La saga Menon, apothicaires entre 1775 et 1903

Article signé Annie Timbeau-Rapin

Le patronyme Menon appartient à l’une des dynasties protestantes tonneinquaises qui vécurent la transformation de la profession d’apothicaire en celle de pharmacien. Les autres dynasties furent celles des Arthaud, Bareyre, Debaure, Dubourdieu et Goumois.

Des moines et des particuliers que l’on considérait comme des « sorciers » héritèrent de l’art de soigner de l’Antiquité et de l’Orient et la période des Croisades apporta beaucoup à cet art. L’Histoire des Croisades de J. de Vitry, les Livres de Raison, la comptabilité des grands Ordres Hospitaliers nous renseignent à ce sujet.

Grâce à leur connaissance des plantes, des animaux, à leurs talents de jardiniers, les religieux pouvaient apporter soins et soulagement à leurs concitoyens. Les abbayes possédaient toutes des « jardins d’herbes » qui alimentaient les bocaux des infirmeries. On sait qu’il y en eut à l’Abbaye de Flaran, à celles de Saint-Martin, du Nom Dieu, de Sauvagnac.

Au XIIème siècle, l’apothicaire était considéré comme un épicier. Le monopole de la vente des médicaments assimilés à des condiments ne lui était pas réservé. A cette époque, les « herbiers » vendaient les plantes, les « ciriers » de la cire d’abeille, les « pévriers » du poivre, les « regrattiers » des épices tel le cumin, la cannelle ou la réglisse.

A partir du XIVème siècle le métier d’apothicaire se structura : un apprentissage de 4 ans, l’obligation de soumettre ses activités à la surveillance d’un médecin furent exigés ainsi que l’exécution d’un chef d’œuvre. Dès lors, les apothicaires tinrent à se démarquer des épiciers et dans de nombreuses officines on trouvait cet avertissement :

« Qui est espicier n’est pas apothicaire ; qui est apothicaire est espicier ».

Des chartes locales régissant la charge furent rédigées peu à peu, très semblables les unes aux autres. On peut consulter celle d’Agen aux Archives Départementales.

Dans tous ces documents il est indiqué que l’une des conditions d’accès à la profession d’apothicaire était de « vivre et mourir dans la foi chrétienne ». Il n’était pas précisé s’il fallait appartenir à la religion catholique et on n’exigeait pas la présentation d’un extrait de baptême. Les Protestants en profitèrent donc pour choisir cette profession. Dans ses notes sur les apothicaires de Tonneins publiées par la Revue de l’Agenais en 1932, Monsieur LagrangeFerrègues remarquait que :

« Presque toutes les anciennes familles nobles ou bourgeoises protestantes encore représentées à Clairac, Tonneins et Bordeaux, comptent un ou plusieurs apothicaires dans leur ascendance par le jeu des alliances ».

Tout au long de l’Ancien Régime, les apothicaires furent abondamment moqués et brocardés. A une population majoritairement illettrée, ils inspiraient en effet méfiance et peur. On attendait beaucoup de leur science qui paraissait très mystérieuse et on leur pardonnait mal leurs échecs. Le contenu et le décor de leurs boutiques n’étaient pas faits d’ailleurs pour rassurer.

L’inventaire d’un droguiste de Bordeaux qui fournissait les apothicaires de Marmande, Tonneins, Clairac etc, témoigne des produits bizarres qui étaient utilisés : huile d’aspic, rognons de castor, râpure de corne de cerf, yeux d’écrevisses, limaille de fer, huile de soldat, or clinquant, sang de dragon. Il fallut attendre 1802 et la Loi du 21 Germinal an XI pour que fussent organisées des écoles de Pharmacie où l’on pouvait préparer les diplômes nécessaires pour exercer.

Bernard MENON :

C’est en 1775 que naquit le premier de la lignée des pharmaciens tonneinquais : Bernard Menon (probablement dans la région Ossun-Lourdes), fils de Pierre Menon et d’Anne Perrès-Lamy. Il fit son apprentissage chez un apothicaire de Lourdes, Pierre-Jean Pailhasson, dont il épousa la fille Ursule. Il prépara en outre le diplôme de pharmacien (devenu obligatoire) à l’Ecole de Pharmacie de Montpellier et l’obtint le 18 mars 1805. Entre temps, lorsque Bareyre Rauzan qui n’avait pas d’enfants se retira dans sa maison située à l’emplacement des établissements Flouch (en face de la poste), Bernard Menon acheta son officine située à l’angle de la rue du Miroir et de la Place Notre-Dame.

Pendant quelques années le gouvernement toléra que des apothicaires d’ancien régime et des officiers de santé (comme Monsieur Homais et Bovary dans le roman de Flaubert) continuent à exercer leur profession. Ces dispositions transitoires qui avantageaient les concurrents de Bernard Menon le contrariaient beaucoup. Il entreprit donc une campagne de dénigrement à leur encontre et expédia un courrier peu amène au Préfet du département.

Le Préfet transmit aussitôt cette missive au Sous-Préfet de Marmande qui informa le maire de Tonneins et lui demanda d’adresser le document qui ressemblait fort à une plainte au Commissaire de Police chargé des Procès-Verbaux destinés au Procureur Impérial.

Si Bernard Menon avait le sens des affaires, il possédait aussi des grandes compétences et le goût de la recherche. En 1802 il créa le baume qui porte son nom, sans doute en guise de « chef d’œuvre » pour obtenir le titre de Maître Apothicaire. Il fabriquait le médicament dans son arrière boutique et de 1802 à 1913 l’onguent fut vendu dans un petit pot métallique. Le remède fut ensuite conditionné dans un tube souple que l’on plaça d’abord dans un coffret de carton.

Souhaitant disposer d’entrepôts et d’un vrai laboratoire, Bernard Menon s’installa dans une vaste demeure de la Grand’Rue (ancienne pharmacie Besançon, Cours de l’Yser).

La France étant en conflit avec l’Angleterre, les relations maritimes avec les Antilles furent supprimées par prudence et le sucre de canne manqua très vite.

Parmentier découvrit le sucre de raison et le « Moniteur » rapporta longuement l’événement. Bernard Menon se mit sur-le-champ en rapport avec l’inventeur et il établit chez lui une fabrique de sucre de raisin qui prospéra. Il devint bientôt le fournisseur attitré des hospices du département et il envoya au Sous-Préfet de Marmande, qui l’avait sollicité, un échantillon de sa production ainsi qu’une notice indiquant le prix de revient de la livre de sucre de raisin.

Un poète tonneinquais composa ces quelques rimes à son sujet :

« Pour avoir composé

De sirop de raisin trois ou quatre topettes,

Mon vieil apothicaire est mis dans les gazettes ».

A la fin de l’année 1810, un chimiste parisien préconisa l’extraction du sucre de betteraves. Après l’industriel Benjamin Delessert, Bernard Menon monta sa propre fabrique de sucre de betteraves et le Ministre des Manufactures lui octroya une licence de fabrication portant le n°170, le 7 avril 1812. Il abandonna assez vite cette activité qui s’avérait moins rentable que la fabrication du sucre de raisin. Il développait conjointement son herboristerie qui devint l’une des mieux fournies de la région et la plus réputée.

Pour se procurer les matières premières qu’il utilisait pour confectionner des remèdes classiques, des préparations magistrales demandées par les médecins ou ses propres spécialités, il s’approvisionnait en gros, chez un droguiste bordelais : François, ou, en demi-gros, chez les Arthaud de Tonneins.

Bernard Menon décéda à Tonneins le 30 mai 1841 et sa femme en 1850. Il laissa deux fils et l’aîné lui succéda.

Anne-Charles-Vital MENON

Anne-Charles-Vital naquit à Tonneins le 21 septembre 1804. Il fit sûrement son apprentissage auprès de son père et s’en alla à Montpellier poursuivre des études de pharmacie et obtenir son diplôme. Il épousa tardivement Marie-Sophie Jagou qui ne lui donna qu’un fils. On ne possède pas de renseignements sur ses activités. On sait seulement qu’il légua à son fils une entreprise prospère.

Bernard-Léon MENON

Bernard-Léon naquit à Tonneins le 17 janvier 1846. Il fit ses études de pharmacie et un peu de médecine à Toulouse. Il épousa une jeune aristocrate, Marie-Caroline-Marthe de Lajaunie dont le père était médecin à Lourdes. Elle a laissé une réputation de beauté, tout comme l’une de ses cousines que la rumeur accusait de fréquenter assidûment les bords du Gave en compagnie des jeunes officiers de la garnison.

Bernard Menon garda la petite pharmacie de la rue du Miroir en sa possession pendant longtemps et la consacra à l’herboristerie.

Comme son grand-père, dont il portait le prénom, c’était un esprit curieux et un chercheur. Il utilisait le laboratoire de la Grand’Rue et on lui doit la recette de plusieurs sirops et d’un vermifuge. Il fabriquait aussi un chocolat de grand renom, des parfums pour pâtisserie.

Parmi ceux qui le fournissaient en matières premières il y avait toujours le droguiste de Bordeaux mais également les établissements Col de Casteljaloux, la grande pharmacie Magen de la rue Saint-Antoine à Agen.

Homme plein de bonté et de générosité, il acceptait toujours de consulter ceux qui s’adressaient à lui en cas de maladie. Il refusait de faire payer ses conseils et ses remèdes par les plus pauvres.

Bernard Menon s’impliquait fidèlement dans les activités de l’Eglise Réformée de Tonneins à laquelle sa famille appartenait depuis longtemps. Comme son père avant lui, il se chargea de la santé des Orphelins Protestants jusqu’en 1888. Avec modestie, il n’hésitait pas à faire appel, comme lui, aux médecins de la ville s’il ne s’estimait pas compétent. Il n’acceptait pas d’honoraires et consentait d’importantes remises sur les médicaments.

Bernard Menon mourut à Tonneins le 20 mars 1903, sans postérité. Comme son père et son grand-père il repose dans le cimetière de la ville.

Le successeur de Bernard Menon, Monsieur Pierron, appartenait lui aussi à l’Eglise Protestante. Son oncle était Pasteur et il était apparenté au docteur Schweitzer de Lambaréné. Il acheta le brevet de fabrication du baume aux héritiers de Bernard Menon. Le médicament passa ensuite entre les mains de la pharmacie Siron (Marmande et AmélielesBains). Après avoir été très longtemps fabriqué et commercialisé par un laboratoire parisien, il a été, il y a peu, retiré de la vente.

N.B. : Un décret du 29 juillet 1909 réorganisa les études pharmaceutiques et les pharmaciens ne peuvent dorénavant exercer qu’après des études longues et sérieuses.

 

Note :

- Série B17 – Registre 1513-1637.

 

Bibliographie :

  • Notes sur les apothicaires tonneinquais – Lagrange-Ferrègues (Revue de l’Agenais).
  • Bernard Menon, apothicaire diplômé (article de journal) Paul Dubourg.
  • Charte des apothicaires d’Agen.
  • Souvenirs et documents personnels de Mesdemoiselles Mestural que nous remercions chaleureusement.