l'ennemi, criait souvent et fort haut : "Ne tirez pas ! Ne tirez pas avant que je ne vous le dise !".

Les trompettes royales sonnaient la charge. Toutefois, les escadrons s'avançaient jusqu'à vingt pas puis s'arrêtaient tandis que M. de La Force les provoquait, "leur criant incessamment : "ça ! çà ! vient ! vient !" et que des mousquetades en mouchaient quatre ou cinq".

Les deux troupes demeuraient face à face et M. de La Force, pénétrant dans le champ, "fit faire à son cheval, à la barbe de l'ennemi, plusieurs passades", puis il donna l'ordre à M. de Rohan de continuer son chemin en bon ordre tandis qu'il assurerait la retraite avec ses deux fils. Ils se retirèrent ainsi, harcelés par M. de Vignolles qui, à plusieurs reprises, essaya de les ébranler, sans jamais réussir à les enfoncer.

Restait à passer la Garonne. Il n'y avait pas de pont. M. de La Force avait envoyé en hâte au baron d'Eymet, un autre de ses fils, qui commandait à Tonneins-Dessus l'ordre de traverser le fleuve avec deux ou trois cents arquebusiers pour le venir secourir. Ce qu'il avait fait.

La Hire n'avait pu s'emparer des chefs protestants ni les empêcher de passer. Avec Flamarens et Xaintrailles, il alla prendre Lavardac et les moulins fortifiés de Barbaste. Le maréchal d'Aubeterre occupa Moncrabeau.

M. de Roquelaure était arrivé d'Agen avec des renforts.

Le 17 juin, le duc de Mayenne, qui disposait désormais de près de 4 000 hommes, "investit les avenues de Nérac, mit en place ses canons et ouvrit la tranchée".

Pour faire diversion, M. de La Force décida d'attaquer Caumont et son château. Possessions de sa famille, la ville et la forteresse en étaient sorties par le mariage quelque peu forcé d'Anne de Caumont avec le comte de Saint-Paul qui avait pris le parti de la Cour. M. de La Force, qui se considérait comme lésé, n'était pas fâché de reprendre ce qui, jadis, avait appartenu à son oncle, Geoffroy de Caumont. Il pensait ôter en outre à M. de Mayenne "le moyen d'être assisté de Bordeaux d'où lui venaient vivres et munitions" et il l'obligerait à lever le siège de Nérac.

Le château de Caumont était une des places les plus fortes de l'Agenais. Il était admirablement situé pour commander le passage sur la Garonne. Pendant les guerres de religion, ses défenses avaient été "fort multipliées" par son gouverneur, un aventurier picard, Hercule d'Argilemont, qui rançonnait tous les bateaux qui passaient sur le fleuve et commettait toutes sortes de malversations. Condamné pour de nombreux forfaits, il avait été décapité le 20 septembre 1620.

M. de La Force partit de Tonneins au point du jour, franchit la Garonne avec soixante hommes armés et cent cinquante arquebusiers. Six cents soldats devaient suivre. Il emportait une vingtaine d'échelles et des pétards. L'assaut devait être donné en trois endroits différents. "Au milieu, où était la porte, le capitaine Barraud ferait jouer le pétard."

M. de La Force avait choisi d'attaquer à midi, au moment du dîner.

Pour entrer dans Caumont, il fallait enfoncer la porte d'une tour. Le pétard ayant fait long feu, on se servit de la hache. Cette attaque générale, à une heure insolite, avec le grand bruit qui se faisait de tous les côtés, surpris les défendeurs. Le corps de garde fut mis en déroute et les protestants s'engouffrèrent dans la petite ville.

M. de La Force n'y demeura que deux heures. Laissant le commandement au baron d'Eymet, il revint promptement à Tonneins faire provision de munitions, poudre, mèches, farine et autres vivres. Il en envoya à Caumont vingt-cinq charrettes et dépêcha par terre et par eau 1 400 hommes de pied. Les habitants du Mas-d ‘Agenais, ville sous laquelle il fallait passer, tentèrent d'intercepter les convois tandis que Mayenne se rendait avec de la cavalerie à Marmande où il reçut le renfort de trois régiments.

Sans plus attendre, il attaqua Caumont dont les approches étaient favorisées par des lieux couverts mais il fut repoussé avec de lourdes pertes. Les protestants, cependant, avaient atteint les fossés du château et étaient déjà à la sape.

Sous la grosse tour, du côté du fleuve, il y avait une sorte de petit ravin, plein d'épines et de ronces et, plus bas, un canal par lequel les eaux s'écoulaient sous une voûte. Dans la nuit, à la faveur d'un orage, une dizaine de soldats du roi purent pénétrer dans le château et ils apportèrent aux assiégés "quelques commodités, entre autres de la chandelle car ils n'avaient pas de quoi faire de la lumière".

Le baron d'Eymet fit fermer ce passage par une barricade et une âpre bataille s'engagea ; les troupes royales attaquant des deux côtés à la fois, par la Garonne, avec des bateaux garnis de gros madriers, de quelques canons et de mousquetaires tandis que l'artillerie du château bombardait les huguenots.

La poudre apportée de Tonneins avait été placée, à couvert, sous la halle. Un soldat espagnol réussit à y mettre le feu. Tout sauta. "L'effet en fut fort grand ainsi que le bruit et l'étonnement". L'explosion avait tué cent cinquante hommes et deux cents chevaux.

M. de La Force, averti de ce qui s'était passé, manda à son fils de venir à lui.

Il alla à sa rencontre avec deux compagnies de gens à cheval et trois régiments d'infanterie car il avait à traverser toute la plaine et à passer entre l'armée restée à Nérac et celle de Mayenne.

La diversion sur Caumont et son château avait échoué.

Les Néracais avait mis à profit l'éloignement de Mayenne pour tenter de vigoureuses sorties mais lorsqu'il revint le 2 juillet, il investit complètement la ville.

Rohan et M. de La Force avaient laissé le vicomte de Castets pour défendre Nérac. Les assiégés, dont les munitions s'épuisaient, "furent finalement bien aises que le duc leur offrît de capituler".

Ils avaient appris que le Roi avait pris Saint-Jean d'Angely, le 25 juin et qu'il descendait vers la Guyenne. Ils craignaient que Condé dont la dureté était connue, ne fût chargé de mettre fin au siège. On savait qu'il était implacable.

Or, les conditions proposées par Mayenne étaient honorables. Le vicomte de Castets était autorisé à sortir de Nérac suivi des gentilshommes et des gens de guerre avec leurs armes, chevaux et équipages. Ceux qui voudraient se rendre à Casteljaloux ou à Tonneins y seraient conduits. "Aucune représailles ne seraient exercées contre les habitants dont il était garanti la sûreté de leur personne, famille et liberté pour tout ce qui s'était passé, tant à l'expulsion de la Chambre de l'Édit, émotions populaires, fortification, coupe de parcs et du Jardin du Roy, prise des armes et des deniers royaux, démolitions de maisons, de moulins appartenant au clergé, dégâts faits aux églises, délivrance de prisonniers et tous autres actes durant le siège".

Les Néracais pourraient réparer les brèches faites aux tours et aux murailles.

Les Consuls apportèrent les clefs de la ville au duc de Mayenne qui fit son entrée, le 7 juillet, avec toutes son armée par la porte de Bordeaux et occupa le château.

Ainsi qu'il l'avait exigé, "il trouva toutes les boutiques ouvertes, le pain, le vin, le fruit et toutes sortes de denrées sous la halle, pour de l'argent, comme à l'ordinaire.

Le sort réservé à Nérac avait été infiniment plus doux que le traitement qui fut infligé aux villes protestantes prises par la suite par l'armée royale comme à Clairac, Négrepelisse, Saint- Antonin, Monheurt et Tonneins.

Le 13 juillet 1621, le roi était à Bergerac. De nombreuses villes envoyaient au-devant de lui des délégations pour l'assurer de leur fidélité. Clairac avait fait de même mais les députés n'avaient guère été contents de l'accueil qu'ils avaient reçu au château de Mézières, près de Saint-Foy. À leur retour, les Clairacais décidèrent de résister, poussés d'ailleurs par M. de La Force qui leur recommanda de travailler aux fortifications et de se pourvoir des choses nécessaires.

Le 17, Louis XIII quitta Bergerac, y laissant M. de Rambures avec un régiment.  

Le lendemain, à Saint-Barthélémy, il tint un important conseil de guerre. Le 19, l'armée fut surprise par un violent orage. Le Tolzar et la Torgue ayant débordé, les chemins et les basses plaines furent couverts d'eau. Le Roi avait attendu deux heures sous une pluie diluvienne, refusant de se mettre à l'abri puisque ses soldats n'y étaient pas. On avait cherché en amont et en aval un passage sans le trouver. Louis XIII lança son cheval en avant, dans le flot boueux, mais sa monture s'étant dérobée, il fut en grand danger et faillit se noyer. Il se décida enfin à rebrousser chemin. 

Il alla demander asile au seigner de Hautesvignes. Il était couver de boue et "trempé jusqu'à la moëlle des os". Ce fut au château un bel émoi. Recevoir ainsi à l'improviste le Roi et tous les grands personnages qui l'accompagnaient ! Mais Louis XIII sans se débotter, alla se sécher devant un grand feu à la cuisine. 

Le mauvais temps continuant, il passa la journée chez ses hôtes puis gagna Tonneins où il avait décidé d'établir son quartier général pour diriger les opérations contre Clairac.

Au conseil du Roi, les avis étaient partagés. Certains officiers pensaient que "Clairac étant sans nom et sans réputation au-dedans et au-dehors du royaume", il valait mieux négliger cette petite ville, la seule de Basse-Guyenne à persister dans la rébellion. Monheurt restant fidèle. 

Mais le Connétable, Albert de Luynes assura "qu'il avait des intelligences dans la place et qu'il fallait la réduire". 

Le siège dura jusqu'au 5 août. La reine Anne d'Autriche et la Cour qui étaient vennues de Bordeaux à Tonneins par la Garonne, assistèrent, le 30 juillet, au bombardement de la ville contra laquelle furent tirés neuf cents coups de canon. 

L'armée entra dans Clairac, enseignes déployées, au son des tambours et des fifres. Les Consuls présentèrent au connétable les clefs de la ville, frappée d'une contribution de guerre de 150.000 livres et dont quatre de ses habitants furent condamnés à être pendus. 

Les troupes royales avaient subi des pertes sévères. Les Clairacais avaient chargé leurs fauconneaux de "clous, balles et petites pièces de fer" qui causaient de graves blessures. Des officiers de valeur avaient été tués. Le Garde des Sceaux, Guillaume du Vair, qui avait contracté durant le siège la fièvre pourpre, était mort à Tonneins. 

Louis XIII, se dirigeant vers Montauban, coucha le 9 août, à Port-Sainte-Marie, et arriva le lendemain matin à Agen où la Reine l'attendait depuis la veille. Il y resta trois jours. 

Laissant la reine Anne d'Autriche à Moissac, Louis XIII avait passé l'Aveyron avec l'armée royale tandis que Mayenne, qui était duc d'Aiguillon et Gouverneur de la Guyenne, franchissait le Tarn. 

On avait délibéré en conseil s'il convenait d'attaquer Montauban que commandait M. de La Force. Certains avaient représenté au Roi que l'armée, affaiblie par les sièges précédents, n'était pas en état de prendre "une ville bien munie et vigoureusement défendue. Il valait mieux lui couper les vivres et rompre son commerce". On allait vers l'automne et le siège risquait d'être long. Les autres conseillers pressaient Louis XIII de ne pas interrompre le cours de ses victoires. Il aurait le temps, affirmaient-ils, de prendre Montauban, dont la garnisson "n'était qu'un amas de gens sans discipline" avant que la saison incommode et que les maladies se mettent dans l'armée. 

Le Roi, qui disposait d'une artillerie de vingt-huit pièces, établit son quartier général à Piquecos et décida que la ville serait attquée par trois endroits différents. 

Mayenne avait la tâche la plus difficile. Il devait réduire le faubourg de Villebourbon, séparé de la ville par le Tarn. Le duc d'Angoulême commandait la cavalerie légère, Bassompierre les Suisses et M. de Schomber, l'artillerie. Mayenne avait attaqué par deux fois le faubourg de Billebourbon avec une vigueur-ou plutôt avec une furer- sans pareille. Il fut repoussé par deux fois et un grand nombre de braves gentilshommes perdirent la vie dans ces assauts, notamment le marquis de Villars et M. de Thémines, le fils du maréchal. 

Mayenne en ressentit une grande douleur. Il s'accusait d'avoir causé la mort, et dans l'excès de son chagrin, il souhaitait mouir lui-même. 

Son cousin, le duc de Guise, étant arrivé de Provence pour participer au sièfe, il le mena le 18 septembre dans les tranchées, en compagnie du compte de Schomberg. 

Comme il montrait par une embrasure les effets d'une batterie qu'il avait établie, un coup de mousquet tiré par le second fils de M. de La Force, le marquis de Castelnau, le blessa mortellement à un oeil. La balle avait troué le chapeau de M. de Schomberg. 

Il y eut alors si grande consternation, que le duc de Guise dut passer la nuit dans la tranchée pour raffermir les soldats démoralisés. Bassompierre disait que Mayenne "n'avait point de plus grand plaisir que de faire tirer sur lui et que finalement, un jour, il s'échauderait". C'était ce qui était arrivé. 

Le corps de Mayenne fut transporté à Aiguillon et inhumé dans le sanctuaire du couvent des Carmes. Le convoi funèbre, parti de Montauban, avait traversé Agen, accompagné d'un détâchement de cent hommes en armes. Le char, entouré de valets qui portaient des torches, était tiré par six chevaux "couverts de velours noir jusqu'à terre"

Arnaud d'Escodeca, baron de Boisse, seigneur de Pardaillan, qui commandait à Monheurt était resté fidèle au Roi et l'avait rejoint sous les murs de Montauban. Il avait participé au siège, tout comme Lesdiguières, et demandé même aux Montalbanais de se rendre. Les Réformés de Sainte-Foy considérant ce comportement de "protestant d'État" comme une trahison, avaient tenté de s'emparer de Monheurt par surprise.

À Montauban, la nouvelle était parvenue au camp du Roy que "ceux de la religion réformée murmuraient fort. On pensait qu'ils allaient reprendre les armes, vu les mauvais traitements qu'ils avaient subis et parce que les belles promesses faites à ceux qui s'étaient soumis n'avaient pas été tenues". Ils disaient que si le Roi était venu en Guyenne avec toute son armée, c'était qu'il en voulait à la religion.

Pardaillan promit à Louis XIII de calmes les esprits et de faire cesser toutes ces menées et pratiques. On lui avait fait espérer que s'il abjurait le protestantisme et devenait catholique, il obtiendrait la lieutenance du Roi en Guyenne et serait fait maréchal de France. Il abandonna le siège de Montauban pour gagner Sainte-Foy.

Cependant, rien du côté protestant ne semblait encore organisé. On ne savait pas qui pourrait bien prendre la tête de la rébellion si elle se produisait. Mais il n'en restait pas moins que les Réformés étaient inquiets et persuadés "qu'ils tomberaient dans la ruine totale si le Roy venait à bout de Montauban".

M. de Pardaillan s'était à peine mis en route, qu'il apprit que le marquis de Théobon, son gendre, était du nombre de "ceux qui avaient dessein de prendre les armes et que les esprits n'étaient pas prêts à se laisser fléchir"

Il passa tout d'abord à Monheurt et laissa pour en assurer la défense, un officier de valeur, le capitaine Labroue, puis il se dirigea vers Sainte-Foy. Il était persuadé que rien ne lui résisterait. Il s'arrêta à Gensac où il fut reçu par les Consuls et où il croyait "être le plus considéré et le plus estimé". 

Un huguenot fanatique, M. de Savignac d'Eynesse s'alarma de cette venue. Il ne connaissait pas les intentions réelles de Pardaillan et craignait pour sa vie. "Il se mit à prier Dieu dans un bois pour le supplier de lui inspirer ce qu'il avait à faire car il ne savait bonnement comment se garantir".

Et soudain il prit la résolution d'aller droit à Gensac avec une vingtaine d'hommes armés et de se défaire de Pardaillan. Celui-ci se trouvait das la maison de l'avocat Nauze. Il était en train d'écrire des lettres aux personnages les plus importants de la région pour les inciter à rester dans l'obéissance du Roi. Entendant des pas dans l'escalier, il saisit un pistolet et ouvrit la porte de sa chambre. Il vit devant lui des hommes menaçants. Il allait leur demander ce qu'ils voulaient lorsque, sans lui en laisser le temps, on lui lâcha deux ou trois coups de mousquet que le couchèrent, raide mort, à terre. M. de Roumegas, qui était avec lui, sauta par la fenêtre. Son valet de chambre voulut en faire autant mais il reçut dans les reins un coup de mousquet qui le tua. Un prêtre qui accompagnait Pardaillan fut abattu.

Le corps de l'infortuné gouverneur de Monheurt fut porté sous la halle, mis sur des fagots où il demeura exposé plusieurs heures. On dit que M. de Théobon, étant survenu, vit ce corps étendu sans se formaliser autrement et conféra avec Savignac. 

Cet assassinat eut des conséquences fâcheuses. "La mort de M. de Pardaillan, écrit le duc de La Force dans ses mémoires, fut la cause principale de tous nos malheurs par la désunion qu'elle jeta dans le parti protestant".

Les Montalbanais se défendaient toujours avec acharnement. Le siège trainait. Dans la nuit du 267 au 28 septembre, des renforts venus des Cévennes et du Languedoc, sous le commandement de M. de Beaufort, avaient réussi à pénétrer dans la ville malgré les embuscades et bien que leur chef eût été fait prisonnier.

L'incapacité et la fatuité d'Albert de Luynes irritaient Louis XIII, comme l'avait profondément irrité la démarche faite par l'ambassadeur anglais Hay venu offrir sa médiation entre le Roi et les rebelles. L'armée décimée par la maladie et les combats était démoralisée. 

Brusquement, Louis XIII décida de lever le siège. 

Les troupes descendirent la vallée de la Garonne et l'on vint mettre le siège devant Monheurt, que durant son gouvernement, Pardaillan avait fortifié. 

"Il y avait les anciennes murailles bien terrassées, des tours avec un raisonnable fossé. Au-delà de ce fossé des terrasses avec la porte du côté du midi et au-delà cinq gros bastions de terre où le canon ne pouvait rien". Certains jugeaient la place plus forte que Saint-Jean d'Angély, "fors la grandeur"

Le Roi avait fait savoir de Toulouse où il se trouvait que si Monheurt opposait une longue résistance, il ne s'arrêterait pas et gagnegrait Bordeaux par Lectoure. 

Albert de Luynes était malade. Le commandement passa à Bassompierre.

S'il est un personnage historique qui incarne le type même du grand seigneur de l'époque Louis XIII, c'est bien François de Bassompierre.

Issu d'une famille de très vieille noblesse apparentée à la princesse de Clèves, il était né au château d'Haroué, en Lorraine. Il était l'aîné de cinq enfants et avait reçu une éducation soignée. Il avait appris non seulement l'art militaire mais la philosophie, le droit, la médecine.

Après avoir voyagé en Italie, il avait été présenté à la cour par sa mère et bien accueilli par Henri IV dont il était devenu l'ami. Il avait alors dix-neuf ans. Il était beau, spirituel, brave et fastueux.

Une jeune beauté avait failli tout gâter. Henri IV était vivement épris de Charlotte de Montmorency, la fille du connétable. Elle avait quinze ans et était si belle qu'on la disait ensorcelée comme sa mère, Louise de Budos.

Bassompierre devait épouser Charlotte. Ils auraient formé le plus beau couple de la cour. Henri IV l'avait fait appeler :

"Je veux te parler en ami, lui avait-il dit. Je suis devenu non seulement amoureux mais fol et outre de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses et qu'elle t'aime, je te haïrai. Si elle m'aimait, tu me haïrais. Il vaut mieux qu'elle ne soit pas la cause de notre mésintelligence."

Bassompierre avait fort bien compris ce que cachaient ces amicales paroles. Il s'était effacé, le cœur déchiré : "J'étonnai tout le monde, raconte-t-il dans ses mémoires, de me voir en deux jours si amaigri, pâle et si changé que je n'étais pas reconnaissable."

Quelques mois plus tard, Charlotte avait été mariée par le roi au prince de Condé puis Henri IV avait été assassiné.

Au milieu des troubles et des intrigues de la Régence de Marie de Médicis, Bassompierre était toujours resté fidèle à la Reine. Il était si dévoué et si assidu auprès d'elle qu'il passait pour son amant. Libéral, magnifique, son faste était légendaire ; ses costumes valaient des fortunes. Il avait six cents paires de bottes. Son nom était devenu un surnom ; on disait : "C'est Bassompierre" pour désigner ce qui était beau, brillant, vif joyeux.

Louis XIII, qui s'était attaché à lui, l'avait fait colonel général des Suisses et maréchal de France.

Cette faveur inquiétait Albert de Luynes : "Je vous aime et je vous estime, avait-il dit à Bassompierre, mais le penchant du roi pour vous me cause de l'ombrage. Je suis comme un mari qui craint d'être trompé et qui ne souffre pas avec plaisir un homme aimable auprès de sa femme."

Là encore, Bassompierre, avait fort bien compris ce que parler voulait dire et il avait accepté de s'en aller en ambassade en Espagne.

A son retour, comme il racontait son entrée triomphale à Madrid, monté sur une mule empanachée :

"Oh ! la belle chose, avait dit le Roi en riant, que c'était de voir un âne sur une mule ! Tout beau, sire, avait répliqué Bassompierre. Je vous représentais."

Tel était l'homme, qui était chargé de prendre Monheurt.

Bassompierre commença par demander à la Jurade d'Agen 30.000 pains, 600 pelles, 300 pics, des haches et divers outils. Il réclamait aussi de la poudre.

Les jurats agenais manifestant une évidente tiédeur et semblant peu disposés à répondre avec enthousiasme à ces réquisitions, il les menaça de faire cantonner l'armée royale des faubourgs de la ville jusqu'à une lieue à la ronde, après avoir recommandé aux soldats de faire bonne chère.

Les Agenais comprirent aussitôt et se hâtèrent d'envoyer les fournitures demandées.

M. de Schomberg avait commencé l'investissement de Monheurt, fait ouvrir la tranchée et établi les batteries. Le 17 novembre, le bombardement commença.

Bassompierre qui était à Aiguillon apprit que l'on avait pris un moulin près de la petite place. Il fit compléter l'investissement par les régiments de Piémont, de Normandie et de Champagne. Il logea à Puch les chevau-légers.

Les assiégés disposaient sur la Garonne de deux petits bateaux qui leur apportaient du secours. Il en arma un pour les combattre et plaça deux régiments sur la rive droite avec de l'artillerie.

Le temps était affreux. Dans la boue et sous la pluie, les soldats quelque peu démoralisés par l'échec subi devant Montauban manquaient d'ardeur.

"C'était un siège, note Bassompierre dans ses Mémoires, que nous devions dévorer sans le mâcher."

Il affirme aussi qu'il avait pris contact secrètement avec le fils de Pardaillan "qui aurait accepté de remettre Monheurt au Roi contre 4.000 écus".

Il avertit aussitôt Louis XIII qui décida de venir assister en personne au siège.

M. de La Force était toujours à Montauban qu'il avait victorieusement défendu tandis que ses deux fils, M. de Montpouillan et le marquis de La Force se trouvaient à La Rochelle.

Un député fut envoyé auprès d'eux pour les conjurer "au nom de tous les Réformés de la Basse Guyenne, de les vouloir assister et commander". Cet émissaire était porteur de lettres de la marquise de La Force "pour les y convier".

Le marquis et son frère, "agréant la prière et sollicitation qui leur étaient faites en parlèrent à ces Messieurs de l'Assemblée de La Rochelle ainsi qu'à ces Messieurs du Corps de Ville qui approuvèrent leur dessein, étant très aises d'apprendre que la plupart commençaient à se réveiller de la stupidité dans laquelle ils avaient été".

Les deux gentilshommes partirent donc pour Sainte-Foy où les attendait la marquise de La Force.

Le gouverneur de la ville était M. de Théobon, le gendre de Pardaillan. Il était tombé amoureux de Mme de La Force "laquelle, bien qu'elle s'en moquât, s'en était servi en femme habile pour gagner un tel crédit sur la garnison qu'elle avait ainsi gagné Sainte-Foy au parti protestant".

Afin de ménager la susceptibilité de M. de Théobon, il fut décidé que Montpouillan serait mis à la tête des petits groupes armés dont on disposait tandis que M. de Théobon continuerait à commander dans Sainte-Foy et qu'un messager serait envoyé à Montauban informer M. de La Force de ce qui se passait en Guyenne.

M. de Montpouillan se mit alors en campagne et "s'acquitta très dignement de son commandement".

La compagnie des gardes du connétable Albert de Luynes cantonnée d'abord à Casteljaloux était venue s'installer à Gontaud. Bassompierre avait désapprouvé ce changement. Dans la nuit du 26 novembre, Montpouillan et son frère attaquèrent.

Ils avaient préparé échelles et pétards mais ils venaient de fort loin et ils avaient eu à faire une si grande chevauchée qu'ils ne purent arriver à Gontaud au cœur de la nuit comme ils l'avaient projeté. Ils poursuivirent tout de même de plein jour leur dessein.

"Rompant les portes, bien que le pétard leur eût rapidement manqué, montant par-dessus les murailles qui étaient ruinées en quelques endroits, tuant beaucoup de monde, ils prirent presque tous les chevaux".

Il y avait tout autour de Gontaud de petits châteaux et des maisons fermées avec basse-cour où les soldats du connétable qui fuyaient tentaient de se réfugier. Sans quoi, la compagnie eût été entièrement défaite. Elle fut tout de même mise en très piteux état et reflua en désordre vers Marmande.

Bassompierre avait été quelques jours plus tôt renversés par l'explosion d'un canon auprès duquel il se trouvait. Il s'en était suivi "un tintement dans les oreilles et des élancements insupportables". Puis était venue une forte fièvre.

On l'avait transporté à Marmande et logé dans le faubourg, en dehors des murs, "en une méchante hostellerie où les médecins vinrent le visiter".

On l'avait assez abondamment saigné lorsque vers les onze heures du soir, il entendit dans le faubourg un grand bruit et des coups de pistolet.

C'étaient les gardes d'Albret de Luynes qui refluaient en déroute, harcelés par les réformés qui leur avaient pris tout leur bagage.

"Mes gens, en hâte, raconte Bassompierre, mirent une serviette sur mes épaules ensanglantées, me passèrent une robe de nuit et me firent emporter en cet état par quatre de mes Suisses puis on tenta de sauver mes chevaux, ma vaisselle et mon équipage."

Bassompierre était incapable de se défendre l'épée à la main. Ceux qui l'accompagnaient, ses deux valets de chambre, le médecin Dubourg et Le Mire que le Roi lui avait envoyé, tentèrent de se faire ouvrir une des portes de la ville tandis qu'on tirait sur eux quelques coups de mousquet.

Les Marmandais croyant avoir affaire aux Réformés refusaient. On leur expliqua qu'il s'agissait de M. de Bassompierre, maréchal de camp, qu'il commandait l'armée et que "s'ils n'ouvraient pas, il leur en cuirait".

Bassompierre fut mis dans une sorte de corps de garde ouvert. Le pont-levis ayant été relevé, il resta là étendu sur une table, perdant son sang, à peine couvert de sa robe de nuit et grelottant car il faisait froid. Il eut là "le plus grand tourment et mal de sa vie", après avoir craint un moment le pire.

De son côté, le marquis de La Force avait reçu un coup de mousquet qui l'avait atteint au bas de la cuirasse, à l'endroit de la ceinture. Par miracle, la balle n'avait pas percé son buffle.

Le Roi avait envoyé le frère du connétable, M. de Luxembourg avec 1.200 hommes, 500 cavaliers et 2 canons pour rétablir la situation. Le Marquis ne s'attarda pas. Il n'entrait pas dans ses intentions de brûler Gontaud où il y avait beaucoup de protestants. Il s'éloigna. Au cours des combats, François de Narbonne, seigneur de Clermont-Dessous avait été tué.

Louis XIII était arrivé devant Monheurt le 29 septembre et avait établi son quartier général au château de Longuetille.

Il faisait froid. L'état d'Albert de Luynes s'aggravait. Aucun de ses valets, sauf un, n'acceptait de rester avec lui dans sa chambre.

Le Roi venait prendre tous les jours de ses nouvelles et affectait de ne pas paraître soucieux. Mais le 8 décembre, le connétable demanda un confesseur.

Les habitants de Monheurt se défendaient merveilleusement.

Le 10 décembre, dix-huit canons de gros calibre et un grand nombre de fauconneaux et de petites pièces déversèrent sur Monheurt un ouragan de fer et de feu. La petite ville reçut plus de 12.000 boulets.

"Sur les deux heures, les feux, les grenades, les mousquetades remplissaient l'air et la terre de feu et d'épouvante. La rivière semblait une flamme ondoyante. "

La première mine fit sauter la porte du côté de Monluc et ouvrit une large brèche au régiment des gardes qui ne surent pas en profiter. La seconde mine écorna un bastion du côté de Bordeaux. Un premier assaut fut repoussé au cours duquel le valeureux capitaine Labroue fut emporté par un boulet.

"L'opinion générale était que si ce brave homme ne s'était pas exposé jusqu'à se faire tuer, il eût conservé la place et on aurait été obligé de lever le siège, comme à Montauban."

M. de Miranbeau que l'on avait placé à ses côtés et sous sa gouverne était trop jeune ; il n'avait jamais vu encore la guerre. C'était son premier combat et en recevant le baptême du feu, au début du siège, il avait été blessé.

Il n'y avait plus personne dans la place capable de gouverner. On avait espéré un secours de M. de La Force. On disait qu'il allait attaquer avec 5.000 hommes. Mais cet espoir était vain. On parla alors de capituler.

Le samedi matin, M. de Miranbeau parut le premier sur les remparts, vêtu d'un long manteau noir, une branche de laurier blanc à la main. Derrière lui, se tenait le vicomte de Castets qui portait un manteau rouge. Ils firent signe qu'ils voulaient parlementer.

Ils descendirent même dans le fossé pour s'entretenir avec M. de Montespan et demander "que l'on dressât les articles de la capitulation".

Le roi s'écria "qu'il ne fallait point d'articles pour de telles gens et qu'ils devaient se rendre à merci".

Il finit toutefois par accorder la vie sauve aux gentilshommes et la sortie des soldats (ils étaient 260) bâton blanc à la main mais il permit le pillage.

Le 13 décembre -c'était un dimanche- au signal donné par le canon, ce fut la ruée.

On avait pu heureusement pendant la nuit faire partir des femmes et des jeunes filles par la Garonne sur de petites barques.

Dans leur première furie, les soldats tuaient tous ceux qu'ils rencontraient. M. de Mirambeau, enlevé de son cheval, son manteau arraché, allait être abattu quand l'intervention de M. de Roquelaure le sauva. Il en fut de même pour le vicomte de Castets. Dans sa lettre du 12 janvier 1622, à un ami en Hollande, un gentilhomme du Guyenne écrit :

"Les uns ont été tués, les autres dépouillés et meurtris et tous mis en chemise. La ville a été entièrement pillée et puis consumée par le feu. Les femmes et les filles qui y étaient restées, après la retraite de quelques-unes, violées sans exception d'âge ; les petits enfants jetés contre les parois.

"Le pasteur, M. Saillade, malade de la fièvre quarte depuis six mois, a été dépouillé, battu et traîné dans les rues.

"Un gentilhomme, grièvement blessé, s'était levé en entendant entrer dans sa chambre les soldats. Il refusa de se rendre ou de se convertir ou de se soumettre et fut brûlé vif dans l'incendie de la maison«.

Ce brûlement et châtiment exemplaire furent infligés à Monheurt "pour cause de rébellion et perfidie".

Ses fortifications devaient être rasées.

Au cours de l'assaut, alors que le Roi, débotté, se trouvait au château de Longuetille, au chevet du connétable dont l'état avait encore empiré, l'alarme fut donnée.

On craignait une attaque des protestants. On proposa au Roi de se retirer. Ce n'était pas la peine qu'il courût un risque inutile.

"Pourquoi ? s'écria-t-il. Je préfère mourir plutôt que de me retirer."

Mais ce n'était qu'une fausse alerte.

Le 15 décembre, Albert de Luynes mourut à Longuetille.

Sa mort ne fit pas grand bruit. Bassompierre assure qu'il ne fut regretté ni de Louis XIII ni de personne, lui qui, auparavant paraissait si puissant.

Les siens n'eurent même pas de quoi pour le faire embaumer si bien, dit-on, que pour transporter son corps jusqu'à Maillé, en Touraine, on fut obligé de le saler. Pendant le voyage, ses valets jouaient joyeusement au piquet sur son cercueil.

Quelques vieillards et des enfants de Monheurt avaient tenté de se réfugier à Tonneins. Le gouverneur, M. de Lagarde, les fit rechercher et expulser.

Le Roi partit pour Paris le 16 décembre, via Bordeaux et Libourne. Le 17, il coucha à Casteljaloux. Il avait laissé pour maintenir l'ordre le duc d'Elboeuf, MM. de Gurson et de Lauzun. Et Bourdeilles qui, en 1594, avait mâté en Périgord, la révolte paysanne des Croquants.

Bordeaux, Louis XIII nomma M. de Vic Garde des Sceaux pour remplacer M. du Vair, mort en août, à Tonneins, de la fièvre pourpre.

Il semble qu'à Paris, non plus, le Connétable ne fut pas regretté.

Tamizey de Larroque a retrouvé un poème satirique publié à l'époque contre Albert de Luynes :

"Monheurt est pris et la Garonne

Est remise en sa liberté

Toutefois le peuple s'étonne

Du "Te deum" qu'on a chanté

Pour cette victoire notable

Vu, dit-on que le Connétable

A trouvé la mort en ce lieu

Mais pour dire ce qu'il m'en semble

La perte et le gain mis ensemble

On a sujet de louer Dieu".

Le Roi avait donné commission au Conseiller du Duc "de faire parachever les démolitions des places, villes ou châteaux, lesquelles, écrivait-il, nous estimons être très importantes et nécessaires pour le bien de notre service, sûreté et repos de nos bons sujets et empêcher les révoltes et soulèvements ordinaires des rebelles."

Outre Monheurt, le Conseiller du Duc devait démanteler le château de Puch, Clairac, Monflanquin et La Parade.

Le duc d'Elbeuf et M. de Thémines se trouvaient à Bergerac.

M. de La Force, bien qu'il ne fût pas encore remis d'une indisposition qui lui avait fait garder le lit, sortit de Montauban "non sans avoir reçu mille bénédictions de toute la ville et mille bonnes prières pour sa conservation, avec louanges, acclamations et remerciements accompagnés de pleurs et de regrets « Il ne pouvait être question pour lui de gagner Sainte-Foy en passant par la vallée de la Garonne. Suivi de son deuxième fils, M. de Castelnau et de quelques cavaliers, il fit un long détour par le Périgord, afin d'éviter d'être pris par les troupes du duc d'Angoulême.

A travers un pays hostile, par des chemins verglacés car il faisait grand froid, restant jusqu'à vingt-quatre heures en selle, traversant avec difficulté des rivières et des ruisseaux que le mauvais temps avait enflés, trouvant péniblement des refuges sûrs, il craignait à tout instant d'être trahi ou de tomber dans une embuscade.

Il réussit tout de même à franchir le Dropt, près de Villeréal et à atteindre Sainte-Foy sans éveiller l'attention du duc d'Elbeuf dont les régiments étaient cantonnés dans les villages autour de Bergerac.

Il s'efforça aussitôt de rassembler des troupes "conviant tout le monde à l'assister et à prendre les armes".

M. de Castelnau, par un audacieux coup de main, s'empara de Monflanquin dont il releva sans tarder les fortifications ruinées, faisant obstruer les principales brèches dont certaines étaient larges de plus de cent-cinquante mètres et bâtir des demi-lunes de pierres sèches "avec de bonnes canonnières se flanquant les unes les autres".

Le duc d'Elbeuf, après avoir un moment songé à attaquer Monflanquin, suivit le conseil de M. de Rambures qui proposait plutôt de s'en prendre, en plaine, à une lieue de Bergerac, au château que possédait M. de La Force et qui n'était défendu que par une vingtaine d'hommes. Des pauvres gens s'y étaient réfugiés pour se tenir hors de la guerre.

M. de La Force, averti le Sénéchal du Périgord, M. de Bourdeilles, qui était son ami, s'étonna qu'on en voulût à son château qui n'était pas fait pour résister au canon, qui n'avait été bâti que pour le plaisir et qu'il n'avait jamais utilisé pour faire la guerre.

Il protesta, mais le duc d'Elboeuf passa outre.

Le château fut assiégé pendant quatre jours avec des forces importantes et reçut deux cent soixante coups de canon. En même temps, raconte M. de La Force dans ses Mémoires, d'incroyables cruautés furent exercées sur quantité de pauvres gens qui n'avaient pas eu le temps de fuir.

 

On fit mourir une femme à force de la violer. On brûla dans de la paille un vieillard de quatre-vingts ans qui était en enfantillage et qui n'avait pas bougé de son lit depuis plus de dix ans. Les écuries, les granges et toutes les maisons du bourg furent incendiées, le parc du château saccagé, les arbres abattus. On mit même le feu à une allée de cyprès qui était "aussi belle qu'il s'en pouvait voir".

M. de La Force était accouru au secours des gens qui défendaient le château. Il leur avait demandé de tenir bon et, dans la nuit, tomba sur les troupes du duc d'Elboeuf, rangées en bataille, avec l'artillerie, derrière un grand fossé rempli d'eau.

 

Le combat s'engagea dans l'obscurité, chacun tirant force mousquetades sans trop savoir qui était l'ennemi.

Le lendemain, après quelques escarmouches sans importance, le duc d'Elboeuf se replia sur Bergerac et M. de La Force regagna Sainte-Foy où le bruit de sa mort avait couru.

On l'avait enterré trop tôt. Il montra qu'il était bien vivant en allant s'emparer d'Eymet.

De son côté, M. de Castelnau songeait à entreprendre une action contre Tonneins afin de s'assurer le passage de la Garonne.

M. de Lusignan, quant à lui, projetait de reprendre Clairac par surprise en pénétrant dans la ville par un trou que "Melle de Galhac, courageusement, avait fait dans sa maison qui était sur la muraille et qu'elle avait masqué avec un tonneau".

Clairac avait été doté d'une garnison de cinq cents hommes que commandait le sénéchal Bachelier.

 

Dans la nuit du 21 février 1622, Lusignan, auquel M. de Castelnau avait envoyé à Monflanquin deux cent cinquante à trois cents hommes, entra dans la ville, prit la halle après un combat acharné et décima la garnison, faisant prisonniers plus de deux cents soldats, l'abbé de Clairac et le Conseiller Jacques du Duc qui avait été chargé par le Roi de faire raser les fortifications. Dans l'action, le sieur d'Espans, qui était très brave, et M. de Bélesta, furent tués.

Le Duc d'Elboeuf et M. de Thémines apprirent "la surprise de Clairac" alors qu'ils s'apprêtaient à assiéger Montravel. Louis XIII, de son côté, manifesta son déplaisir et mit tout en œuvre pour obtenir la prompte délivrance de M. du Duc.

 

M. de Castelnau jugea que le moment était venu d'attaquer Tonneins, parti de Monflanquin, il coucha à Grateloup.

A la faveur de la nuit, en passant par la Garonne, le capitaine Lentillac s'était logé avec quelques hommes, au pied du château, sur un petit éperon de terre garni de fascines.

M. de Castelnau se présenta au matin devant Tonneins avec son frère M. de Montpouillan. M. de Monveil refusa de capituler. Il aurait voulu qu'on le laissât sortir, ainsi que toute la garnison, avec armes et bagages. Un des soldats de Lentillac avait gravi la falaise. Il entra soudain dans le château en criant : "Tue ! Tue !". Ses camarades le suivirent et les soldats qui étaient de garde, abandonnant tout, se mirent à fuir.

 

Les protestants, maîtres du château, commençaient à tuer avec une grande furie tous ceux qu'ils rencontraient, à jeter leur corps dans la Garonne par les fenêtres. M. de Lavauguyon, se voyant réduit en si mauvais état, n'avait d'autre recours, pour garantir sa vie et celle de ceux qui étaient avec lui, que de se rendre. Il le fit en criant : "Miséricorde".

 

M. de Montpouillan intervint pour arrêter le massacre et protéger M. de Lavauguyon, que les Tonneinquais n'aimaient guère. Il eut plus de peine encore à sauver le gouverneur de Tonneins-Dessous, M. de Lagarde, détesté "pour sa lâcheté, sa corruption, sa perfidie et pour avoir procuré mille déplaisirs aux habitants et à tout le voisinage", (c'était lui qui avait pourchassé les quelques malheureux de Monheurt qui, pour échapper au massacre, avaient tenté de se réfugier à Tonneins).

Le château fut complètement pillé et M. de Lavauguyon envoyé à Sainte-Foy.

M. de La Force était parti de Tombebœuf pour rejoindre ses fils qui avaient entrepris aussitôt de renforcer les fortifications de Tonneins-Dessus, fort délabrées, mais il leur eût fallu au moins six semaines ; or, ils ne disposèrent en fait que de sept ou huit jours, le duc d'Elboeuf, qui avait pris Montravel, arrivait à marches forcées.

L'armée royale, rassemblée à Fauillet et qui avait reçu d'Agen du renfort par la Garonne, attaqua vigoureusement le 15 mars, et, après un combat de six heures, s'empara de Tonneins-Dessous.

Les soldats laissés au château furent surpris avant d'avoir pu y mettre le feu. Quelques-uns réussirent à se sauver à la nage.

Les protestants s'étaient réfugiés à Tonneins-Dessus, mieux fortifié. M. de La Force, soucieux de ne pas se laisser enfermer, avait pris position sur les collines voisines, après avoir laissé enfermer, dans la place quinze cents hommes sous le commandement de M. de Montpouillan. MM. de Théobon et de Saint-Léger occupaient Las Campagnes "dont l'assiette était excellente, bien fossoyée tout à l'entour et les avenues bien barricadées".

Sans attendre, le duc d'Elboeuf avait ouvert la tranchée et mis en place ses batteries. Le 20 mars, il lança un premier assaut. C'était le jour des Rameaux. La plupart des Réformés étaient au prêche. M. de Montpouillan, dans le temple de Tonneins-Dessus, et M. de La Force lui-même ne croyait pas que le duc eût assez de monde pour attaquer.

Beaucoup de soldats protestants étaient allés à Clairac fêter les Rameaux. C'étaient tous des volontaires. Il était impossible ni de les n’assujettir ni de les obliger à faire autre chose que ce qui leur plaisait.

M. de La Force rallia ses troupes, exhorta ceux qui gardaient Las Campagnes de tenir bon. Il s'appuyait du coude sur l'épaule d'un de ses anciens laquais "lorsqu'une mousquetade atteignit l'homme au milieu du front et le tua tout roide".

De son côté, M. de Montpouillan organisait la défense. Tandis que l'assaut était donné par les régiments de Piémont et de Piacardie, le duc d'Elboeuf, avec 1.200 fantassins, 500 cavaliers et de l'artillerie attaquait vigoureusement M. de La Force. Le corps de garde placé dans des maisons ruinées pour commander le passage du ruisseau Caillou, fut délogé. Le bourg de Las Campagnes pris et incendié et les protestants refoulés jusqu'à Clairac. Dans l'action, M. de Théobon avait été blessé à la main et M. de La Force avait failli être pris.

Dans la maison de pierre où il n'hésitait pas à coucher, à cinquante pas de la contrescarpe, on trouva sa cornette, son lit et sa vaisselle d'argent.

Les deux régiments lancés dans la brèche ouverte au canon, n'avaient pu pénétrer dans Tonneins-Dessus et avaient été repoussés avec de lourdes pertes. Le combat avait été si long et si opiniâtre que M. de Montpouillan n'avait pratiquement plus de poudre. On lui en fit passer à la faveur de la nuit et M. de La Force ne manqua pas de s'en aller avec tous les hommes qu'il avait pu rassembler sur une hauteur, le plus près possible de Tonneins, pour montrer aux assiégés qu'il ne lui était rien arrivé de fâcheux et qu'il avait toujours le souci de les assister.

Mais les troupes royales avaient achevé d'investir la ville.

Il n'était plus possible, la nuit, de faire passer par terre quoi que ce soit à travers les lignes. On essaya par le moyen d'une barque, d'envoyer par la Garonne "quelques petites commodités". Cette barque partait d'un point de la berge situé en amont à sept ou huit cents pas. Elle faisait souvent plusieurs voyages mais cela ne dura pas.

Il fallait trouver autre chose pour ravitailler les assiégés en vivres et en munitions. M. de La Force voulait prendre Aiguillon et Monheurt afin de contrôler le cours du Lot et de la Garonne. Se saisir notamment de Monheurt permettrait de secourir plus aisément les Tonneinquais.

On songea à y envoyer M. de Savignac, le seul presque qui eût de l'infanterie, mais il refusa "à cause de la mort de M. de Pardaillan" (c'était lui en effet qui l'avait assassiné à Gensac). En outre, les fortifications de Monheurt étaient déjà démolies. M. de Lusignan ne voulait pas fournir des hommes "par crainte, disait-il, d'en avoir besoin".

Aiguillon "que l'on se promettait d'emporter facilement par le pétard ou autrement" ne put être pris, l'affaire ayant été mal préparée.

Le duc d'Elboeuf avait fait venir de Bordeaux six bateaux armés, "des galiotes", sous la conduite de trois chevaliers de Malte. Un barrage fut établi sur le Lot, près du confluent, avec des troncs d'arbre et une palissade.

Les protestants s'étaient emparés de l'abbaye et du château de Granges où ils avaient trouvé "grande quantité de blé, de vin, de lard et de farine".

M. de La Force décida de charger une forte gabarre de deux cents sacs de farine, de fèves et autres denrées, avec cinq quintaux de poudre, force grands pains et des médicaments.

 

Un habitant de Tonneins, nommé Gondès, habile batelier et homme de courage et de résolution, s'offrit à conduire cette gabarre à bon port. Il assura qu'il enfoncerait le barrage établi sur le Lot. Quant aux galiotes armées des Chevaliers de Malte, elles ne lui faisaient pas peur. La seule difficulté était d'arrêter dans l'obscurité le bateau à la hauteur de Tonneins-Dessus "parce que le courant de la Garonne y était fort roide et la falaise du côté de la ville assez élevée, avec très peu d'espace". Mais Gondès affirmait que les assiégés étant avertis, on parviendrait avec des cordages à arrêter la gabarre. Au pire, si l'on ne réussissait pas, on ne perdrait que la cargaison. Gondès se faisait fort d'aborder une lieue plus-bas et de ramener sains et saufs les hommes qu'il emmènerait avec lui.

Les sacs de farine furent placés, droits, le long du bordage pour servir de parapet. On avait laissé des meurtrières pour tirer. Quatre-vingts soldats embarquèrent, "avec force grenades".

Une crue du Lot et de la Garonne vint à point servir les desseins des protestants. Le Lot ayant beaucoup grossi, Gondès partit de Clairac un peu avant la nuit, enfonça le barrage établi sous les murs d'Aiguillon, non sans avoir essuyé force mousquetades et atteignit la Garonne. Il fut aussitôt assailli par quelques galiotes qu'il méprisa et, sans que l'ennemi eût réussi à l'accrocher, il arriva devant Tonneins-Dessus sous une mousqueterie incessante et aussi sans que, par miracle, aucun de ses hommes n'eût été touché. La Garonne était si grosse et le courant si rapide qu'il semblait impossible d'aborder.

Les Tonneinquais prévenus, avaient tout préparé. On mit à l'ouvrage tous les hommes que l'on put. Grâce à leur assistance, aux cordages et à l'habileté de Gondès, la gabarre fut arrêtée et accosta. Les galiotes ennemies avaient été emportées par le courant non sans avoir subi "une forte escopetterie qui leur fut faite tout au long de la muraille où la force du flot contraint les bateaux à passer".

"La réjouissance fut grande à Tonneins, note M. de La Force, on n'épargna pas les huées et les moqueries à ceux du dehors".

Un tel exploit ne pouvait être réussi souvent...

Pour faire savoir de ses nouvelles et en apprendre des assiégés, M. de La Force, avec quelques pistoles, trouvait toujours quelqu'un qui acceptait de porter ses lettres chiffrées à son fils, M. de Montpouillan. La voie de terre ne se pouvant plus pratiquer, un bon nageur s'en venait jusqu'au bord du fleuve, se mettait à l'eau la nuit et, trompant la surveillance des galiotes, arrivait à la nage jusqu'à Tonneins-Dessus "l'habit sur la tête".

M. de La Force ne cessait de regretter que l'on ne se fût point saisi de Monheurt "dont les fortifications n'étaient pas absolument ruinées et dont les fossés se trouvaient encore très bons car il fût devenu impossible aux ennemis de recevoir par en haut des vivres et ce qui leur était nécessaire, les protestants étant maîtres d'un côté et de l'autre du fleuve".

M. de Pedelmas, venu de Monflanquin avec M. de Castelnau, offrait d'aller se jeter dans Monheurt si on lui donnait des soldats, mais Savignac et Lusignan refusèrent d'en fournir, ce dernier sous le prétexte qu'il en avait besoin pour défendre Clairac qui, une fois Tonneins pris, serait certainement assiégé.

M. de La Force estimant que le duc d'Elboeuf et M. de Thémines "s'opiniâtreraient", demanda aux principaux chefs protestants et à ces messieurs de Montauban de lui envoyer un "notable secours". Gondès ayant apporté aux Tonneinquais de la poudre et des vivres pour quelque temps, M. de La Force décida de tenter avec son fils M. de Castelnau, un coup de main sur Bergerac afin de contraindre le duc d'Elboeuf à lever le siège.

 

Cette diversion, que l'on a appelé "la surprise de Bergerac", échoua. M. de La Force en ressentit un extrême déplaisir et revint vers Clairac avec six cents chevaux et quatre cents hommes de pied qu'il avait rassemblés.

Dans la nuit, M. de Castelnau, qui avait établi son quartier assez près de Tonneins, faillit être pris par des ennemis venus pour l'enlever mais il se tenait sur ses gardes.

Les assiégés faisaient toujours preuve d'un allant et d'une combativité extraordinaires, tentant souvent des sorties.

M. de La Force ne cessait de harceler les lignes royales. Le 18 avril, au cours d'un assaut, M. de Montpouillan, qui avait été blessé, fut dégagé à la suite d'une action énergiquement menée.

M. de La Force partit un soir de Clairac, suivit les coteaux, atteignit le bois de La Gautrenque et arriva au point du jour à l'entrée de Tonneins-Dessous, à une portée de mousquet du camp ennemi. Son attaque se conjugua avec celle des assiégés qui, balayant tout sur leur passage, se précipitèrent dans la tranchée que gardaient quelques compagnies des régiments de Piémont et de Picardie, s'emparèrent de tout ce qui se trouvait dans le camp "tuant et faisant noyer beaucoup de gens qui, pour se sauver, se jetaient volontairement dans la Garonne", renversant les barricades et ramenant dans Tonneins-Dessus vivres, poudre et trois pièces d'artillerie, une quatrième ayant été jetée dans le fleuve.

Ce succès incitait les Tonneinquais à combattre jusqu'au bout. Mais les pertes étaient lourdes. Quantité de blessés restaient sans chirurgiens et sans médicaments. M. de La Force, en dépit de tous ses efforts, ne parvenait plus à faire entrer dans la ville des vivres et des munitions. M. de Jasses, "l'homme capable et qui savait bien les mathématiques" avait été tué. M. de Montpouillan, blessé d'une mousquetade à la tête "tant il voulait être partout et tout savoir pour assister et secourir ceux qui en avaient besoin", allait très mal faute de pouvoir être pansé.

Avec quantité de malades et de blessés, sans autres vivres "que de méchantes fèves, sans pain et sans sauce", ayant perdu près de 2.000 hommes et 50 officiers, les Tonneinquais acceptèrent la capitulation qu'ils avaient jusque-là orgueilleusement repoussée.

Elle fut signée le 4 mai 1622 par le vicomte de Castets et M. de Montpouillan. Elle était honorable. Les gens de guerre pouvaient sortir avec armes et bagages. La ville ne serait point démolie et les bourgeois pouvaient y demeurer ou se rendre en toute sécurité où bon leur semblerait en emmenant avec eux les malades et les blessés.

M. de La Force était allé avec sa cavalerie au-devant de ceux de Tonneins qui, hâves, maigres, affaiblis, mourant de faim, semblaient plutôt des cadavres ambulants que des créatures vivantes. On portait M. de Montpouillan sur une chaise. Il était extrêmement malade et travaillé d'une grande fièvre.

Il semble qu'une entente parfaite ne régnait pas dans le camp protestant. M. de Lusignan avait fermé les portes de Clairac et ne laissait entrer que ceux qui avaient des parents dans la ville ou qui devaient y être volontairement accueillis par des amis. Il ne donnait qu'avec parcimonie le blé qu'il détenait.

Le Roi s'était irrité de la longueur du siège. Il avait donné l'ordre au prince de Condé de se mettre en route avec 4.000 hommes.

La résistance opposée par les Tonneinquais et les conditions de la capitulation lui parurent offensantes pour l'armée royale.

Tonneins-Dessus et Tonneins-Dessous furent pillés, incendiés et rasés. Interdiction fut faite aux habitants de reconstruire à moins de cinq cents pas de la Garonne.

M. de Montpouillan et le vicomte de Castets moururent trois jours après des suites de leurs blessures.

M. de La Force ne cessait de harceler les lignes royales. Le 18 avril, au cours d'un assaut, M. de Montpouillan, qui avait été blessé, fut dégagé à la suite d'une action énergiquement menée.

M. de La Force partit un soir de Clairac, suivit les coteaux, atteignit le bois de La Gautrenque et arriva au point du jour à l'entrée de Tonneins-Dessous, à une portée de mousquet du camp ennemi. Son attaque se conjugua avec celle des assiégés qui, balayant tout sur leur passage, se précipitèrent dans la tranchée que gardaient quelques compagnies des régiments de Piémont et de Picardie, s'emparèrent de tout ce qui se trouvait dans le camp "tuant et faisant noyer beaucoup de gens qui, pour se sauver, se jetaient volontairement dans la Garonne", renversant les barricades et ramenant dans Tonneins-Dessus vivres, poudre et trois pièces d'artillerie, une quatrième ayant été jetée dans le fleuve.

Ce succès incitait les Tonneinquais à combattre jusqu'au bout. Mais les pertes étaient lourdes. Quantité de blessés restaient sans chirurgiens et sans médicaments. M. de La Force, en dépit de tous ses efforts, ne parvenait plus à faire entrer dans la ville des vivres et des munitions. M. de Jasses, "l'homme capable et qui savait bien les mathématiques" avait été tué. M. de Montpouillan, blessé d'une mousquetade à la tête "tant il voulait être partout et tout savoir pour assister et secourir ceux qui en avaient besoin", allait très mal faute de pouvoir être pansé.

Avec quantité de malades et de blessés, sans autres vivres "que de méchantes fèves, sans pain et sans sauce", ayant perdu près de 2.000 hommes et 50 officiers, les Tonneinquais acceptèrent la capitulation qu'ils avaient jusque-là orgueilleusement repoussée.

Elle fut signée le 4 mai 1622 par le vicomte de Castets et M. de Montpouillan. Elle était honorable. Les gens de guerre pouvaient sortir avec armes et bagages. La ville ne serait point démolie et les bourgeois pouvaient y demeurer ou se rendre en toute sécurité où bon leur semblerait en emmenant avec eux les malades et les blessés.

M. de La Force était allé avec sa cavalerie au-devant de ceux de Tonneins qui, hâves, maigres, affaiblis, mourant de faim, semblaient plutôt des cadavres ambulants que des créatures vivantes. On portait M. de Montpouillan sur une chaise. Il était extrêmement malade et travaillé d'une grande fièvre.

Il semble qu'une entente parfaite ne régnait pas dans le camp protestant. M. de Lusignan avait fermé les portes de Clairac et ne laissait entrer que ceux qui avaient des parents dans la ville ou qui devaient y être volontairement accueillis par des amis. Il ne donnait qu'avec parcimonie le blé qu'il détenait1.

Le Roi s'était irrité de la longueur du siège. Il avait donné l'ordre au prince de Condé de se mettre en route avec 4.000 hommes.

La résistance opposée par les Tonneinquais et les conditions de la capitulation lui parurent offensantes pour l'armée royale.

Tonneins-Dessus et Tonneins-Dessous furent pillés, incendiés et rasés. Interdiction fut faite aux habitants de reconstruire à moins de cinq cents pas de la Garonne.

M. de Montpouillan et le vicomte de Castets moururent trois jours après des suites de leurs blessures.

La Hire leur rendit hommage : "On ne peut, dit-il, ôter à ces deux gentilhommes la gloire de leur vertu aussi éminente que leur âge le pouvait permettre".

M. de La Force fit peu après sa soumission et reçut le bâton de Maréchal de France et la promesse de 200.000 écus en dédommagement du Gouvernement du Béarn et des charges qui lui avaient été enlevées. M. de Lusignan, dont les deux filles avaient été prises comme otages à Bordeaux, fit de même. Il fut nommé gouverneur de Clairac et reçut 50.000 livres.

Monheurt et Tonneins, de part et d'autre de la Garonne avaient subi le même sortLes deux villes connurent ensuite de longues années de misère.

"Au grand dégât" causé par la guerre, s'ajouta la disette de 1623 dont les pluies avaient noyé les moissons. L'hiver de 1623-1624 fut très rude. En février, le froid redoubla. Le Lot et la Garonne furent pris par les glaces. Le vin gelait dans les barriques. Les arbres fruitiers les vignes, les blés furent détruits comme plus tard lors du terrible hiver de 1709.

Jean CAUBET

 

 

Couvertures des livres écrits par Jean Caubet

Ses aquarelles

Texte : Alain Glayroux. Images cédées par la famille de Jean Caubet.

 

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Les aquarelles signées Jean Caubet nous ont été communiquées par sa famille. Nos remerciements.

Il n’est pas inutile de préciser que quand Jean Caubet part pour l’Espagne, son épouse Odette, est, elle aussi détachée par le Ministère de l’Éducation Nationale. Durant cette période d’éloignement, Jean Caubet s’est consacré à la peinture, il a exposé plusieurs fois dans son pays d’accueil où il s’est investi dans de nombreuses activités liées à l’éducation.

Ce n’est pas pour autant qu’il a délaissé l’écriture au contraire, « Chanson Flamenca » sera un très grand succès et ce roman sera porté à l’écran en 1949, l’héroïne sera Françoise Arnoul. Au grand bonheur des cinéphiles et des Tonneinquais, le film sera diffusé dans les années 1990 sur l’écran du Cinéma Rex de Tonneins en présence de l’auteur.